Le grand livre des Negro Spirituals

Auteur de " Dieu est noir ", Bruno Chenu explique comment le chant des esclaves est devenu un chant de révolte et d'espoir aujourd'hui universel. Le cri de la conscience dans toute situation d'oppression.

L'âme des negro spirituals chante toujours. Les spécialistes dénombrent environ 6 000 negros spirituals.. Ces chants religieux populaires ruraux nés au temps de l'esclavage, sont aujourd'hui un modèle d'un métissage musical et religieux réussi, issu d'une rencontre incroyable entre un message, un peuple et une musique, entre les damnés de la terre et la Bible, entre la terre et le ciel. Bruno Chenu, familier des États-Unis où il a séjourné encore récemment, connu pour ses travaux consacrés au christianisme noir américain et à l'œcuménisme, auquel il a consacré jadis sa thèse, a longtemps rêvé de l'essai qu'il consacre aujourd'hui aux negro spirituals. Son supérieur religieux à l'époque de son premier départ aux États-Unis lui avait donné son feu vert avec la recommandation : " pourvu que ça ne me coûte rien ".

Bruno obtint une bourse dans un séminaire protestant aux États-Unis, dans le Connecticut. C'est là qu'il découvre cette musique vivante en allant au culte, le dimanche. C'est pourquoi vingt ans après l'ancien rédacteur en chef religieux de La Croix et actuel président du groupe des Dombes, preuves à l'appui, estime faire œuvre de référence en écrivant une histoire, une analyse thématique et religieuse fouillées. Bruno, toujours soucieux de faire partager ses recherches, adjoint une anthologie de 210 spirituals les plus représentatifs, avec le texte anglais. Et en prime, il propose un disque compact qu'il a déniché lui-même aux États-Unis. La chorale du pianiste, chef d'orchestre et compositeur Moses George Hogan (1) chante quelques-uns des classiques du répertoire negro spirituals.

Le pédagogue Bruno Chenu ne cesse de signifier sa fascination pour l'expérience de foi traduite dans ces chants, cette " lave brûlante sortie des entrailles de femmes et d'hommes opprimés " qui sont des " galets patinés par le fleuve de la tradition orale ", se modifiant au gré des circonstances, prière à un Dieu qui bénit les pauvres et libère les captifs. Son essai donne le plus possible la parole aux esclaves eux-mêmes tels que les archives nous les font connaître. Quand les negro spirituals sont-ils nés ? Le terme n'apparaît pas avant la guerre de Sécession et il vient sans doute de l'expression commune, spiritual song, que l'on trouvait dans l'épître aux Colossiens 3, 16, nous rappelle Bruno Chenu. Le premier texte publié avec la musique, Go down, Moses, date de 1861.

À partir du moment où les Noirs adaptent à leur propre sensibilité le chant des psaumes et des cantiques (1760), quand les hymnes d'Isaac Watts sont enseignées aux esclaves de Virginie, le spiritual est en gestation. Il faudra un long temps d'interaction avec les textes et musiques proposés par les Églises blanches pour que s'identifie le genre negro spirituals. Comment sont-ils composés ? Les premières versions se sont perdues dans la nuit de l'esclavage. Ce sont les visiteurs européens venus dans le Sud qui ont vu les Noirs chanter et parfois créer une mélodie originale au milieu d'un culte. Les negro spirituals jaillissent en quelque sorte notamment au cours de camp-meetings, des rassemblements où la communauté se balance en rythme.

C'est vers les années 1850-1860 que les témoignages se font plus nombreux, attestant la maturité des compositions noires. " Une vibration électrique, une plainte s'éleva en rythme musical ", explique un ancien. D'un autre coin de l'assemblée, une voix improvisa une réponse, et puis d'autres voix entrèrent dans la cadence. Un chant se forgea progressivement qui n'était l'œuvre de personne en particulier, qui était l'œuvre de toute la communauté en prière. Ces esclaves convertis au christianisme lors du grand réveil ne se sont pas contentés de répéter le catéchisme reçu. Ils ont élaboré un regard neuf sur l'investissement de Dieu dans l'histoire. Bruno Chenu en propose les principales clés. Le récit de l'Exode notamment a marqué l'expression des Noirs américains. L'esclave ne peut être insensible au sens des premières pages de la Bible. Quant aux Évangiles, le grand discours de Jésus favori des esclaves est le Sermon sur la montagne. Cette musique est l'honneur de l'humanité, rappelle Bruno Chenu. Parce qu'elle est le cri de la conscience. C'est aussi pourquoi on la retrouve désormais sous toutes les latitudes. Une odyssée incroyable qui part d'une grande souffrance, d'une histoire dramatique, pour déboucher sur une plus grande liberté qu'exprime un spiritual connu : " O Liberté, O Liberté par dessus moi, et avant que d'être esclave, j'irai vers la maison de mon Dieu et je serai libre ".

Robert MIGLIORINI, La Croix.

(1) Site Internet de la chorale : www.moseshogan.com. Le disque est également disponible aux éditions Bayard-Musique.

 

Bruno Chenu, Bayard, 432 pages, 175 FF

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