L'hospitalité résonne en nous de différentes façons : maison, accueil, solidarité, justice, dignité, proximité… et comme Petites Sœurs nous faisons le lien avec une des intuitions de notre Fondateur Etienne Pernet, qui était d'aller travailler au domicile de la famille ouvrière, dans les années 1865… Lui-même avait été saisi en y découvrant des misères « qu’il connaissait à peine de nom », disait-il.
A notre arrivée à Valenciennes il y a neuf ans, nous avons été frappées par le caractère extrême des situations de précarité. Ainsi nombre de personnes, notamment les plus jeunes, sont marginalisées et survivent dans des situations précaires. Beaucoup se retrouvent sans projet de vie, et sans espoir d'avenir.
Cette réalité nous a conduites dès le départ à nous situer dans des lieux d'accueil de personnes marquées par l'exclusion. Nous sommes donc présentes en trois de ces lieux d'accueil : Prison dans la ville, lieu d'accueil pour les familles de détenus (Yvonne) ; Boutique Solidarité (Agnès) et Midi-Partage ( Suzanne). De plus, à l'occasion, nous accueillons des personnes isolées à la communauté. Nous reprenons ici deux lieux d'engagement qui s'inscrivent dans le projet de la communauté
La Boutique Solidarité
C’esst à pazrtir d’un de mes engagements, la Boutique Solidarité, que je vais essayer de souligner la vie reçue et donnée les uns par les autres. Les Boutiques Solidarité furent créées en 1991 à l'initiative de la Fondation Abbé Pierre, pour le logement des défavorisés. Elles se sont ensuite mobilisées pour lutter contre l'injustice, et en combattre les causes. Elles s'inscrivent de fait dans l'éthique de la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen. Voici quelques objectifs auxquels j'adhère :
- Chercher solidairement avec les personnes accueillies les réponses appropriées à leurs situations intolérables de précarité.
- Alerter individuellement et collectivement les pouvoirs publics et les citoyens, mais aussi interpeller les institutions de notre pays sur les processus générateurs d'exclusion, et les lois et dispositifs qui s'y rapportent.
Maintenant je vais tenter d'écrire ce que ces bouts de chemin de proximité nous apportent réciproquement, et ce que j'expérimente personnellement, à travers deux aspects :
Les Permanences d'accueil
Où passent quarante… soixante… soixante-dix personnes de tous âges, de différentes nationalités, des sans-papiers, surtout des jeunes sortant des foyers d'hébergement à 8h, pour y rentrer à 18h… La majeure partie du temps, je suis derrière le "bar" pour servir le café. Les conversations s'engagent très différemment selon les jours. Derrière le bar, un tableau où sont notés le jour avec la date, le saint fêté ce jour-là, et une pensée que l'un ou l'autre peut inscrire. J'en retiens une de cette semaine : " Le chemin qui a un cœur se continue en s'élargissant".
Des flashs qui m'ont touchée. Isabelle me demande si je peux la dépanner d'un euro qu'elle me rendra, je dis que non, et de suite Manu (un accueilli) qui entend dit : " Attendez, je dois aller faire la monnaie de dix euros, je vais vous en rapporter un".
Durant le mois de janvier, un après-midi de grand froid, des groupes s'organisent pour jouer aux cartes, scrabble…. Virginie et Fred apportent des galettes des rois à partager. Ce même jour, cela tombe bien, un bénévole aussi apporte des pâtisseries faites maison. Le tout fut partagé dans la joie, mais il n'en resta pas comme au temps de Jésus, lors de la multiplication des pains !
Divers ateliers sont proposés. Je retiens celui de la « cuisine » C'est Estelle, une salariée, qui en est responsable et gère le choix des menus avec les personnes volontaires. J'aime me souvenir d'un repas auquel j'étais invitée. Deux jeunes marocains (garçon et fille) ont fait la tajine ; une autre, végétarienne, a confectionné un agréable repas sans viande. Quand arrive le moment du repas, il y a différents « invités : élus, personnes travaillant au Conseil Général, à la Caisse d’Assurances Maladie, à la Fondation, amis… Nous sommes entre douze et quinze personnes. Pierrette, la responsable, dit un mot de bienvenue à tous, et Fatima, (Marocaine), souligne qu’elle aussi est heureuse d’avoir préparé ce repas avec les autres, et que nous soyons tous réunis à cette table comme une grande famille.
Journée mondiale du refus de la misère : 17 octobre
Pour la préparer, il y a eu concertation avec ATD Quart Monde (Aide à toute détresse), et d’autres structures d’accueil sur la ville. Il en ressort des propositions :
— A partir d’un atelier d’Ecriture les accueillis de la boutique vont noter sur des petits cartons ce qu’est pour eux la misère aujourd’hui et les moyens qu’ils voient pour l’abolir. Ces expressions seront remises au public avec des sachets de bonbons joliment présentés, qui auront été préparés par une autre équipe.
— Un autre groupe réalisera une grande banderole donnant le thème de la journée. Les propositions sont accueillies, et mobilisent une cinquantaine de personnes avant cette journée d’action.
Le jour venu, ces personnes avec les salariés et les bénévoles se mobilisent pour distribuer sur le marché le journal « Résistances » édité par ATD et Amnesty International. Il est demandé aux personnes d’écrire sur une petite bande de papier ce que représente la misère ici, et les combats pour l’abolir. Ensuite cette bande est agrafée pour être reliée aux autres, et devenir une grande chaîne de solidarité. L’après-midi se poursuit sur une place en Centre ville, dans un autobus mis à notre disposition.
Le bilan de ces actions
Personnellement, je souligne l’importance de cet « agir ensemble ». Si ces personnes avaient un travail, une formation, un objectif à atteindre, elles ne galéreraient pas jusqu’à tomber dans l’alcool ou dans la drogue.
Jean-Christophe souligne que ce sont des « actes citoyens ». Il faut ne pas l’oublier en période d’élections, car à ce moment chacun est responsable de sa participation pour un « mieux vivre ensemble ».
Un échange s’est vécu aussi avec les accueillis. Ils ont exprimé leur appréhension en début de journée à l’idée de s’adresser aux personnes. Ensuite, ils n’ont pas vu le temps passer car « entre nous il y avait une bonne ambiance, et la chaîne de la solidarité s’agrandissait de plus en plus ».
Dans ces flashes de vie, dont il est difficile de communiquer la densité du vécu quotidien, tant il est banal, je découvre la vie donnée en abondance, au cœur même de la simplicité de ces rencontres : spontanéité de Manu qui va donner un euro à Isabelle pour la dépanner ; les gestes de partage d’Isabelle, Fred, François apportant le goûter pour tous… Ce vécu avec les personnes et dans les réseaux associatifs a saveur prophétique.
L’appellation « Boutique solidarité » me plaît beaucoup. Ce n’est pas une boutique « commerçante », mais une maison conçue pour que chacun, selon sa personnalité s’y sente chez lui et reprenne souffle de vie et d’amour afin de continuer son chemin dans la confiance retrouvée. Cette relecture de vie rend vivant l’Evangile aujourd’hui et je pense à ces paroles de Jésus :« Lève-toi et marche ! » Dans ma prière, en évoquant telle personne, l’un ou l’autre passage biblique vient faire écho : « Tu as du prix à mes yeux » (Isaïe 41).
« Midi-Partage »
L’objectif premier au moment de la fondation de cette structure en 1994 était d’offrir un repas chaud à des personnes qui n’avaient pas de quoi se nourrir. J’y suis présente comme bénévole depuis 1996. Je découvre un public composé pour la plupart de jeunes entre 17 et 45 ans, originaires du Valenciennois, du Maghreb, et des pays de l’Est européen. Il y avait au début une cinquantaine d’accueillis par jour ; aujourd’hui, ils sont 130 et parfois plus, toutes les associations s’accordent pour dire que les situations d’exclusion ont pratiquement doublé en 10 ans. Très vite, l’urgence de l’embauche d’un personnel qualifié est devenue évidente : un éducateur a été embauché comme responsable de la structure.
Lieux de misère et de beauté
Progressivement, le fonctionnement a changé, ce sont les accueillis eux-mêmes qui assurent désormais la préparation des repas et l’entretien des locaux, non sans mal, mais c’est pour eux l’occasion de découvrir qu’ils sont capables de travailler. « Je ne pensais pas en être capable », dit l’un d’entre eux. Avec quelques autres bénévoles j’ai continué à participer et j’ai découvert le bénéfice d’une présence gratuite : le fait de ne plus avoir à faire des choses me rend plus disponible pour l’écoute, l’amitié, le partage… Ce qui m’est une joie, c’est d’avoir passé le relais à des personnes qui se sont senties utiles, et aussi de voir que ce lieu, en plus des repas, est devenu lieu d’accompagnement vers une réinsertion professionnelle dans la société. Cela s’inscrit dans une volonté de travailler avec d’autres associations, pour une croissance humaine des personnes, et de ce fait pour un recul de l’exclusion.
En ces lieux, misères et beautés se côtoient : alcoolisme, solidarité, accueil, drogue, violence, dignité, disponibilité… Il y a la faim de pain, mais il y a surtout la faim et la soif d’être reconnu, aimé : « Ce qui est important ce n’est pas la pièce qu’on me met dans la main, mais c’est quand on me regarde, et qu’on me dit bonjour ».
Tu as un nom, donc tu existes !
Je pense à l’un des accueillis croisé sur la place du marché alors qu’avec d’autres je faisais signer une pétition contre la dette des pays pauvres. Je lui propose de signer et il me répond : « Non, regarde, je ne suis rien, je n’ai ni logement ni travail, alors je ne peux rien mettre ». Je lui demande : « Comment t’appelles-tu ? » « Franck », répond-il. « Alors tu existes, tu as un nom ». Il a signé, et aussi ce jour-là une bonne partie des accueillis de Midi-Partage. Quelques semaines plus tard ils étaient sept à prendre le car pour un rassemblement sur la dette à Lille. A peine arrivés, ils ont fait signer des pétitions autour d’eux.
Croire qu’ils ont en eux-mêmes ce qu’il faut pour s’en sortir, car il n’est jamais trop tard pour personne. Nous disons dans notre projet communautaire : « Nous croyons que chacun peut devenir sa propre source de vie ».
Regarder au-delà des apparences me donne de voir des étincelles de vie à travers des petites choses, une cigarette partagée, de l’argent prêté, donné, même s’il y en a peu…
Comprendre que la violence est l’expression d’une grande souffrance. Je sais que mes peurs l’attisent, j’en ai fait l’expérience. Mais je fais aussi l’expérience qu’il est possible de la désarmer, en se faisant proche, sans beaucoup de paroles… Misères et beautés se côtoient à l’intérieur de chacun.
Notre projet de communauté : « Enracinées dans ce lieu de grande précarité, nous vivons continuellement un écartèlement entre bonheur et souffrance. Dans cette réalité, nous expérimentons la miséricorde de Dieu qui sauve « dans la faiblesse et la pauvreté ». La lumière entrevue dans le cœur de chacun nous donne de goûter la tendresse de Dieu et de recevoir l’Espérance de ce qui est déjà sauvé dans chaque femme, chaque homme .
Petites Sœurs de l’Assomption
(Valenciennes).