" La Tête et le Corps
forment un même tout "
(En. in Ps 40, 1)
Les écrits d'Augustin sur le " parti de Donat " couvrent cinq volumes de la Bibliothèque augustinienne (BA 28 à 32). Il n'était prêtre que depuis un an lorsqu'il écrivit en 392 à Maximius, évêque donatiste de Sinitum, une lettre qui porta ses fruits, semble-t-il, puisque Maximius se ralliera à l'Eglise catholique. Dès octobre 393, un concile en vue de réduire le schisme se tint à Hippone même, dans la basilique de Paix, et si Augustin, en sa qualité de prêtre, n'en fut pas membre, il eut l'insigne honneur d'y prononcer un discours sur le dogme devant les évêques . Devenu lui-même évêque en 396, son combat ne fera que s'amplifier. On évoquera ici brièvement l'histoire du schisme, ses enjeux théologiques, enfin le combat politique, le plus ambigu, dans lequel Augustin fut entra"né à son Corps défendant.
Avec le donatisme, écrit Lancel , Augustin " découvrait une vieille querelle de famille - les pires, comme on sait - et il se trouvait devant un fatras de rancoeurs ressassées et de haines recuites. Il lui fallait d'urgence se saisir de ce dossier tout nouveau pour lui, et il le fit avec cette extraordinaire aptitude, qu'il montrait en tout, à assimiler rapidement les nombreuses données d'un problème complexe. " Le problème était en effet complexe, à tous les niveaux, et d'abord sur le plan de l'histoire, une pièce qui s'est jouée en trois actes.
1. Le temps des martyrs.
Pour comprendre le schisme donatiste, il faut remonter aux grandes persécutions, notamment à celle de Dioclétien, en 303. Comme dans toutes les persécutions, on exigea des chrétiens qu'ils sacrifient aux dieux de l'Empire et qu'ils livrent les Ecritures. On organisa des journées du sacrifice (dies thurificationis), imposant à chacun de brûler de l'encens en l'honneur des dieux, ainsi que des journées de la livraison (dies traditionis), au cours desquelles les chrétiens devaient remettre aux autorités Ecritures et objets de culte. Le refus entra"nait la prison et le martyre. Certains s'en tirèrent en se cachant ou parfois au prix d'un subterfuge, tel l'évêque Mensurius, à Carthage, qui substitua aux Ecritures des livres hérétiques.
Dès 305, ceux qui avaient tenu bon dans la tempête, les " confesseurs ", mirent en accusation les traditores, terme qui désigne ceux qui ont livré les Ecritures et qu'on traduit improprement par " traîtres ", dont ils exigent qu'ils soient rebaptisés après un temps de pénitence. Parmi les personnages mis en cause figurait un certain Cécilien, diacre de Carthage : il aurait, pendant la persécution, interdit aux chrétiens de secourir les frères en prison, un risque qu'il jugeait sans doute inutile, mais qui lui fut reproché comme une trahison de la cause des martyrs. Or, c'est lui qui occupera, sans doute dès 307, le siège épiscopal de Carthage .
2. Une élection contestée.
Cécilien à peine élu fut consacré par trois évêques présents, sans attendre l'arrivée des évêques de Numidie. Or, la coutume voulait que le primat de Carthage fut consacré par eux. Quand ces derniers arrivèrent, au nombre de 70, ils refusèrent de reconnaître Cécilien. A Carthage même, ils trouvèrent un appui parmi les opposants à Cécilien, dont deux prêtres qui avaient espéré être élus à sa place, ainsi qu'une dame influente, Lucilia, brouillée avec Cécilien à qui elle ne pardonnait pas de l'avoir rabrouée en raison de ses dévotions aux reliques des martyrs. A cette occasion devait aussi se réveiller une vieille et sourde rivalité entre la Numidie intérieure, montagneuse, et les Carthaginois.
L'élection de Cécilien fut donc contestée pour irrégularité, d'autant plus que, parmi les consécrateurs, il s'était trouvé un certain Félix d'Abthugni, accusé d'être un traditor. Les évêques de Numidie élurent à sa place Majorin, un intrigant qui n'avait pas hésité à acheter les voix " à raison de 400 pièces d'or chacune ". Celui-ci ne tarda pas à mourir. Il eut comme successeur Donat qui, élu en 313, occupera le siège de Carthage pendant près de 40 ans. C'est lui qui organisera la dissidence en véritable Eglise, en instituant une hiérarchie parallèle. " C'est ainsi qu'en Afrique, conséquence en dernier lieu du heurt de prélats ambitieux et avides d'occuper ou de contrôler le siège si illustré par Cyprien, un schisme épiscopal venait à nouveau briser l'unité de la chrétienté . "
3. Arbitrage de Rome.
Dès 313, le pape, dont les donatistes avaient sollicité l'arbitrage, reconnut la validité de l'ordination de Cécilien, une décision que devait approuver l'administration impériale. Les donatistes, qui se considéraient comme les authentiques héritiers de Cyprien, ripostèrent en accusant le pape d'avoir été lui-même un traditor. Ils firent appel, mais l'Empereur Constantin les débouta et donna ordre, en novembre 316, de confisquer leurs églises, une décision restée lettre morte. Dès 321, ils bénéficièrent d'un édit de tolérance, à la faveur duquel ils s'implantèrent dans toute l'Afrique, et même à Rome, dans la communauté africaine.
Véritable " génie organisateur ", selon l'expression de P. Monceaux, Donat avait eu le temps de consolider son implantation, sans pourtant réussir à exporter réellement le schisme hors de l'Afrique. Il y eut par la suite plusieurs édits de tolérance. Sous Théodose, le catholicisme devint religion d'Etat (édit de Thessalonique, 28 février 380), et les autres cultes perdirent toute existence légale. L'hérésie sera dès lors considérée comme " crime public ", ce qui ne l'empêcha pas de proliférer, ni les donatistes de s'implanter solidement dans le pays.
Pour refaire l'unité catholique, Augustin ne pouvait guère compter sur le pouvoir impérial trop fluctuant. Son combat fut d'abord théologique. Les griefs que les donatistes faisaient à l'Eglise catholique lui étaient connus : " Ils nous font reproche, écrit-il, d'avoir livré les Ecritures, d'être persécuteurs, de donner un baptême sans valeur . " S'il ne nie pas les deux premiers de ces griefs - certains évêques avaient été effectivement des traditores et le recours à la contrainte (persecutio) était dans les moeurs de l'époque -, Augustin s'attache surtout à réfuter le troisième, la question du baptême, indissociable pour lui de l'unité de l'Eglise et de la question du salut. Car on ne peut pas appartenir au Christ (Tête) si on n'appartient pas à son Corps (l'Eglise), et si l'on n'appartient pas à son Corps, on s'exclut du salut.
1. Où est la véritable Eglise ?
La question primordiale est donc de savoir où se trouve la véritable Eglise. Augustin, qui s'était constitué un dossier solide sur l'histoire du schisme , ne cesse de rappeler que là résidait la divergence principale entre catholiques et donatistes. "Notre discussion avec les donatistes porte non pas sur le Chef, mais sur le Corps, non pas sur le Sauveur Jésus-Christ lui-même, mais sur son Eglise. " (De unitate ecclesiae IV, 7) - " Voici, n'est-ce pas, la question discutée entre nous : Où est l'Eglise ? Chez eux ou chez nous ? De toute façon, il n'y en a qu'une... " (ib. II, 2). Chacun prétend être la véritable Eglise, et l'on échange des arguments scripturaires pour le prouver :
- Pour les donatistes , l'Eglise, c'est " le jardin bien clos, la source scellée " du Cantique des cantiques (4, 12), ou encore l'arche de Noé, une Eglise " sans tache ni ride " (Eph 5, 27), qui rassemble uniquement des gens intègres. Si l'arche fut goudronnée à l'extérieur, c'est pour protéger ses habitants des eaux impures, et à l'intérieur, pour éviter que ne s'en échappent les eaux salutaires du baptême . Cette idée de pureté, ils la poussaient si loin que, quand ils s'emparaient d'une église catholique, ils en lavaient les murs, aspergeaient les parquets d'eau salée, brisaient les autels, et soumettaient à un nouveau baptême tous ceux qui venaient vers eux, ce qui faisait dire à Possidius que le parti de Donat était " occupé à rebaptiser la moitié de l'Afrique ".
- Augustin, qui met l'accent sur l'universalité de l'Eglise, recourait lui aussi à l'image de l'arche, mais c'était dans un sens tout différent. Alors que les donatistes soulignaient l'étanchéité de l'arche, Augustin en faisait le symbole de l'universalité, de son ouverture à toute la race humaine. " N'est-il pas manifeste que, depuis que ce parti (donatistes) s'est retranché de l'unité, de nouvelles nations ont cru, que d'autres sont là, qui n'ont pas encore cru et auxquelles l'Evangile ne cesse d'être annoncé chaque jour ? " Il s'agit certes d'une universalité non pas de nombre, mais de communion. Or, les donatistes sont un parti, non une Eglise : ils sont en rupture de communion. Il leur manque la charité.
2. Validité du baptême.
C'est ici qu'intervient la réflexion sur le baptême, qui est la porte d'entrée dans l'arche. Alors que les donatistes considèrent les sacrements donnés par les traditores comme invalides, Augustin fait dépendre leur validité non pas de la qualité morale du ministre, mais de l'action salvifique du Christ. Même donnés hors de l'unité de l'Eglise, les sacrements sont valides. Ce dernier point n'allait pas de soi, car il se heurtait de front à l'autorité de Cyprien, dont se réclamaient justement les donatistes.
Cyprien considérait en effet comme invalide le baptême donné hors de l'unité. Augustin va reprocher aux " Cyprianistes " - les donatistes - de mal comprendre le ma"tre en ne distinguant pas " entre le sacrement et l'effet ou le fruit du sacrement " . Selon Augustin, Cyprien n'a pas nié la validité d'un baptême administré par un ministre indigne, comme le prétendent les donatistes, mais seulement le baptême conféré par un ministre séparé de l'Eglise, et faisant cela, il n'a jamais dit que le baptême était invalide, mais seulement qu'il est inutile au regard du salut et même nuisible. " Seul le catholique bien disposé reçoit le sacrement recte, utiliter, salubriter, fructuose, ad salutem ; à lui seul, il est utile : prodest ; au contraire le dissident et le mauvais catholique reçoivent le baptême perniciose, poenaliter, ad judicium ."
Si Augustin reconnaît donc qu'il existe chez les donatistes des " biens " d'Eglise, des vestiges d'Eglise, tel le baptême, il ajoute aussitôt qu'ils ne possèdent ces biens que pour leur perte, faute d'avoir la charité, c'est-à-dire d'être unis au Corps du Christ. Car la charité est " le don qui compense pour l'absence de certains autres ", mais sans ce don, tout le reste " est possédé en vain ". Quiconque vit hors de l'unité ne peut pas réellement recevoir l'Esprit. Tous les dons que les donatistes peuvent posséder ne valent donc rien. En conséquence de cette doctrine, celui qui a reçu le baptême, fût-ce par un ministre indigne ou schismatique, n'a pas à être rebaptisé, mais pour que son baptême produise son effet, il lui faut revenir à l'unité. Citons ce texte-clé d'Augustin :
" Les sacrements peuvent être possédés et administrés par ceux qui sont l'ivraie du dedans (intus = les mauvais chrétiens), non pour leur salut, mais pour leur perte qui les destine au feu ; ils peuvent l'être aussi par ceux qui sont l'ivraie du dehors (foris = les donatistes) et qui les ont reçus de l'ivraie du dedans entrée en dissidence, car la dissidence ne les leur a pas fait perdre. En voici la preuve indubitable : à leur retour, on ne les redonne pas à ceux d'entre eux qui s'étaient retirés et qui viennent à rentrer. " (De baptismo, IV, 9, 13, BA 29)
3. Exclusion du salut.
Si Augustin met une telle ardeur à défendre l'unité de l'Eglise, c'est qu'il y va du salut de l'homme. Quiconque se met hors de l'unité, même s'il reçoit un baptême valide, s'exclut du salut. " Hors de la communion de l'Eglise, écrit-il, Dieu n'a aucun des siens ... " " Hors de l'Eglise catholique, on peut tout avoir, sauf le salut ! " " Si quelqu'un est séparé du Corps du Christ, il n'est pas membre du Christ et s'il n'est pas membre du Christ, l'Esprit du Christ ne le nourrit pas . " Certes, le fait d'être dans l'Eglise n'est pas une garantie de salut, car on peut être dedans, et être coupé du Christ si l'on n'a pas la charité. Mais si l'on est hors de l'Eglise, on est à tous les coups hors de l'espace où est donné le salut.
Au regard du salut, Augustin distingue en effet trois situations. Il y a les Juifs : ils sont contre la Tête, scandalisés à cause de l'humilité du Verbe fait chair. Il y a les donatistes : ils sont contre le Corps du Christ, l'Eglise. " Il est sûr que tous ceux qui sortent de l'Eglise et se coupent de l'unité de l'Eglise sont des antichrists : que personne n'en doute ... En voilà qui sont sortis du milieu de nous et sont devenus donatistes ..." (In Jo Ep. III, 7). A côté des Juifs qui renient la Tête, et des donatistes, séparés du Corps du Christ, il y a aussi les mauvais chrétiens. " Cherchons donc qui le nie : et ne nous arrêtons pas aux mots, mais aux actes. " (In Jo Ep. III, 8). Il ne suffit donc pas d'appartenir à l'Eglise pour appartenir au Christ. Beaucoup de ceux que l'Eglise a, Dieu ne les a pas !
Le combat théologique s'avéra insuffisant. Si Augustin devait finalement accepter le recours à la contrainte du pouvoir politique - contrainte légale, mais aussi physique -, c'est que la situation s'était passablement dégradée, les donatistes n'hésitant pas à s'en prendre aux biens et aux personnes des catholiques. Ils s'étaient alliés à cette fin avec les circoncellions, bandits des grands chemins qui semaient partout l'insécurité, surtout dans les campagnes. On peut repérer ici encore trois problèmes : l'extension du climat d'insécurité, la condamnation des donatistes en 411, enfin le débat sur le recours à la contrainte.
1. Un climat d'insécurité.
Les circoncellions étaient devenus " l'aile extrémiste et violente de l'église donatiste " . Ainsi appelés parce qu'ils rôdaient autour des granges (circum cellas), ou des chapelles des martyrs (cellae), ils semaient la terreur dans le pays. Augustin écrit : " On les appelle circoncellions parce qu'ils vagabondent autour des celliers " (En in Ps 137, 3). Ils se recrutaient parmi les ouvriers agricoles, journaliers allant de ferme en ferme en louant leur travail, prolétariat rural en révolte contre Rome et les grands propriétaires romains. Très tôt, ils ont fait cause commune avec les donatistes, n'hésitant pas à massacrer et à tuer, en utilisant en particulier un gros bâton qu'ils appelaient leur Israël. Augustin décrit ainsi la situation :
" Quel est alors le maître qui n'eût pas à craindre son serviteur, quand celui-ci se mettait sous la protection de ces furieux ? Qui aurait osé faire la moindre menace à un de ces brigands ? Provisions enlevées dans les maisons, refus de payer les dettes, tout était permis ... Les maîtres étaient menacés du bâton, de l'incendie de leur maison, de la mort même par de misérables esclaves, qui les forçaient à anéantir les titres de leur servitude ... Quel secours pouvait-on attendre contre ces violences, ou des lois ou des autorités civiles ? Quel officier public aurait osé souffler mot en leur présence ? Quel percepteur a jamais exigé d'eux les impôts qu'ils refusaient de payer ? Qui a osé venger la mort de ceux qu'ils avaient assassinés ? " (Lettre 185, 15).
Possidius rapporte qu'un jour, Augustin n'échappa à leur piège que par l'erreur de son guide qui l'avait conduit par " une autre route que celle qui conduisait là où il se rendait ". Possidius lui-même fut victime d'une embuscade : les circoncellions le dévalisèrent, s'emparant de ses montures et de ses affaires. " Conséquence : ces donatistes rebaptiseurs devenaient odieux même à leurs coreligionnaires. " (Vita § 10). Si Augustin, comme les autres évêques d'Afrique, consentit à faire appel à l'autorité impériale, c'est que la situation était devenue intolérable. La seule façon de créer les conditions de la liberté était de libérer le pays de la terreur qu'ils y semaient.
2. La conférence de Carthage, en 411.
En 401 déjà, un concile qui s'était tenu à Carthage avait décidé d'engager avec les donatistes une discussion " avec douceur et dans un esprit de paix ". Un autre concile projeté à Carthage, en 403, fut récusé par les donatistes jugeant indigne une rencontre entre les fils des martyrs et les descendants des traditores. En 407, un édit de l'empereur avait rétabli l'unité en faveur des catholiques, mais il ne fut pas appliqué. Les donatistes avaient d'ailleurs obtenu en 410 un nouvel édit de tolérance. La crise allait connaître son épilogue à la conférence de Carthage, en 411. La chute de Rome (410) montra l'urgence de rétablir l'unité de l'empire. Les deux partis furent donc convoqués à Carthage pour une conférence qui devait réunir près de 600 évêques au total - 285 donatistes, et 286 catholiques !
La conférence s'ouvrit le 8 juin 411. Le commissaire de l'empereur, Marcellin - impliqué plus tard dans un complot, il sera exécuté... et proclamé saint -, fit preuve d'une patience exemplaire. Les catholiques se voulaient conciliants en offrant aux donatistes, une fois reconnue l'orthodoxie de la foi, de partager à égalité avec eux les responsabilités épiscopales. Il s'agissait pour eux non de triompher, mais de se réconcilier . " La ligne de conduite des catholiques était nette, écrit Lancel : faire la démonstration de la vérité de leurs thèses ecclésiologiques, en donnant la priorité à la discussion des textes scripturaires. Le souci principal des donatistes était d'éviter le combat, sur les deux terrains proposés par l'adversaire : débat sur les textes, et recherche des responsabilités historiques ... "
Jusqu'au bout, Marcellin s'efforça de " tenir la balance égale " entre les deux groupes (Lancel). Mais l'entente s'avéra impossible. Les débats devaient tourner à la confusion des donatistes et Marcellin " trancha en faveur de l'unité catholique ". Désormais, le donatisme était hors la loi. Ses biens devaient être transférés aux catholiques, les clercs récalcitrants seront exilés et les fidèles soumis à l'amende. S'il y a des retours en masse à l'unité catholique, il y a aussi des résistances tenaces. Augustin rapporte (Lettre 139, 2) le cas d'un certain Macrobius qui, interdit de séjour à Hippone, parcourait les campagnes à la tête d'une horde de fanatiques, hommes et femmes, et se faisait ouvrir de force les chapelles confisquées . L'application de ces sanctions s'avéra donc délicate.
3. Justification de la coercitio.
Fallait-il recourir à la coercitio ? Augustin n'y était pas favorable, estimant qu'on devait être libre de choisir sa religion. Il n'a jamais eu recours à la coercition ni à l'égard des Juifs, dont il respecte la liberté de culte, ni à l'égard des paoens, tout en approuvant les lois interdisant le culte des idoles, ni à l'égard des manichéens, avec lesquels il préfère engager un débat d'idées. Que son attitude ait été différente dans le cas des donatistes, on peut le comprendre à partir de l'insécurité dont ils étaient responsables. Augustin s'en explique dans une célèbre lettre sans doute de 408 :
" Primitivement, en effet, mon avis se ramenait à ceci : personne ne devait être contraint à l'unité du Christ ; c'est par la parole qu'on devait agir, par la discussion qu'on devait combattre, par la raison qu'on devait vaincre : je craignais qu'autrement nous n'eussions comme faux catholiques ceux que nous avions connus comme francs hérétiques. Mais cette opinion, qui était mienne, devait céder, non devant des mots, mais devant des exemples. Pour commencer, on m'opposait ma propre cité qui, jadis tout entière acquise au parti de Donat, se convertit à l'unité catholique par crainte des lois impériales... Et il en était de même pour beaucoup d'autres cités dont les noms m'étaient énumérés... Combien en effet en connaissons-nous dont on peut affirmer qu'en eux se manifestait déjà le désir d'être catholiques, ... mais que la crainte d'une violente réaction de la part des leurs poussait chaque jour à différer ! ..."
A partir du moment oùil avait souscrit à l'usage de la coercition, Augustin se devait d'en fournir une légitimation. Dès 405, il la justifiait par la fin qu'elle visait, en distinguant bonne et mauvaise contrainte : " Il ne faut pas considérer la contrainte en soi, mais considérer ce à quoi vise la contrainte, si c'est au bien ou au mal. " (Lettre 105, 2). Il fait une différence entre une " persécution injuste " - celle qui est faite à l'Eglise - et une " persécution juste " - celle que " les Eglises du Christ font aux impies " (Lettre 185, 2) . C'est dans ce contexte qu'il énonce le fameux : " Aime (dilige) et fais ce que tu veux ! " (In Jo Ep. tr. VII, 8). Mais n'y a-t-il pas une contradiction à recourir à la contrainte, alors que la foi suppose la liberté ?
Le seul motif qui, finalement, justifie la coercition, est d'ordre pratique. Si la coercition porte atteinte à la liberté des donatistes, c'est pour les empêcher de porter atteinte à la liberté des catholiques. " Pourquoi donc l'Eglise ne forcerait-elle pas ses fils perdus à (lui) revenir, si les fils perdus en ont forcé d'autres à se perdre? " (Lettre 185, 24). Il faut ajouter que, tout en légitimant le recours à la contrainte, Augustin plaide toujours pour que l'usage qu'on en fait soit modéré. Il interviendra à plusieurs reprises pour que les sanctions contre les donatistes, certes méritées, soient adoucies et que soit évité en tous les cas le recours à la peine capitale. A la violence des circoncellions, Augustin veut opposer la mansuétude des catholiques. Il écrit à Marcellin :
" Quelle que soit l'énormité des crimes avoués par les coupables, épargnez-leur la peine de mort ; je vous le demande, pour le repos de notre conscience, et pour mieux montrer aux hommes la mansuétude catholique. L'avantage que nous tirons de l'aveu des criminels est de procurer à l'Eglise catholique l'occasion de signaler sa douceur envers ses plus grands ennemi ... Si quelques-uns des nôtres, indignés de l'atrocité de leurs crimes, vous accusent de relâchement et de négligence, une fois cette indignation, qui est la suite ordinaire des faits récents, apaisée, on reconnaîtra toute l'étendue de votre bonté ... " (Lettre 139, 2).
Dans un livre récent, Hans Küng met au compte d'Augustin tout ce que le Moyen Age a produit de pire en matière de contrainte. " L'évêque Augustin, qui savait parler de façon si convaincante de l'amour de Dieu et des hommes, va servir de caution au long des siècles, en raison de son argumentation fatale dans la crise donatiste. Caution de quoi ? De la justification théologique des conversions forcées, de l'Inquisition et de la guerre sainte contre les déviationnistes de tout genre . " Peter Brown, qu'il cite, était plus nuancé : " Augustin peut apparaître comme le premier théoricien de l'Inquisition, mais il n'était pas en mesure d'être le premier Grand Inquisiteur . "
Augustin était avant tout passionné de l'unité. Car l'unité de l'Eglise est, à ses yeux, le signe de sa santé. Il a pu céder à des excès, excès théologique en limitant le salut à l'intérieur de l'Eglise visible, excès politique en acceptant le recours à la coercition. Mais ces excès sont toujours inspirés par sa passion pour la santé des chrétiens, c'est-à-dire leur salut : Unitas-caritas-sanitas, ces trois termes se conjuguent ensemble (Sermon 137, 1). C'est pourquoi, s'adressant aux catholiques, il leur dira : " Mes frères, nous vous exhortons très vivement à la charité : non seulement envers vous-mêmes, mais aussi envers ceux qui sont au-dehors ; qu'ils soient encore païens, ou bien qu'ils soient séparés de nous, reconnaissant le même chef tout en étant retranchés du Corps. Bon gré mal gré, ils sont nos frères. Ils cesseraient d'être nos frères s'ils cessaient de dire : Notre Père ..."
Marcel
NEUSCH
Augustin de l'Assomption
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