Avant tout, vivez unanimes à la maison,
ayant une seule âme et un seul cœur tournés vers Dieu.
N’est-ce pas la raison même de votre rassemblement ?
Augustin a mené une vie foisonnante : prêchant en
chaire, répondant aux questions de ses amis, participant à des conciles,
conduisant des réflexions théologiques dont son entourage se désespérait de
voir la fin, visitant son diocèse… Son activité d’Evêque-défenseur de la foi
est si intense qu’on oublierait presque qu’il a vécu en communauté. Or cette
vie aussi avait ses exigences : prier, travailler, manger, se vêtir,
organiser… Enracinés dans le quotidien plutôt que dans les sollicitations, ces
événements ont laissé peu de traces. La Règle en est la plus précieuse. Il faut
alors la lire en imaginant en creux des visages très variés, des contraintes
très matérielles. Loin d’être une théorie, la vie commune est une
pratique : la Règle en recueille l’esprit. Elle débute ainsi :
« Avant tout, vivez unanimes à la maison, ayant une
seule âme et un seul cœur tournés vers Dieu. N’est-ce pas la raison même de
votre rassemblement ? »
L’unité de
cœur est nécessaire à des relations authentiquement fraternelles. Elle pose des
exigences très concrètes qui touchent aux relations interpersonnelles (entre
les riches et les pauvres, entre les malades et les bien-portants, entre les
jeunes et les vieux, entre le supérieur et les frères…) dans le souci de la vie
quotidienne (nourriture, vêtements, prière, sorties…). L’idéal évangélique de
la vie commune se déploie à travers une sagesse humaine de l’ajustement des
hommes les uns aux autres. La vie dans l’Esprit est donnée dans cette
communauté de frères qui se reconnaissent, les uns les autres, temples de Dieu :
« Vivez donc tous dans l’unité des cœurs et
des âmes, et honorez les uns dans les autres ce Dieu dont vous êtes devenus les
temples » (Règle I, 8).
La Règle d’Augustin n’évoque pas la forme socialement intégrée de
l’hospitalité – accueillir une personne extérieure – sa préoccupation est
ailleurs : la vie avant les mots.
Nous allons voir d’abord cette vie qu’Augustin a choisi d’engager avec
des frères en communauté : c’est cette vie qui est hospitalière aux
multiples appels dont l’Eglise est la médiation. Puis nous arriverons à cette
hospitalité réciproque, au sein de la communauté, dont la Règle veut enraciner
l’esprit : l’unité dans la différence qui y est vécue en est la marque la
plus distinctive. Nous nous interrogerons enfin sur les sollicitations qui surgissent
aujourd’hui : que suscite l’esprit augustinien dans un monde d’exclusions
multiples où l’hospitalité sociale est en crise ?
I. La vie
d’Augustin : une hospitalité permanente aux
sollicitations de l’Eglise
Augustin ne
mentionne pas une hospitalité de facture sociale dans la Règle :
accueillir pour un repas, une nuit ou une semaine, un parent, un ami ou un
étranger. Mais le silence ne prouve pas l’absence de cette pratique. Il
signifie plutôt deux choses : d’une part qu’accueillir des hôtes au sein
de la communauté n’est pas une activité centrale ; et d’autre part que
cette pratique ne pose pas de problème majeur qui mériterait d’être mentionné.
Si cette hospitalité a donc un caractère « marginal », il ne faut
pourtant pas en exclure une pratique occasionnelle. Lorsqu’Augustin crée le
monastère de clercs, c’est parce qu’en tant qu’évêque il doit recevoir de
nombreuses personnes chez lui. Ce va et vient est incompatible avec le rythme
qu’il menait au monastère dit « du jardin ». Mais c’est une hospitalité
particulière, liée à une sociabilité d’évêque : c’est pour lui que la vie
de ce monastère devient impossible. Une hospitalité ordinaire, liée à une
sociabilité ordinaire de moine, est en revanche possible : les liens
familiaux et amicaux, les sorties en ville (pour aller aux bains) et à l’Eglise
(pour aller à la messe) engagent nécessairement une pratique de cette
hospitalité ordinaire.
L’émergence, dans les premiers siècles de l’Eglise, d’une vie religieuse
toute ordonnée à Dieu se fait dans un double rapport de séparation et de lien
avec le monde. Marquant une rupture avec la vie sociale, les ermites et les
moines accordent pourtant l’hospitalité à ceux qui y vivent au quotidien. Leur
attention à la vie et aux attentes des hommes est inséparable de leur recherche
radicale de Dieu : elle est « au programme » des grands précurseurs de la vie religieuse
comme Antoine, Basile ou Benoît.
1. En recherche vers Dieu seul : la vie commune dans la foi de l’Eglise
L’idéal monastique auquel Augustin donne forme dans son Eglise d’Afrique
du Nord est préparé par des expériences communautaires en Italie dès avant son
baptême. A Milan, des amis carthaginois Alypius et Nébrédius le rejoignent
« pour vivre, avec [lui] dans la recherche passionnée de la vérité et de
la sagesse » (Conf. IV, 10, 17). Mais plus
qu’une vie commune, c’est une vie de recherche solitaire. Augustin est
d’ailleurs encore rhéteur. Il entend alors une voix « qui répète à
plusieurs reprises ‘prends et lis’ » (Conf. VIII,
12, 29) et l’associe aussitôt à Antoine
qui, au hasard d’une lecture, prend pour lui l’avertissement de l’Evangile à
tout quitter.
Augustin quitte l’enseignement et rejoint la maison de Vérécondus à
Cassiciacum. Il y est catéchumène avec Alypius et son fils Adéodat. Jusqu’au
baptême il mène une vie intense de lectures, de discussions, de rédaction
philosophique et de méditation. Sa mère Monique l’a rejoint dans cette vie
quasi-recluse. Ils font ensemble l’expérience d’une vie commune toute orientée
sur le Christ : celui des Evangiles
que prêche l’Eglise. Car la conversion et le baptême d’Augustin sont à la fois
dans la continuité de sa recherche de la vérité et en rupture en ce qui
concerne la médiation de cette recherche de Dieu. C’en est fini de la quête
philosophique abstraite : dorénavant, il professe « sa foi en un Dieu
créateur, un Dieu personnel qui intervient dans l’histoire d’Israël et des
Nations[1] ».
2. Une vie
commune hospitalière aux sollicitations ecclésiales
Vivant retiré dans une vie austère à la campagne avec quelques
compagnons, Augustin ne voyage pas moins. En même temps que son zèle pour
l’Eglise le rend déjà célèbre dans sa défense de la foi chrétienne, son zèle
pour la vie commune le pousse dans des missions au-delà du cloître. Pour gagner
un ami à la cause de « serviteur de Dieu », il se déplace un jour
discrètement à Hippone : mais le moine-sollicitateur devient lui-même
sollicité.
« C’est alors que je fus pris et ordonné
prêtre, et de là, élevé à la dignité épiscopale (…) Alors je commençai à réunir
des frères de bonne volonté, dans les mêmes idées que moi et disposés à imiter
ma conduite, ne possédant rien, comme je n’avais rien moi-même ; et de
même que j’avais vendu mon pauvre patrimoine pour le distribuer aux pauvres,
ainsi devaient faire ceux qui voulaient vivre avec moi, pour pouvoir ensuite
jouir du bien commun. Ce bien commun d’ailleurs, très grand et très riche,
n’était autre que Dieu lui-même
» (Sermon 355).
Augustin ne renonce pas à la vie commune, mais il accepte de la vivre à
Hippone. Ce n’est pas seulement un changement de communauté, c’est aussi un
changement d’activités : il est prêtre. Et comme il n’est pas encore
évêque, il doit obéir à de bien étranges injonctions de la part de
Valerius : se cacher pour ne pas être réquisitionné comme successeur d’un
autre évêque !
Cette nouvelle vie commune qu’il fédère autour de lui reste marquée du
même esprit. On le retrouve dans la Règle : vivre ensemble pour jouir du
bien commun qu’est Dieu lui-même. C’est même pour cette première communauté à
Hippone qu’Augustin écrit plus tard la Règle. Les sollicitations diverses,
auxquelles il doit faire face alors en tant que prêtre, ne lui semblent pas
incompatibles avec la vie du monastère. Sinon, il aurait ajusté cette dernière.
C’est précisément ce qu’il fait lorsqu’il devient évêque. Expérimentant
une tension trop forte entre sa nouvelle vie d’évêque et celle de la
communauté, il prend une décision fondatrice : il quitte le monastère du
jardin pour former un monastère à l’évêché :
« J’arrivai à l’épiscopat ; je vis que
l’évêque se devait de manifester une politesse assidue à l’égard de ceux qui
viennent ou qui passent ; s’il ne le faisait pas on le dirait impoli. Mais
si cette habitude était introduite dans le monastère ce serait inconvenant. Et
je voulus avoir dans cette maison de l’évêque un monastère de clercs » (Sermon 355).
L’hospitalité,
en tant que pratique sociale exigée de l’évêque, devient une préoccupation
centrale : la vie commune s’y adapte. D’une certaine manière, grâce à
Augustin le monastère du jardin devient communauté fondatrice du monastère de
l’évêché : un même esprit vécu différemment. La vie commune, comme
l’illustre la vie d’Augustin, peut prendre des formes bien différentes. Ces
dernières ne figent pas l’hospitalité dans un carcan régulateur, mais elles se
laissent former par les appels de l’Esprit en étant hospitalier aux adaptations
que les sollicitations ecclésiales suggèrent.
3.
L’exercice de la charité : hospitalité des sollicitations ecclésiales
L’attention aux appels lancés par l’Eglise est, chez Augustin, une
exigence de charité qui concerne tous les croyants. Au-delà du cercle des
serviteurs de Dieu, c’est toute la vie chrétienne et ecclésiale qui est mise en
mouvement. L’hospitalité augustinienne accueille ainsi des sollicitations très
diverses au nom d’une charité vécue en Eglise.
L’activité littéraire d’Augustin fut constamment dialogale et collégiale[2]. Ses
écrits eurent toujours le souci de rejoindre les grandes causes de l’Eglise,
celles dont les enjeux concernent massivement les chrétiens. La théologie
d’Augustin est en quelque sorte le versant littéraire d’une hospitalité, au nom
de l’Eglise, des questions qu’on lui posait et auxquelles il se devait de
répondre. Faisant état à l’évêque Evodius de tous ses chantiers intellectuels,
il conclut :
« Tous ces ouvrages, si tu veux les avoir,
envoie quelqu’un qui te copie le tout. Mais permets-moi de vaquer à la
recherche et à la dictée de travaux auxquels, parce qu’ils sont indispensables
au grand nombre, j’estime devoir donner la priorité sur tes questions qui ne
concernent qu’un tout petit nombre .»
Parce qu’elle n’a pas donné lieu à des écrits, l’hospitalité aux
sollicitations matérielles est moins connue. Mais la charité, au service de
l’Eglise, est la même. Augustin se sent particulièrement responsable de la
réalisation concrète d’une solidarité financière que le Seigneur ordonne envers
tous ceux qu’il fait frères :
« Si notre Seigneur m’ordonne d’aider, par
l’action que je puis déployer grâce à sa générosité, ceux qu’il a faits mes
frères, je ne puis absolument pas me récuser ; je dois bien plutôt
entreprendre la tâche avec promptitude et dévouement. Plus je désire, en effet,
que soit largement distribué l’argent du Seigneur, plus il me faut, si je sais
que les intendants, mes compagnons de service, éprouvent des difficultés dans
la distribution, faire tout mon possible pour qu’ils puissent réaliser avec
facilité et aisance ce qu’ils veulent avec ardeur et diligence »
(Lettre. 169, 13).
L’exercice de la charité à l’égard des églises et au nom de l’Eglise
n’est pas une pratique idéalisée. Une multitude de désirs, d’actions,
d’engagements contradictoires, prennent corps concrètement dans cette
communauté élargie qu’est l’Eglise. Répondre avec discernement aux appels que
l’Esprit y glisse est du ressort de la communauté élargie des chrétiens. La
communauté plus restreinte du monastère n’en est pas absente, mais elle a une
tâche qui lui est propre : faire naître des relations authentiquement
fraternelles en s’unissant d’un seul cœur par la louange à Dieu. Nous allons
voir cela maintenant avec le texte de la Règle.
II – La
Règle d’Augustin : l’unité de la vie commune par
l’hospitalité des différences
La Règle énonce la visée d’unité de cœur et de louange à Dieu, explicite
l’esprit de charité qui découle de la vie commune, et en développe les
conséquences les plus immédiates pour la vie quotidienne. Le quotidien des
relations de la communauté est ainsi un espace privilégié de contemplation et
de charité. Mais dans la Règle, la charité ne prend pas le visage de l’accueil
de l’étranger. Elle se fait hospitalité du frère. La vie commune est une
sollicitation permanente à accueillir cet autre-différent avec lequel le
quotidien est partagé. Cela exige discernement :
« Pour que vous puissiez vous
voir comme dans un miroir dans cet opuscule, et ne rien négliger par oubli, on
vous en fera la lecture une fois par semaine. »(VIII, 2)
1.
Partager des biens matériels : dépossession et humilité
L’hospitalité
est nécessairement vécue à travers une dimension matérielle. L’espace
communautaire est ainsi marqué par la gestion des biens mis en commun et
répartis en fonction des besoins. L’interdépendance matérielle a alors aussi
une dimension sociale extérieure : au-delà de la somme des besoins, les biens
sont donnés aux pauvres. Mais les seules dimensions personnelles et sociales ne
rendent pas compte du mouvement subversif qui anime la mise en commun des biens
matériels : le passage de la possession à la dépossession.
Ce passage est la conséquence immédiate du rassemblement de frères qui
désirent suivre le modèle de vie des premiers chrétiens (Actes
4,32). Augustin précise qu’il ne s’agit
pas uniquement d’une simple addition des moyens matériels et des possessions.
Un travail conjointement de dépossession et de discernement des besoins attend
le riche comme le pauvre : travail d’humilité qui unit les différences.
L’exigence
évangélique de mise en commun des biens est donc double. Elle engage un rapport
personnel et social aux biens : la remise des possessions. Elle est alors
toujours en même temps une attitude spirituelle : humblement recevoir sa
place. Chaque frère est l’hôte de ce mouvement fondateur de la vie
commune : dépossession et humilité. Chacun est l’hôte de l’Esprit qui
inspire ce mouvement. Et par ce mouvement inspiré, chacun se fait l’hôte
accueilli de la communauté. Les frères reçoivent d’elle ce dont ils ont besoin
pour vivre. Leur démarche spirituelle, accompagnant la mise en commun concrète
des biens, les oriente les uns vers les autres. Les tâches matérielles et les
multiples services quotidiens deviennent le lieu d’une hospitalité exercée à
tour de rôle : l’un s’occupe de la prière, l’autre de la bibliothèque, un
autre encore de la lessive… S’instaure une réciprocité en acte de la charité,
un témoignage : voyez comme ils s’aiment. Au cœur de la vie commune, il y
a donc l’attitude de dépossession et d’humilité qui consiste à se reconnaître
l’hôte de la communauté. Dans les deux sens du terme : accueilli
matériellement et accueillant matériellement. Le monastère est le lieu concret
où l’Esprit est à l’œuvre. Dieu se révèle à travers les sollicitations qui s’y
vivent au quotidien.
2. Tisser des relations : l’accueil des
différences personnelles
Pour
Augustin, le service matériel est le lieu de vérification d’une attention aux
personnes. Les frères ont à être attentifs à la singularité de chacun d’entre
eux. La Règle les invite à accueillir, tels qu’ils s’expriment, leurs
différents besoins. Les relations communautaires se tissent à partir de cet
accueil réciproque des différences.
L’idéal de la vie commune se manifeste alors par le souci permanent de
ne pas surcharger les moins vigoureux. Celui dont la faiblesse impose un
soulagement (I, 5), comme celui qui ne peut pas rester à jeun jusqu’au soir
(III,1), comme celui qui est de santé fragile (III, 3), est au cœur des
préoccupations d’Augustin. La Règle exige un constant travail de discernement
par rapport au frère et à soi-même. La justesse de la relation est en jeu. Du
coté des frères fragiles : « ils doivent être traité
d’une façon non moins appropriée » (III,
5) ; comme du coté des frères solides : « il ne faut
pas que tous veuillent recevoir ce qu’ils voient accorder à quelqu’un »
(III, 4)
Mais la justesse de la relation n’oblige pas à s’ajuster toujours aux
circonstances personnelles. Aucun service n’est dû : « il ne s’agit pas là de préférence, mais de tolérance »
(III, 4) Parfois, l’attention au frère exige justement le contraire d’un pieux
respect de sa différence personnelle. Les manquements à la vie commune
appellent une dénonciation. La correction fraternelle est ainsi un devoir
contre l’indifférence. Un frère qui veut plaire aux femmes (IV, 5), ou qui se
complaît dans l’orgueil est en train de se séparer des autres frères. Préoccupé
par des désirs qu’il ne partage pas avec eux, il n’accueille plus le mouvement
commun qui rassemble la communauté. La correction fraternelle invite donc non
pas à ausculter les comportements des autres, mais à rester constamment attentif
à eux : dans l’unité de cœur. Ne pas mettre « immédiatement en
garde » (IV, 7) un frère, c’est se désintéresser de lui, c’est ne plus
l’accueillir comme celui avec qui l’unité de cœur est recherchée.
Pour Augustin, le parallèle est clair : l’attention au frère doit
prendre en compte non seulement la fragilité du corps, mais aussi la fragilité
de l’âme : lorsque cette dernière est malade, c’est un devoir que de le
signaler. La correction fraternelle est donc un soin pour permettre à la vie de
grandir (IV, 8). L’attention aux différences est donc un perpétuel ajustement
aux besoins de la vie : il y a les particularités qui unissent et celles
qui séparent, il y a les aspirations qui font croître et celles qui détruisent.
Ensemble ces différences forment une diversité plus riche, une unité plus
foisonnante. L’attitude du prieur résume bien la manière dont les différences
doivent être accueillies :
« Qu’il soit pour tous un modèle de bonnes œuvres, s’appliquant à
corriger les instables, à ranimer ceux qui manquent de courage, à soulever les
faibles et à exercer la patience envers tous. » (VII, 3)
Sa situation n’est pas théorique, elle concerne des relations humaines
diversifiées : « N’ayez pas de disputes,
ou, du moins, venez-en à bout le plus tôt possible » (VI, 1). Empreinte d’un réalisme plein de bon
sens, l’injonction pointe l’importance d’une attention permanente à l’unité
d’une diversité de tendances et de personnalités. C’est un exercice de
communion dans une réalité humaine faite de conflits et d’offenses. Le chapitre
VI s’attache précisément à renouer les liens du pardon pour restaurer l’unité
fraternelle.
On pourrait ne faire de la Règle qu’un art de l’équilibre des relations
humaines, qu’une science de l’équité et de l’attention à l’autre. Mais chez
Augustin, cette attitude est subordonnée à l’injonction de charité. Le moteur
de la vie commune est là : dans le don de l’Esprit de qui procède la
charité. Chaque moine accueille Dieu en accueillant son frère : « honorez les uns dans les autres ce Dieu dont vous êtes les
temples » (I, 8). Cette hospitalité de Dieu lui-même est la
réconciliation, dans le présent de la vie commune, d’une unité effective.
L’engagement sous une même Règle manifeste l’unité, le «rassemblement » (I,2) d’une diversité
d’histoires, de besoins, de personnalités. La joie d’être unis et divers est le
fruit d’une charité, d’un amour réciproque, qui est donné par Dieu.
Les « biens »
spirituels de la vie commune ne sont alors pas séparables des
« biens » matériels mis en
commun. Ces derniers sont la condition d’exercice de la charité. Mais ce qui
donne sens à tous ces « biens », c’est l’investissement spirituel des
personnes qui les mettent en mouvement. Chacun y découvre l’appel de l’Esprit.
Les conseils de la Règle pour ajuster la mise en commun des biens sont donc
orientés vers Dieu.
« Que le Seigneur vous accorde la grâce d’observer tous ces préceptes
avec amour, comme des amants de la beauté spirituelle, répandant par votre vie
la bonne odeur du Christ ; non pas servilement, comme si nous étions sous
la loi, mais librement, puisque nous sommes établis dans la grâce »
(VIII, 1).
Ce que la Règle exige des frères parce qu’ils s’y sont engagés, c’est
donc de s’accueillir librement dans un ajustement réciproque des différences.
Mais ce mouvement, inspiré par Dieu, est inspirant pour tout chrétien. L’esprit
de la vie communautaire augustinien est amené à se vivre dans tous les
contextes : avec les aménagements de circonstance.
III –
L’esprit augustinien d’hospitalité : Quelles
communautés face au visage du pauvre ?
La Règle d’Augustin, enracinée dans l’idéal évangélique de la première
communauté chrétienne, nous donne le fondement des relations nouvelles que nous
sommes invités à construire aujourd’hui. L’accueil réciproque des différences
est au cœur de ce que veulent approfondir les « communautés
augustiniennes ». D’une certaine
manière, c’est là leur principal projet : s’ajuster pour que chacun ait sa
place. Les rapports sociaux préexistants s’en trouvent subvertis. La communauté
respecte les différences personnelles, mais les corrige fraternellement. La
fécondité sociale est d’abord cet espace de croissance offert à chaque membre
du corps communautaire.
La vie familiale, à travers une réciprocité plus exclusive, et la vie
paroissiale, dans une réciprocité moins contraignante, sont alors des
communautés différentes qui peuvent être animées de ce même projet. Chacune
offre un espace de relations attentives à la place des membres qui la forment.
Chacun, dans cet espace, est un « temple de l’Esprit ». Ces
communautés sont ensuite capables de se comprendre, les unes les autres, comme
des « temples de l’Esprit », au même titre que la vie religieuse.
Dans un mouvement d’accueil réciproque, ces formes différentes de communautés
sont alors invitées à reconnaître leur interdépendance. La collaboration
laïcs-religieux est l’une des modalités de ce fructueux accueil des
différences. La dimension augustinienne d’une telle hospitalité réciproque
exige alors de scruter avec précision les différents niveaux de vie
commune : famille, communauté religieuse, paroisse, association,
entreprise…
Ensemble, la grande famille des « communautés augustiniennes »
doit entendre les appels nouveaux qui lui sont faits. Bruno Chenu dans La Trace d’un visage[3]
évoque les deux visages du Christ à travers lesquels nous pouvons lire ces
appels de l’Esprit : le disciple et le pauvre. Augustin a formé un
monastère de clercs pour adapter la vie commune aux sollicitations de
l’Eglise : sa vie a été centrée sur le visage du disciple. Comment
adaptons-nous aujourd’hui la vie commune aux sollicitations des exclus ?
Leur voix résonne à peine dans la société, et guère plus dans les Eglises, or
ils sont le visage du pauvre : qu’entendons-nous ? Quelle conversion
entamer pour nous rendre attentifs à ce visage, pour entendre la sollicitation
qu’il nous adresse ?
La vie commune particulière de ceux qui suivent la Règle de saint
Augustin est alors à la jointure d’une vie sociale intégrée à d’autres
communautés, et d’un accueil possible de ceux qui sont en dehors de la société.
Mais la réponse qu’elle peut apporter à la sollicitation d’une hospitalité
qu’on pourrait qualifier d’ « urgence sociale » dépend autant de ces autres communautés, dont
elle se reconnaît interdépendante, que de son propre désir d’accueillir.
Nicolas
TARRALLE
Augustin
de l’Assomption (Lyon)
[1]
Goulven Madec, Introduction aux “ Révisions ” et à la lecture de saint
Augustin, Paris, 1996, p. 146.
[2]
Cf. Goulven Madec, Introduction aux « Révisions », op. cit, . p. 67.
[3]
Centurion, 1992.
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