Augustin en son temps

Le mystère pascal - Au cœur de l'année liturgique

 

« Le Seigneur Jésus-Christ, en se faisant chair,
a donc donné à notre chair l’espérance. Il a pris ce que nous connaissons
si bien sur cette terre : la naissance et la mort.
Ressusciter et vivre éternellement y était inconnu. »

Enseigner la parole de Dieu, célébrer la liturgie avec les fidèles sont des missions importantes de l’évêque. Augustin les prenait très à cœur. « Pendant 40 ans, il a prêché régulièrement non seulement à Hippone, dans sa propre église... mais encore dans beaucoup d’autres villes et villages : à Carthage, à Tagaste, partout où le portaient ses nombreux voyages à travers l’Afrique du Nord. » Il prêche le Dimanche, mais aussi en semaine. Au cours de la semaine de Pâques, qui est particulièrement solennelle, il va prêcher tous les jours. La Bible fournit la matière habituelle de ses sermons. Sa connaissance intellectuelle est mûrie par la prière. Il enseigne le Christ et le Christ crucifié. Le Sauveur dont il parle est le Sauveur vivant qui l’a saisi lui-même.

L’année liturgique fournit le cadre habituel de sa prédication. Pendant le Carême et jusqu’à la Vigile pascale, il porte une attention toute particulière aux candidats au baptême (competentes) et l’essentiel de sa prédication est pour eux, y compris après la semaine pascale où il s’adresse aux nouveaux-nés (infantes), qu’il désigne encore comme des « nouvelles plantes » dans l’Eglise. Il les exhorte et les encourage, leur présentant toute l’histoire du salut et les invitant à la charité. L’Ascension, la Pentecôte ainsi que la fête de saints (saint Jean-Baptiste, saints Pierre et Paul...) sont aussi l’occasion de sermons particuliers.

1. Sur le Verbe de Dieu

Le mystère pascal se profile dès l’Incarnation, dans l’abaissement, la kénose du Fils, lui qui s’est fait pauvre. « O pauvreté ! Voilà le chef des pauvres que nous cherchions : le pauvre dont est membre le vrai pauvre que nous avons trouvé » (Sermon 14). Fils de Dieu, fils de l’homme : saint Augustin se plaît à en souligner le paradoxe :

« Pour sa naissance humaine, il voulut avoir un jour, alors que sans son ordre divin ne se déroule aucun jour. Il est auprès du Père avant la série des siècles ; mais en ce jour, né de sa mère, il est entré dans la suite des années. Il s’est fait homme, lui qui fit l’homme ; il suce le lait, lui qui régit les astres. Lui le pain, il a faim ; source, il a soif ; lumière, il dort ; chemin, il est fatigué du chemin ; vérité, il est accusé par de faux témoins ; juge des vivants et des morts, il est jugé par un mortel ; justice, il est condamné par des injustes.. .La force est affaiblie, le salut blessé, la vie mise à mort » (Sermon 191).

Admirable échange où le Fils prend la totalité de la condition humaine dans sa propre naissance et sa mort pour la conduire à la vie :

« Le Seigneur Jésus-Christ, en se faisant chair, a donc donné à notre chair l’espérance. Il a pris ce que nous connaissons si bien sur cette terre, ce que nous y trouvons en abondance : la naissance et la mort. Naître et mourir, voilà ce qui abonde ici-bas ; ressusciter et vivre éternellement y était inconnu. Il a trouvé ici ces viles marchandises de la terre, mais celles du ciel il les a fait aussi passer par cette terre. Tu crains la mort, aime la résurrection » (Sermon 124, 4).

Saint Augustin explique ainsi aux nouveaux baptisés la nature de ce Verbe de Dieu qui vient les illuminer :

« Quelle est la grandeur de ce Verbe ? Quelle est la nature de ce Verbe ? Tout a été fait par lui. O Seigneur, écoutez-nous : vous nous avez faits ; faites-nous encore. Faites-nous bons puisque déjà vous nous avez faits lumineux ; les voici, en vêtements blancs, ces baptisés resplendissants de lumière, qui par moi, écoutent votre Verbe. Illuminés par votre grâce, ils se tiennent tout près de vous. C’est vraiment le jour que le Seigneur a fait. Mais fassent leurs efforts, fassent leurs prières, qu’au lendemain de ces fêtes pascales, elles ne deviennent plus ténèbres, ces âmes qui sont devenues lumière par un miracle et un bienfait de Dieu ! » (Sermon 120, 3).

2. La préparation au baptême

Juste avant le début du Carême, saint Augustin appelle les catéchumènes (déjà marqués du signe de la croix) au baptême. « Que chaque chrétien qui est encore catéchumène, travaille à la rémission de ses péchés... Viens à la grâce. Toi qui étais mauvais serviteur, prépare-toi à être fils » (S.Bibl.Cas II, 114,3-4). On chante le psaume 41 : « Comme le cerf aspire après les sources vives, ainsi mon âme aspire après toi, mon Dieu.» Augustin commente : « On comprend bien que c’est le cri de ceux qui, n’étant encore que catéchumènes, se hâtent vers la grâce du saint baptême.» Commence alors un temps de pénitence et d’enseignements quotidiens à l’église. Il les instruit sur la foi, la prière, le baptême. Il les exhorte d’abord à la communion fraternelle.

2.1 La charité fraternelle

« Les jours saints que nous passons présentement dans l’observance du Carême nous invitent à vous parler de la bonne entente fraternelle. Que quiconque a un grief contre un autre (Col 3,13) y mette fin sinon comment prier le Notre Père ? » (Sermon 211, 1)

« Voilà. J’ai achevé de vous dire ce que ...spécialement en ces jours où vous vous adonnez au jeûne, aux exercices de piété, à la continence - ce que vous avez à faire pour vous réconcilier avec vos frères (Sermon 211, 6). L’apôtre dit : Il arrivera que tout homme qui invoquera le nom du Seigneur sera sauvé (Rm 10,13). C’est vers ce salut que vous vous hâtez, vous qui vous êtes fait inscrire parmi les candidats au baptême. Ce salut n’est pas pour un petit moment mais pour l’éternité » (Sermon 213).

Quinze jours avant Pâques, la nuit du Samedi au Dimanche, se déroule une veillée de prière avec chants des psaumes, où les « aspirants » renoncent à Satan : « Que nul ne regarde en arrière. Approchez-vous du Seigneur avec un cœur contrit. Lui- même vous sauvera si vous êtes humbles d’esprit » (Sermon 216).

2.2 Le symbole des Apôtres

L’évêque leur donne le Symbole, qu’ils doivent apprendre par cœur pour le réciter huit jours après, le samedi de la « reddition du Symbole ».

« Recevez la règle de la foi, qu’on appelle le Symbole. Et lorsque vous l’aurez reçu, gravez-le dans votre cœur et redites-le à vous-même chaque jour. Avant de dormir, avant de sortir, munissez-vous de votre Symbole. Ce que vous allez entendre, c’est ce que vous allez croire, et ce que vous aurez cru, votre langue doit le redire. Tout ce que vous entendez dans le Symbole est contenu dans les divines lettres des Saintes Ecritures. Lorsqu’on entend dire le Symbole, on ne l’écrit ni sur des tablettes, ni sur un autre matériau, mais dans son cœur » (Sermon 212)

Saint Augustin, qui leur commente phrase par phrase le Credo, souligne l’importance de la communauté qui accompagne les aspirants :

« Dans huit jours vous rendrez ce que vous avez reçu aujourd’hui. Vos parents qui vous reçoivent, qu’ils vous instruisent pour que vous soyez prêts (Sermon 213, 11). Personne ne peut être sauvé, s’il n’a prié; personne ne peut prier, s’il n’a d’abord cru. Si l’ordre des choses est tel qu’il faut d’abord croire, ensuite prier, aujourd’hui vous recevez le symbole de foi qui définit ce qui est à croire ; dans huit jours, la prière grâce à laquelle vous pourrez invoquer » (Sermon 213, 1).

 

2.3 La prière du Notre Père

Le samedi suivant, une semaine avant Pâques, ils réciteront le Credo et l’évêque leur donnera le Notre Père à apprendre par cœur pour le prier avec la communauté lors de la vigile pascale. « Vous avez rendu le symbole qui contient le résumé de la foi. Je vous ai déjà dit ce que l’apôtre affirme : comment peut-on prier celui en qui on ne croit pas ? (Rm 10, 14) Or vous avez reçu, retenu et rendu ce qu’il faut croire de Dieu ; recevez donc aujourd’hui comment le prier » (Sermon 58, 1) Et saint Augustin commente le Notre Père. Dans un langage imagé et très concret il parle des deux ailes de la prière :

« Que les péchés soient pardonnés... Par les petites fentes du navire s’infiltre l’eau, se remplit la cale. Si l’on n’en tient pas compte, le navire sombre. Mais les matelots y veillent sans cesse, leurs équipes s’activent chaque jour pour vider la cale. Qu’ainsi s’activent aussi tes mains. Qu’elles donnent, qu’elles fassent de bonnes œuvres. Fais-le autant que tu le peux, fais-le avec ce que tu peux, fais-le joyeusement ; et ta prière obtiendra sûrement son effet. Elle aura deux ailes. Une de ces aumônes est celle du cœur, quand tu pardonnes à ton frère une offense ; l’autre est celle de tes mains, quand tu donnes au pauvre du pain. Fais l’un et l’autre, afin que ta prière ne reste pas avec une seule aile. Cette prière vous encourage, non seulement à apprendre à demander à votre Père qui est dans les cieux ce que vous désirez, mais à apprendre aussi ce que vous devez désirer. Cette prière, vous devez la dire tous les jours une fois que vous serez baptisés » (S. 58, 10).

3. La vigile pascale et le jour de Pâques

On arrive ainsi à la vigile pascale, au cours de laquelle les catéchumènes seront baptisés. Lectures, récitation du Symbole, baptême par immersion en trois fois, onction, imposition des mains... Les néophytes sont revêtus de vêtements blancs qu’ils porteront toute la semaine. Puis, pour la première fois, ils entendent la prière eucharistique, prient le Notre Père avec la communauté et communient.

3.1 La vigile pascale

La nuit… nuit de l’Incarnation, nuit de la Résurrection ! Une invitation à veiller en attente de la résurrection.

« En cette nuit le monde entier veille en l’honneur du Christ en une vigile particulièrement sainte et sacrée. A l’heure de son sommeil provisoire, nous célébrons la vigile, afin que maintenant que lui veille pour nous, nous restions infatigables en vue de la vigile éternelle du Ressuscité. Il a dormi pour que nous veillions, lui qui est mort pour que nous vivions. Veillons dans le souvenir de sa mort ; réjouissons-nous dans l’accueil de sa résurrection. Cette nuit, comme on le sait, se rattache au jour suivant que nous considérons comme le jour du Seigneur. Il devait évidemment ressusciter de nuit, puisque par sa résurrection il a illuminé nos ténèbres » (S. 223 B).

Dans un des sermons de la veillée pascale, saint Augustin commente le passage de la Genèse : Dans le principe, Dieu fit le ciel et la terre. « Si donc tu cherches Celui qui a fait, c’est Dieu qui a fait ; si tu cherches ce qu’il a fait, il a fait le ciel et la terre ; si tu cherches le moyen par lequel il l’a fait, c’est par la Parole, parole qu’il n’a pas faite. La Parole était latente dans le Père ; pour venir à nous, elle a pris une sorte de véhicule, elle a assumé la chair ; elle s’est avancée vers nous, et elle n’a pas quitté le Père... » (S. Denis II).

3.2 Le jour de Pâques

Le jour de Pâques célèbre le passage des ténèbres à la lumière. L’Eglise laisse éclater sa joie, avant-goût de la joie dans la cité d’en haut :

« Vous avez devant vous des hommes qui viennent de naître : il leur a donné le pouvoir de devenir fils de Dieu. A qui ? A ceux qui croient en son Nom. La première naissance vient de l’homme et de la femme, mais la seconde naissance de Dieu et de l’Eglise. Merveilleux échange ! Il était Fils de Dieu et il est devenu fils d’homme. Vous étiez fils d’homme et vous êtes devenus fils de Dieu. Il a partagé avec nous nos malheurs pour nous donner son bonheur.Voici la joie, mes frères, la joie de votre assemblée, la joie dans les hymnes et les psaumes, la joie dans le souvenir de la passion et de la résurrection du Christ, la joie dans l’espérance de la vie future » (Sermon 229 B).

Augustin revient sur le sacrement de l’eucharistie et le déroulement de la liturgie. « Je vous avais promis à vous qui avez été baptisés, un entretien sur le sacrement de la table du Seigneur que vous voyez maintenant encore et auquel vous avez pris part dans la nuit dernière. Vous devez savoir ce que vous avez reçu, ce que vous recevez, ce que vous devriez recevoir chaque jour. Il vous est prouvé avec ce pain combien vous devez aimer l’unité » (Sermon 227).Saint Augustin compare les catéchumènes à des grains de blé qui ont été broyés par la Parole de Dieu. C’est un bon pain, nourriture d’unité et de communion fraternelle, que cette longue préparation au baptême a finalement produit.

« Vous avez été broyés.. .et vous avez commencé à être moulu par les jeûnes et les exorcismes. Ensuite, vous êtes venus vers les eaux, vous en avez été baignés, et vous avez été faits un. La chaleur de l’Esprit Saint a fait lever la pâte et vous êtes devenus le pain du Seigneur. Voilà ce que vous avez reçu. En voyant l’unité qui est la vôtre par ce qui a été fait pour vous, conservez précieusement cette unité en vous aimant les uns les autres et en restant attachés à la même foi, à la même espérance et à l’indivisible charité » (Sermon 229).

C’est aux nouveaux baptisés que je m’adresse maintenant et je leur demande d’être de bons grains et de ne point suivre la paille que le vent emporte, pour se perdre avec elle, mais de demeurer dans l’aire retenus par le poids de la charité, pour arriver au royaume de l’immortalité. Vous donc, plantes nouvelles de l’Eglise, je vous conjure, par ce que vous avez reçu, de tenir les yeux fixés sur Celui qui vous a appelés, qui vous a aimés, qui vous a cherchés lorsque vous étiez perdus, qui vous a éclairés après vous avoir retrouvés » (S. 228).

4. La semaine pascale

Durant la semaine pascale, les nouveaux baptisés vont se retrouver deux fois par jour pour la messe, des lectures et commentaires bibliques. « Suivant l’usage, nous lisons en ces jours la résurrection de notre Seigneur Jésus-Christ dans chacun des livres du saint évangile ». Un jour est réservé à Matthieu, un à Marc, un à Luc et trois jours à Jean.

« La passion du Seigneur et sa résurrection nous montrent deux sortes de vies, l’une que nous supportons, l’autre que nous désirons. Nous faisons cette double expérience : naître et mourir. C’est notre lot commun dans ce monde qui est nôtre. Or, notre Seigneur Jésus-Christ est venu dans notre monde nous apporter ses biens et porter avec patience nos maux » (Sermon 229 - Guelf 9).

Durant cette semaine, saint Augustin centre son enseignement sur le Christ mais il peut s’en prendre aussi à telle ou telle erreur et dénoncer les hérétiques. Dans un de ses sermons, il explique le sens de l’Alleluia :

« Deux époques ont été instituées pour nous : avant Pâques et après Pâques. L’époque antérieure à Pâques symbolise l’épreuve où nous sommes maintenant ; et ce que nous célébrons en ces jours qui suivent Pâques symbolise la béatitude qui sera plus tard la nôtre. Avant Pâques, nous célébrons donc ce que nous sommes en train de vivre ; après Pâques, ce que nous célébrons symbolise ce que nous ne possédons pas encore. C’est pourquoi, dans la première époque, nous nous entraînons par le jeûne et la prière ; mais dans l’époque présente, nous abandonnons le jeûne et nous vivons dans la louange. Tel est le sens de l’Alleluia que nous chantons.

Nous le louons maintenant quand nous sommes rassemblés dans l’église ; lorsque chacun s’en va chez soi, il semble cesser de louer Dieu. S’il ne cesse pas de bien vivre, il loue Dieu continuellement. Ta louange ne cesse que lorsque tu te détournes de la justice, et de ce qui plaît à Dieu. Louez-le par tout vous-mêmes : c’est-à-dire que votre langue et votre voix ne doivent pas être seules à louer Dieu ; louez-le aussi par votre vie, par vos actions » (En in Ps 148, 1-2).

Le Dimanche dans l’octave de Pâques, les baptisés fêtent encore la joie de leur baptême. Ils vont quitter leur vêtement blanc et être intégrés, mêlés définitivement à la communauté.

« C’est à vous que je m’adresse, enfants nouveaux-nés, vous qui êtes des tout-petits dans le Christ, la nouvelle génération mise au monde par l’Eglise, le don du Père, la fécondité de la Mère, de tendres bourgeons, l’essaim tout nouveau, la fleur de notre fierté et le fruit de notre labeur. C’est aujourd’hui l’octave de votre naissance. Si vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les réalités d’en haut » (Sermon Denis 8,1,4).

Vous serez aujourd’hui mêlés à la masse du peuple. Choisissez vos modèles, ne les prenez pas parmi ceux qui se perdent et avec qui vous vous perdriez. Regardez les bons pour imiter le bien.Je veux aussi dire un mot à vous, baptisés de l’an passé, baptisés des années précédentes. Parcourez la route qui ne conduit pas à la perte, car ceux-ci veulent vous y suivre » (Sermon Guelf 18).

5. Ascension - Pentecôte

Deux autres fêtes sont rattachées par Augustin au temps de Pâques : l’Ascension et la Pentecôte.

« La vraie victoire de notre Seigneur Jésus-Christ est donc celle de sa résurrection et de son ascension au ciel. Désormais combien grande est sa gloire d’être monté aux cieux et de siéger à la droite du Père. Il n’est pas absent quand on le tient par le cœur. Crois en lui et tu le vois. Il ne se tient pas devant tes yeux et pourtant il possède ton cœur. La Pentecôte, c’est une solennité agréable à Dieu, celle où la piété est florissante, la charité fervente. Ce sont là des effets de la présence du Saint Esprit » (Sermon 263,2).

Nous avons reçu comme arrhes une certaine effusion du Saint Esprit dans nos cœurs. Quand on sent cette rosée, on en désire la source. Pourquoi avons-nous reçu des arrhes, sinon pour ne pas défaillir de faim et de soif au cours de notre voyage. Nous sommes tous nés voyageurs; notre patrie est dans le ciel » (Sermon 378).

Pèlerin, voyageur, notre vie chrétienne, ici-bas, s’enracine dans le mystère pascal. Celui-ci est « la première expression de la vie chrétienne ».

« Ce salut qui a passé en pèlerin sur la terre, parce qu’éternel, reconnaissons-le, mes frères, aimons-le et vivons nous-mêmes en pèlerins dans ce monde » (Sermon 124,4). - Tout ce qui s’est passé à la Croix du Sauveur, à sa sépulture, à sa résurrection le troisième jour, à son ascension dans le ciel, à sa session à la droite du Père, tout cela s’est passé de telle sorte que ces événements, non seulement dans le récit mystérieux qui en est fait, mais encore dans leur réalité même, étaient une première expression de la vie chrétienne que nous menons maintenant » (Enchiridion, XIV, 53).

La vie chrétienne se trouve récapitulée en sa totalité dans l’année liturgique, en particulier dans le mystère pascal. La passion est le signe de la vie ancienne, la résurrection de la vie nouvelle. En revivant ces mystères dans la liturgie, nous sommes invités, en tant que baptisés dans la mort et la résurrection, à nous laisser réconcilier, à vivre dans la charité avec les frères, et à nous laisser recréer.

Sœur Nicole RAIMBERT
Orante de l’Assomption
Bonnelles

Bibliographie

- Saint Augustin, L’année liturgique - Mgr Victor Saxe. Les Pères dans la foi, DDB, 1980.
- Saint Augustin, Jésus-Christ mort et ressuscité pour nous, de Suzanne Poque, Cerf, 1986.
- Les plus beaux sermons d’Augustin, de Georges Humeau. Etudes Augustiniennes, 1986.
- Homélies de saint Augustin sur les psaumes, de Georges Humeau. Beauchesne, 1942.
- Gustave BARDY, Saint Augustin. DDB, 1940.
Goulven MADEC, Le Dieu d’Augustin,. Cerf, 1998

Augustin et le mystère pascal - Interview Goulven Madec

G

oulven Madec, assomptionniste,  est membre de l’Institut des Etudes augustiniennes, professeur honoraire à la Faculté de philosophie de l’Institut catholique de Paris et directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique. Il est l’auteur de nombreux travaux sur Augustin. Signalons : Le Christ de saint Augustin (Desclée, 2001). Jean-Paul Sagadou, qui l’a interviewé, est un jeune assomptionniste du Burkina-Faso, en mission au Togo. 

1) Comment se passait la célébration du mystère pascal à Hippone au temps d’Augustin ? Quels étaient les rites qui marquaient la célébration ?

A peu près comme maintenant depuis la Réforme liturgique du Concile. Au temps d’Augustin le Triduum avait une grande importance, avec une place éminente donnée à la veillée pascale qui est une célébration de nuit faite de lecture bibliques et de cantiques. C’est au cœur de cette veillée que se déroulait la cérémonie du baptême. Mais, je veux insister sur ceci : l’activité ordinaire d’Augustin n’était rien d’autre que la célébration eucharistique et continuelle et annuelle. On sait les pages extraordinaires qu’ils a écrites sur l’Eucharistie et dont  l’Eglise se nourrit encore aujourd’hui.

Au sujet des  rites : là aussi les choses se passaient à peu près comme aujourd’hui, sauf que le Credo n’était pas proclamé. Les catéchumènes devaient l’apprendre par cœur et le garder dans leur cœur. Par contre le « Pater » était déjà dit au temps d’Augustin.  Ce qui était le plus frappant dans la liturgie baptismale, c’est que le baptême était perçu comme le « sacrement des fidèles ». Et  «  fideles » en latin signifiait «  baptisés ».  Deux  « états de vie » se laissaient facilement percevoir : d’un côté, les baptisés qui devaient mener une vie « radicale » et de l’autre, les catéchumènes  qui étaient renvoyés après la liturgie de la Parole. Ceux-ci ne participaient donc pas à la « table de l’Eucharistie ».

2) En quelles circonstances Augustin a-t-il parlé de la résurrection  de la chair ?

Je n’ai pas abordé cette question en tant que telle. Mais si on regarde dans les Sermons 240, 241 et 242, on trouve que ce sont des sermons prêchés durant la semaine pascale contre les païens sur le problème de la résurrection.  C’est donc dans ces sermons qu’Augustin traite de la question de la résurrection de la chair. On peut voir aussi dans le livre XIX de La Cité de Dieu.

3) Quel lien avec l’incarnation ? Comment abordait-il la question du salut et de l’incarnation ?

Il faut éviter les séparations assez simplistes qu’on fait souvent entre le Jésus pré-pascal et le Christ post-pascal, entre la christologie d’en-bas et la christologie d’en-haut. Augustin ne se pose pas la question de cette façon. Le Verbe qui s’incarne ne fait pas de théologie scolastique. Le mystère du salut est mystère total. Ce mystère-là, c’est le Christ, le Verbe, la Parole de Dieu faite homme (Verbum caro). Ce n’est pas seulement par l’incarnation, mais par toute sa vie d’homme. Et quand on dit ça, ça change tout, et ça nous conduit à la résurrection. On peut se référer au livre VII des Confessions. Là, Augustin raconte sa conversion, celle de son cœur et de son intelligence. Il se situe dans un réalisme total, celui des Evangiles, en percevant la Parole de Dieu, c’est-à-dire Jésus, comme le véritable homme qui établit une vie relationnelle avec l’homme, qui mange, boit, pleure, souffre. L’incarnation est inséparable de la Rédemption. C’est une question que J.-P. Jossua aborde dans son livre, Le Salut, incarnation ou mystère pascal, Cerf, Paris, 1968, C.F n° 28. Dans les pages 173 à 216, il traite très justement de la question du salut comme incarnation ou mystère pascal chez Augustin.

4) La résurrection de la chair fait difficulté pour beaucoup aujourd’hui. Parmi les chrétiens eux-mêmes, certains ne croient pas à la résurrection de leur propre chair. Ce problème existait-il au temps d’Augustin ?

Je ne crois pas que la question se pose dans les mêmes termes. Mais il convient de noter que les païens avaient eux aussi, au temps d’Augustin,  des problèmes avec la question de la résurrection de la chair. Porphyre (233-300 ?), « l’ennemi le plus décidé du christianisme », se moquait de ceux qui croyaient en la résurrection de la chair. Une chose est claire : la formule «  je crois en la résurrection de la chair » est au centre du mystère chrétien. Ce que traduit Suzanne Poque de la manière suivante : « La résurrection de Notre Seigneur Jésus Christ est l’élément essentiel (forma) de notre foi chrétienne… Qu’il soit né, qu’il ait accepté d’être un tout petit, qu’il ait dépassé l’enfance, qu’il soit parvenu à l’âge d’homme, qu’il ait conduit cet âge d’homme à la mort, tout cela travaillait pour la résurrection » (Augustin d’Hippone, Sermons pour la Pâque, S.C, 1966, n 116). 

La résurrection est donc au centre de la vie chrétienne et celle-ci n’est autre chose qu’une adhésion à une personne, la personne même du Christ. La Parole de Dieu s’incarnant, ne fait pas de la théologie, elle s’entretient avec son entourage. Et quand on parle d’intelligence de la foi, il faut savoir qu’on n’a pas affaire à un corps de doctrine, mais à une personne : Jésus. Bien sûr que nous avons du mal à tout comprendre, mais il ne s’agit pas seulement de comprendre, mais de croire. C’est un peu la perspective de R. Guardini, un homme qu’il faut redécouvrir aussi aujourd’hui. C’est la personne de Jésus qui nous constitue comme chrétien. C’est la spécificité même de notre foi chrétienne. Je pense qu’il faut réhabiliter les formules élémentaires pour retrouver la fraîcheur de la foi.

5) Quel lien peut-on établir entre la résurrection finale et la résurrection maintenant ?

Il faut se situer au-delà de la perspective scolastique. Généralement les théologiens et les philosophes s’interrogent sur la double nature de Jésus comme Homme et Dieu. Augustin  a le souci de partager avec ses fidèles. La résurrection maintenant est une résurrection spirituelle, c’est-à-dire une nouvelle naissance par le baptême. Le chrétien s’engage à acquérir l’intelligence de la foi dans l’adhésion totale au Christ des Evangiles, c’est-à-dire au Verbe incarné qui s’entretient avec ses disciples. 

6) Dans le récit des disciples d’Emmaüs, les disciples reconnaissent le Christ à sa manière de rompre le pain. Quel commentaire Augustin fait-il de ce texte ?

 Le récit des disciples d’Emmaüs fait partie des récits de la résurrection lus durant les jours de la semaine après Pâques, l’un après l’autre, selon Luc, selon Matthieu etc. Les Sermons 232 à 236 d’Augustin font allusion à ce récit. C’est  « in fractione panis » que les disciples reconnaissent Jésus. Pourquoi ? Pour que nous reconnaissions le Christ dans l’Eucharistie. C’est vraiment dans l’Eucharistie que nous reconnaissons le Christ[1].

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[1] Cf. Goulven Madec, Le Christ de saint  Augustin. La patrie et la voie. Nouvelle édition. Coll. Jésus et Jésus-Christ 36. Desclée, 2001. 

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