Individualismes et communautarismes
Quels horizons aux Etats-Unis et en France ?

On peut avoir l'impression que le monde contemporain a, dans les sociétés développées, exclusivement favorisé une expansion sans limite des individualités qui, désormais, seraient rebelles à tout encadrement social, politique, voire étatique, au profit unique d'un consumérisme exponentiel. Les réactions communautaristes seraient alors une réaction face au relativisme généralisé des valeurs.

L'auteur prend le contre-pied de cette opinion en faisant valoir que le souci d'une solidarité citoyenne est toujours présent et, même croissant, que, face à la globalisation, le processus d'universalisation des valeurs n'est pas d'emblée voué à l'échec, pas davantage l'exigence politique d'une participation active à la vie démocratique. Ces mouvements sont observables aujourd'hui aux Etats-Unis, alors qu'en France demeure très prégnant le modèle classique d'un rayonnement quasi automatique de valeurs qui acceptent mal les exigences de la discussion et le conflit nécessaire des interprétations. Nous ne sommes donc pas face à une simple alternative - différentialisme radical ou universalisme utopique - , mais au début d'une véritable reconquête des vertus publiques.


Cet ouvrage est basé sur une comparaison entre la France et les USA. Pourquoi ce choix pour nous éclairer sur notre rapport à l’individu et à la communauté ?

Trop souvent, j’entends dire que ce qui se passe aux Etats-Unis nous arrive dix ans après… Bénéficiant d’un semestre de recherche à Boston, j’ai voulu en avoir le cœur net ! L’histoire des USA n’est pas celle de la France. Nous vivons ici sur les acquis d’un modèle républicain intégrateur où les petits Bretons et les petits Alsaciens sont devenus français. Aux Etats-Unis, les différentes communautés irlandaise, italienne… étaient aussi censées abandonner leur particularisme culturel pour se fondre dans le « melting pot »… C’était la condition de leur ascension sociale. Or cela ne fonctionne plus. Les communautés entendent garder notamment leur langue, notamment les hispaniques venus d’Amérique centrale. Ce qui pose problème. En France, certains groupes issus de l’immigration revendiquent aujourd’hui largement leur différence. Allons nous être confrontés aux mêmes difficultés ? Quand à l’individualisme, un des traits dominants de la société américaine, il est clair qu’il envahit les rapports sociaux en France. Cela m’intéressait de voir comment les Etats-Unis régulent ce déferlement de revendications particularistes. Il y a fort à parier aussi que nous allons devoir gérer les mêmes questions touchant des identités personnelles qui sont en complète réélaboration.

Regarder outre-atlantique pour comprendre le vieux continent… on en comprend l’enjeu. Mais que faut-il apprendre des philosophes communautariens d’outre-atlantique ?

Généralement, ceux-ci sont méconnus ou accueillis avec défiance par le grand public. La raison est simple : on confond « communautarien » et « communautariste ». Or ce n’est pas la même chose de demander dans le premier cas un peu plus de régulation dans la société que de penser que les communautés doivent sans cesse revendiquer leurs droits. Des gens comme Michael Walzer, Charles Taylor, Will Kymlicka, Amitai Etzioni… ont une réelle influence. Le premier, qui représente la gauche américaine, s’est opposé avec véhémence à la guerre en Irak. Le dernier, qui est plus un sociologue, avait ses entrées à la Maison Blanche du temps des démocrates. Leurs idées sont régulièrement pillées dans les programmes politiques en France… mais quand Etzioni est venu, cela a été un échec ! Notre connaissance du monde américain des idées est vraiment très faible. Or ces philosophes peuvent grandement nous aider à reconstruire un sens de l’engagement collectif. Leur idée est qu’il faut mieux tenir compte de la pluralité des formes d’insertion, de mobilisation et de négociations. Walzer insiste aussi sur le fait qu’il faut retrouver un sens des passions collectives.

Cette tension entre raison délibérante et passions du collectif est éclairante pour penser un projet politique réaliste. Mais comment articuler individu et communauté alors ? Sur quel espace un projet est il pertinent aujourd’hui ?

Je pense qu’il faut à la fois comprendre les formes durables de l’identité individuelle liées à la culture, à la famille, à la politique… mais aussi tenir compte des déplacements liées par exemple aux revendications féministes, écologistes ou homosexuelles. Or les communautés politiques ne prennent pas toujours correctement en compte ces questions et se savent pas proposer des formes d’engagement appropriées… Mais je ferai aussi remarquer que ce problème d’articulation entre personne et communauté n’est pas neuf. Mounier et les personnalistes des années 1930 l’avaient déjà perçu. L’originalité c’est qu’aujourd’hui l’espace de référence est vraiment mondial. Nous vivons la globalisation à plein. C’est pourquoi je réfléchis dans ce livre à la création d’une véritable citoyenneté mondiale pour ne pas en rester au désordre actuel et réinjecter plus de régulation politique dans les relations internationale. Vous verrez, on y arrivera un jour. Nous sommes déjà citoyens européens, non ?

Propos recueillis par G. Lecorvaisier

Jean-François Petit, Bayard, 2007, 18 Euros

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