Saint Augustin
L'hospitalité à trois dimensions

« Vous aussi, retenez Jésus-Christ comme hôte,
 si vous voulez le reconnaître comme Sauveur.
L'hospitalité leur a rendu
ce que l'incrédulité leur avait fait perdre. »

L'hospitalité est l'une des valeurs les plus hautement estimées dans l'Ecriture, comme dans l'ensemble du monde antique. Selon Possidius, son ami et premier biographe, Augustin la pratiquait généreusement. Il avait même confié au prêtre Leporius le soin de construire  une maison sans doute pour l'accueil  des  pèlerins[1].  L'hospitalité  s'imposait aussi à l'égard des clercs en voyage, d'autant plus que les auberges n'avaient pas bonne réputation. Elle est une forme de la solidarité. Elle  était l'un  des services que les hommes se devaient les uns aux autres.  Quand Augustin en vient à expliquer l'injonction du Christ : « Si quelqu'un me sert, qu'il me suive » (Jn 12, 26),  il en voit  l'expression première dans la miséricorde envers autrui :  « Ce que tu as fait aux moindres des miens, c'est à moi  que tu l'as fait » (Mt 25, 40)[2]. Il précise  : « Tous les chrétiens sont appelés à ce service[3] ! »  Mais  ce  n'est pas là la seule expression  de l'hospitalité.

A regrouper de façon ordonnée la réflexion d'Augustin sur le sujet, on peut  dégager trois dimensions : l'écoute,  le service, le mystère. L'hospitalité se traduit  d'abord par une écoute  désarmée, où l'on se rend disponible à l'autre.  Elle ne requiert aucune parole, mais demande qu'on prête l'oreille à la parole ou simplement à la présence de l'autre. On pourrait parler ici, avec Jean-Louis Chrétien, de « l'hospitalité du silence » [4] . Cette première  attitude - une présence toute gratuite -, doit en certaines circonstances se concrétiser dans le service. Certes, l'écoute est déjà un service, parfois le plus urgent. Mais il arrive aussi que l'autre sollicite une aide d'urgence, ou une assistance physique, quand il est dans un état de détresse, ou frappé par la maladie, aide pour laquelle nul ne peut se substituer à moi. Enfin,  l'hospitalité  comporte un enjeu inaperçu, que l'on peut désigner par le terme de mystique, dans la mesure où s'y joue, pour Augustin, un rendez-vous  invisible  avec le  Christ.

1

L'hospitalité  comme écoute

L'exemple de Jean-Baptiste

Que veut dire : offrir l'hospitalité ? C'est en priorité une  écoute. Ecouter, ce n'est pas rester muet devant l'autre, mais ouvrir  un espace pour accueillir sa parole, se rendre réceptif à ce que sa parole peut avoir d'inattendu et de dérangeant. Cette disposition  est requise quel que soit l'hôte, humain ou de Dieu. L'écoute précède la parole. « Qui veut être écouté de Dieu.,  écrit  Augustin, qu'il commence par écouter Dieu. Qui vult audiri a Deo., prius audiat Deum. » (Sermon 17, 4).  Pour Augustin, l'écoute[5] est une attitude fondamentale dont le modèle par excellence est Marie, assise aux pieds de Jésus. Mais d'autres figures  s'imposent à lui dans l'Ecriture, la  plus surprenante  étant Jean-Baptiste,  chez qui nous sommes habituellement sensibles à la voix fracassante, mais dont l'Evangile dit qu'il  trouvait sa joie à écouter. Pourquoi cette insistance sur l'écoute ?

Mon être est d'écouter

Première note, l'écoute est une manière d'être devant l'autre,  dont Jean-Baptiste,  l'ami de l'Epoux, est la parfaite figure.  Jean-Baptiste  se définit comme celui dont l'être  est d'écouter. Tout son être s'inscrit dans une relation  qui se veut attentive à la voix d'un autre : lui-même se définit comme un écoutant. Sa grandeur n'est pas d'abord dans sa parole, mais dans l'écoute du Verbe qui vient après lui : Ego sum in audiendo. Mot-à-mot : j'existe dans l'écoute ! « L'ami de l'époux, qui se tient debout, et qui l'écoute, se réjouit  de joie à la voix de l'époux. » (Jn 3, 29) .  Jean-Baptiste  est la voix (vox), non le Verbe (verbum) :  « On a pris la voix pour  la verbe,  commente Augustin, mais la voix a reconnu ce qu'elle était pour ne point usurper les droits du verbe : sed agnovit se vox, ne offenderet verbum ! » (Sermon 293, 3).  C'est l'écoute du Verbe qui le qualifie pour parler et  qui le fait tenir  debout :

«  Je ne me réjouis pas, dit-il, d'entendre ma propre voix, mais je me réjouis d'entendre la voix de l'époux. Mon être est d'écouter (ego sum in aure, ille Verbum), le sien de dire, car j'ai besoin d'être illuminé, il est la Lumière ; je suis l'oreille, il est la Parole. L'ami de l'époux se tient donc debout, et il l'écoute. Pourquoi se tient-il  debout ? Parce qu'il ne tombe pas. Et pourquoi ne tombe-t-il pas ? Parce qu'il est humble. Vois-le debout sur un fondement solide : je ne suis pas digne de délier la courroie de sa chaussure.  Tu as raison de t'humilier, et c'est à juste titre que tu ne tombes pas, à juste titre que tu te tiens debout, à juste titre  que tu écoutes l'époux et que tu te réjouis  de sa voix » (in Jo Ev. 13, 12)[6].

Si l'écoute fait tenir debout, à l'inverse,  qui n'écoute pas tombe. Dans le même contexte, Augustin interpelle  ceux qui, au lieu  d'écouter le Seigneur,  s'écoutent eux-mêmes, en se prenant pour les maîtres  de la parole, ou ses propriétaires. Ils  se font illusion  en pensant tenir debout, alors qu'ils s'exposent à leur propre  ruine :

« Oh, si seulement tu te tenais debout et l'écoutais, si seulement tu n'étais pas tombé à ce point  de t'écouter toi-même !  En l'écoutant en effet, tu te tiendrais  debout et tu l'entendrais,  car tu parles et tu te montes la tête ! » (ib. 13, 16)

Il y a un remède à cette situation. Si quelqu'un  tombe parce qu'il a cessé d'écouter, c'est par l'écoute qu'il peut de nouveau retrouver sa station droite : « Qu'il écoute pour se redresser (audiat ut surgat) celui qui a méprisé de sorte qu'il tombe. » (Sermon 142, 2).  Augustin, avec d'autres auteurs de l'Antiquité, s'est posé la question : pourquoi l'homme est-il,  parmi les créatures de Dieu, le seul être à se tenir debout, le seul être dont la stature droite tourne la tête vers le ciel[7] ? C'est pour que, par cette stature droite, le corps soit en harmonie avec l'âme,  et soit comme elle tourné vers Dieu, à l'écoute de sa parole. 

Ma joie est pleine lorsque j'écoute

Deuxième note, l'écoute est source de joie. Elle  permet à l'autre  d'exister. Chacun peut en faire l'expérience :  la parole a pour effet de mettre l'autre debout. Si l'enfant se met debout, c'est grâce à la parole des parents. Si le frère qui est tombé se remet debout, c'est grâce à une parole fraternelle.  Mais pour Augustin, l'écoute a un effet bénéfique aussi pour l'écoutant : non seulement elle met l'autre debout, elle est une source de joie pour celui qui accepte d'écouter.  C'est ce qui ressort encore de l'attitude  de Jean-Baptiste quand il déclare qu'il  trouve  toute sa joie  à écouter la voix  de l'époux.  C'est aussi ce que nous redit  Augustin, instruit par son expérience personnelle.  Il  s'en explique de multiples  manières  devant  ses auditeurs :

« Oui, je le répète, je goûte une joie bien plus solide à écouter la Parole de Dieu, qu'à l'annoncer. Cette joie est alors sans mélange d'inquiétude, le plaisir que je goûte est à l'abri de l'enflure de l'orgueil. Moi  qui suis assidu à vous parler, c'est lorsque j'écoute que je me réjouis à plein. Oui, ma joie est pleine lorsque j'écoute, non lorsque je prêche. Alors en effet c'est en toute sécurité que je suis charmé. Cette joie est sans orgueil. Nul danger de tomber dans une vaine gloire, là où est la pierre ferme  de la vérité » (Sermon  179, 2 et 7).

Le plus important  est donc d'apprendre à  écouter.  Ecouter la Parole de Dieu, mais celle-ci nous arrive toujours mêlée à la parole d'hommes et de femmes concrets. On ne manque pas de marchands de paroles,  mais il est plus rare de rencontrer des écoutants. Et ce n'est pas parce qu'on a des écouteurs sur les oreilles qu'on est un écoutant. Ce qui manque le plus souvent, c'est le silence favorable à l'écoute.  Le bavardage comme le vacarme tue le silence, tout aussi sûrement que la parole.  C'est peut-être la transformation  la plus profonde qui s'est produite dans la vie d'Augustin : il était un maître dans l'art  de parler. Il connaissait tous les ressorts de l'éloquence. Sa conversion en a fait un être qui écoute. Or, l'écoute vaut mieux que la parole. Elle est source d'une  joie qui dépasse tout discours.

La promesse d'un surcroît  d'être

Enfin, troisième note augustinienne : l'écoute change celui qui s'y prête. Elle est une source de transformation.  Si la Parole  de Dieu met debout, et devient source de joie,  cela veut dire qu'elle  opère un effet de transfomation sur celui qui pratique l'hospitalité. Ce n'est pas seulement la Parole  de Dieu qui nous change, mais toute parole qui nous vient d'autrui, pourvu que ce soit une parole vraie  et non un simple bavardage. Pour qu'une telle transformation se produise, il ne suffit  pas de recevoir la parole de l'autre  à la manière d'une simple information : il faut se placer dans le registre de la communication. Quand j'ouvre à l'hôte mon espace intérieur,  qu'advient -il ?  La réponse d'Augustin est paradoxale, mais traduit  exactement cet effet de transformation  sur soi : l'écoute contient « la promesse d'un surcroît d'être ». Un surcroît d'être, cela signifie  une plus-value d'être, une croissance de notre propre vie, une nouvelle naissance.

Saint Augustin compare à un nid la demeure que nous devons offrir à la parole d'autrui : « Préparez vous-mêmes le nid pour la parole.  En effet, l'Ecriture nous  recommande l'exemple de la tourterelle  qui cherche un nid où déposer ses petits » (Sermon 37, 1. Cf. In Ps 83, 4). Pour  qu'elle produise son effet sur nous, il ne suffit pas que la parole  frappe nos oreilles : il faut encore qu'elle pénètre jusqu'au cour.  « O vous qui m'écoutez avec foi (fideliter me auditis) , ô vous pour lesquels ce que je dis ne périt pas, ô vous pour lesquels le verbe ne passe pas seulement par les oreilles, mais descend dans le cour.» (Sermon  249, 2).

L'écoute n'accomplit cette transformation  que si l'audire devient un obaudire,  si l'écoute devient obéissance. « Ils écouteront, et ceux qui auront écouté, vivront  (Jn 5, 25).  Que signifie donc : Ils écouteront, sinon : ils obéiront ?  Si l'on s'en tient en effet à l'audition des oreilles, il n'est pas vrai que tous ceux qui écouteront vivront, car beaucoup écoutent et ne croient pas ; en écoutant sans croire , ils n'obéissent pas ; en n'obéissant  pas, il ne vivent pas. Qui écoute et obéit vivra ;   qui écoute et n'obéit pas, c'est-à-dire qui écoute avec mépris, qui écoute sans croire, ne vivra pas. » (In Jo Ev. 19, 10, BA 72, p. 183).  Ecouter, obéir, vivre :  ces trois  termes se tiennent.

Je conclus ce premier aspect. L'hôte qui vient vers moi ne vient pas d'abord pour entendre ma parole, mais  pour être écouté. Et son premier droit,  c'est donc d'être écouté, comme mon premier devoir,  c'est de l'écouter, d'offrir l'hospitalité de mon silence à sa parole. « Ecoute mon peuple, et je te parlerai. Quand est-ce que je te parlerai ?   Si  tu écoutes » (En in Ps 49, 14).  En l'absence d'une oreille attentive, la Parole de Dieu, comme celle d'autrui reste enchaînée. Mon écoute silencieuse  a  le pouvoir de libérer la  parole.  Cela vaut de la Parole de Dieu comme de la parole d'autrui.  L'écoute devient alors source de joie  et d'un surplus  d'être.

2

L'hospitalité  comme service

Un modèle : Marthe

  Mais, à côté de cette disposition de l'hospitalité à l'écoute, incarnée par Jean-Baptiste, Marie, et bien d'autres figures, comme Rachel et Jean [8] ,  il y a aussi l'hosptalité  du service [9] ,  dont le modèle reste Marthe (Lc 10, 38 s.), à côté de figures comme Lia ou Pierre.   Le premier  groupe représente l'Eglise  dans le siècle futur,  tandis que le deuxième représente l'Eglise dans le temps présent.  On  a souvent opposé les deux sours,  Marthe et Marie, comme figures de deux états de vie, la vie contemplative et la vie active, la première étant supérieure à la seconde. N'est-ce pas ce que suggère l'Evangile :  Marie a choisi la meilleure part !   Or, ce n'est pas dans cette direction que s'oriente l'exégèse d'Augustin. Loin d'opposer les deux figures, comme deux possibilités d'existence entre lesquelles nous devrions choisir dès ici-bas,  il y voit deux états successifs, l'un  figurant notre condition ici-bas, l'autre notre condition dans l'au-delà. 

Une figure de la vie ici-bas

Augustin n'ignore pas les états de vie que nous qualifions  respectivement de vie active et de vie contemplative.  Il caractrise l'une  par l'otium et l'autre par le negotium ; le saint loisir  d'un côté auquel aspirait la vie monastique, et le lourd fardeau dont l'accable sa charge d'évêque. Avec l'épisode de Marthe et de Marie, l'opposition prend une autre forme.  Marie est la figure de l'écoute, mais dont la vocation ne s'accomplira  pleinement que dans l'au-delà, tandis que Marthe est la figure du service, lequel est notre condition ici-bas.  Il  serait donc injuste de voir  un blâme dans les paroles de Jésus à Marthe : ce serait blâmer tous les gestes de service accomplis envers nos hôtes, et ce serait en contradiction avec ce que l'Evangile  fait passer pour une priorité  en Matthieu 25, 40 : « Ce que vous ferez au plus petit d'entre les miens, c'est à moi que vous l'aurez fait ». Lisons Augustin.

« Le rôle de Marthe, c'est le nôtre ici-bas ;  celui de Marie, nous espérons le remplir un jour ; accomplissons donc le premier exactement afin de posséder l'autre pleinement. »

Jean-Louis Chrétien  commente très justement ce passage[10].   « Nous ne pouvons pas, sous prétexte de contemplation, nous dispenser de donner hospitalité et soin aux images du Christ que sont les autres hommes. Nous ne pouvons pas être seulement tout ouïe, et ne faire qu'écouter. » Et de citer Augustin : « Les deux femmes sont la figure de deux vies, écrit Augustin,  la vie présente et la vie future, la vie laborieuse et la vie tranquille, la vie de misère et la vie de bonheur, la vie temporelle et la vie éternelle. Il y avait donc dans cette maison deux vies et la source de vie elle-même : en Marthe, l'image des choses présentes ; en Marie, l'image des choses futures. »  Le commentaire de J.L Chrétien se poursuit : « Nous n'aurons pas, lorsque nous serons dans la béatitude, à nous aider et à nous secourir contre la détresse et les périls. C'est pourquoi la part de Marie "ne lui sera point  enlevée", puisqu'elle sera celle de l'éternité. »

La sanctification de la vie présente

Augustin distingue certes deux vies, l'une active, l'autre contemplative. Mais la seconde ne dévalorise pas la première.  C'est ce qu'il souligne dans un autre contexte. Il s'agit de son ouvrage sur « l'accord des Evangélistes »[11],  où il consacre un chapitre à comparer les Evangélistes. Après avoir développé le thème des deux vertus que Dieu nous propose : la contemplation et l'action,  il précise que saint Jean personnifie la vie contemplative, les autres évangélistes la vie active,  l'un regarde vers le bonheur de la vie  éternelle, les autres mettent en valeur  les ouvres d'une vie sainte qui s'imposent ici-bas en cette vie éphémère (I, 5).  Voici ce qu'il écrit :

« Dieu propose à notre âme deux vertus distinctes, la contemplation et l'action. L'une nous fait marcher, l'autre nous fait atteindre le terme du voyage ; l'action c'est le travail qui purifie le cour et le prépare à voir Dieu ; la contemplation, c'est le repos, c'est la vue de Dieu lui-même ; l'une s'applique à l'observation  des commandements qui dirigent cette vie passagère, l'autre à la doctrine de la vie éternelle. Ainsi l'une est dans l'action, l'autre dans le repos, parce que la première  a pour fin l'expiation de nos péchés, l'autre , la jouissance de la lumière qui environne les âmes innocentes et pures. Par là même, pendant cette vie mortelle, la vie active consiste dans les ouvres d'une vie sainte ; la vie contemplative surtout dans la foi, et pour un petit nombre dans la vue comme dans un miroir et sous des images obscures et dans la vision imparfaite de l'immuable vérité.»

Après avoir relevé les traits distinctifs de ces deux vies, l'une active et l'autre contemplative,  Augustin croit pouvoir expliquer la divergence entre les synoptiques et l'Evangile de Jean par l'intérêt  que les synoptiques portent à la vie active, tandis que Jean a en vue la vie contemplative. D'où l'attention des premiers aux ouvres qui s'imposent à une vie sainte, tandis que Jean  nous projette déjà dans la vie éternelle. Mais la vie éternelle ne saurait disqualifier la vie  éphémère d'ici-bas : ce serait annuler les Evangiles synoptiques.  Les deux vies, comme les deux écrits, sont directement en relation avec le Verbe,  mais alors que les uns (Marthe, Pierre)  sont attentifs au Verbe fait chair, les autres (Jean, Marie) sont à l'écoute du Verbe auprès de Dieu.  Ecoutons la suite de l'explication  d'Augustin :

« Un examen sérieux nous amène donc à cette conclusion, que les trois premiers Evangélistes  qui se sont attachés principalement dans leur récit  aux faits de la vie mortelle de Notre-Seigneur et à celles de ses parties qui tendent à la sanctification de la vie présente, semblent s'être proposé surtout la vie active ; saint Jean, au contraire, raconte peu de faits de la vie de Notre-Seigneur, mais il reproduit dans toute leur étendue et avec le plus grand soin ses discours, surtout ceux où il traite de l'unité des trois personnes divines et du bonheur  de la vie éternelle. Il paraît donc avoir eu pour dessein et pour fin dans son récit de relever le mérite de la vie contemplative. »

Deviens une source ! (In Jo Ev. 32, 4)

Le chrétien qui aime donne la priorité ici-bas à  ses frères.  Cela passe avant la contemplation.  Il doit se préoccuper des besoins du corps de son prochain (nourriture, vêtement, etc ),  de tout ce qui touche à son bien-être physique autant que de son âme. Chacun  porte en lui une source qui vient de Dieu et qui  doit devenir utile à son prochain.  Augustin  rappelle la  parabole des talents (Mt 25, 14-30). Chacun doit lui-même devenir une source,  et cette source, c'est la bienveillance :

« Le Seigneur nous crie donc de venir et de boire si nous avons soif intérieurement et il assure que, quand nous aurons bu, des fleuves  d'eau vive couleront de notre sein. Quelle est la source, quelle est la rivière qui coule de l'homme intérieur ? La bienveillance avec laquelle il veut être utile à son prochain Quid est fons ? Benevolentia ! S'il lui arrive en effet de penser que ce qu'il boit ne doit profiter  qu'à lui seul, l'eau vive ne coule pas de son sein ; mais s'il s'empresse  de se rendre utile à son prochain, elle ne tarit point parce qu'elle coule. Cette source ne nous abandonne pas si nous n'abandonnons pas la source. » (In Jo Ev. Tr. 32, 4 ; BA 72, p. 671).

La bienveillance, qui doit venir en aide aux besoins physiques, doit aussi se préoccuper  des biens spirituels. Si l'on  aime, on doit aussi se soucier de l'âme du prochain.  Le chrétien qui a bu à cette source ne peut pas se replier sur lui-même  en se disant : que m'importe l'âme du prochain ?  Il doit user de tous les moyens pour  éviter que le frère ne coure à sa perte : la persuasion,  la crainte, la flatterie, éventuellement même la contrainte. Augustin écrit :  « Empêche ceux que tu peux empêcher., gagne en les flattant ceux que tu peux ainsi gagner, mais du moins, n'en prend pas ton parti. C'est un ami ? Reprends-le avec douceur. C'est ta femme ? Arrête-la  avec toute ta fermeté. C'est ta servante ? Emploie même les coups pour la retenir.  Fais tout ce que tu peux selon ta situation, et tu accomplis la parole : le zèle de ta maison me dévore ! »  Augustin continue sur le même ton, en interpellant ceux qui voudraient ne s'occuper que d'eux-mêmes :

« Mais si tu es froid, languissant, si tu ne regardes qu'à toi-même, si tu agis comme si tu te suffisais, si tu dis en ton cour :  Qu'ai-je  besoin de me soucier des péchés d'autrui ? Mon âme me suffit, c'est assez que je la garde entièrement pour Dieu, hé ! quoi, est-ce que le souvenir de ce serviteur qui enfouit  le talent et refusa de le faire valoir ne te revient pas à l'esprit ? Est-ce qu'il fut accusé en effet de l'avoir perdu, et non pas plutôt de l'avoir gardé sans profit ? Ecoutez donc,mes frères, pour ne pas rester en repos. Je vais vous donner un conseil, ou plutôt que celui qui habite en vous vous le donne, car même s'il le donne par moi, c'est lui qui le donne. Vous savez ce que,  dans votre maison, chacun de vous doit faire avec un ami, un locataire,  son client, son supérieur, un inférieur : selon que Dieu vous ménage l'entrée, selon qu'il ouvre la porte à sa parole, ne cessez pas de gagner des âmes au Christ, puisque vous-mêmes avez été gagnés par le Christ » (In Jo Ev. X, 9) [12].

Si Augustin accorde tant de prix à l'hospitalité,  ce n'est pas seulement un réflexe  social : on sait le prix que les Anciens accordaient au devoir d'hospitalité. La Bible  enracine ce devoir dans une double expérience, d'abord celle d'Israël, un peuple appelé à pratiquer l'hospitalité en se souvenant de sa condition d'errance (Lv 19, 33) :  «  Tel un moineau qui erre loin de son nid, tel l'homme qui erre loin de son pays» (Pr 27, 8).  A cela s'ajoute chez Augustin une vive expérience de la précarité  de l'homme dans sa condition ici-bas.

3.

Les surprises  de l'hospitalité

Les disciples d'Emmaüs

Augustin voit dans l'hospitalité plus qu'un devoir à l'égard du prochain. Tout en soulignant que l'office de Marie est meilleur, il ne manque jamais   de mettre en valeur l'office de Marthe non seulement parce qu'il est bon, mais parce qu'il s'y  produit la  rencontre mystérieuse du Seigneur. Les humbles gestes de service accomplis par Marthe répondent d'une part à l'invitation de saint Paul : « Soyez charitables pour soulager les nécessités des saints, toujours prêts à donner l'hopitalité » (Rm 12, 13). Et d'autre part, ils  comportent une dimension mystique que fait pressentir déjà la rencontre d'Abraham avec les trois visiteurs   et qui est rappelée par l'Epître  aux Hébreux 13, 2 : « N'oubliez pas l'hospitalité, car c'est grâce à elle que quelques-uns, à leur insu, hébergèrent des anges » (Sermon 103, 4-5 ; 179, 4, 4). Quand Augustin veut valoriser le rôle de Marthe, il invoque toujours ces deux dimensions : le service  visible, et la rencontre mystérieuse de Dieu.

 L'hospitalité,  lieu  de guérison de l'incrédulité !

Cette dimension mystique, Augustin la perçoit en particulier dans l'épisode des disciples d'Emmaüs (Lc 24, 13-35).  Il aborde le thème dans deux sermons, et il retient en particulier deux aspects. D'une part l'hospitalité les  a guéris de l'incrédulité, et d'autre part, elle leur a fait reconnaître  le Christ . Les deux aspects, à vrai dire, se recoupent : c'est lorsqu'ils ont été guéris (subjectivement) de leur incrédulité qu'ils sont devenus capables de voir (objectivement)  le Christ.

L'hospitalité  que les deux disciples d'Emmaüs ont offerte à leur compagnon de route a eu comme premier  effet de leur rendre la foi. S'éloignant de Jérusalem, ils avaient perdu  toutes leurs illusions.  Leur foi en Jésus était morte. Sur la route, tournant le dos à la ville qui vient de condamner celui en qui ils avaient mis leur confiance, ils ruminaient leur déception. Ils n'ont pas cru à la parole des femmes leur annonçant l'apparition du Ressuscité. Et voici qu'ils croisent  sur leur route un inconnu  qui se propose de les accompagner. Cette hospitalité s'avère payante.  Or, écrit Augustin : « L'hospitalité leur a  rendu ce que l'incrédulité leur avait fait  perdre. »  Ce que l'incrédulité leur avait fait perdre, c'était le Christ, c'est-à-dire celui qui représentait pour eux la vie. Ce que l'hospitalité leur fait retrouver,  c'est de nouveau le Christ. La leçon que saint Augustin propose à  ses fidèles  est claire :

«  Vous aussi, retenez Jésus-Christ comme hôte, si vous voulez le reconnaître comme Sauveur. L'hospitalité leur a rendu ce que l'incrédulité leur avait fait perdre (Quod tulerat infidelitas, reddidit hospitalitas).  Le Seigneur se découvrit donc dans la fraction du pain. Apprenez où vous devez chercher le Seigneur, apprenez où il vous sera donné de le posséder, de le reconnaître,  c'est-à-dire lorsque vous êtes assis à la table sainte. Les fidèles voient ici quelque chose qu'ils comprennent bien mieux que ceux qui ne sont pas encore initiés à cette connaissance » (Sermon 235, 3).

L'hospitalité, lieu de reconnaissance du Christ

L'hospitalité  va plus loin : elle est une authentique rencontre du Christ qui s'y dévoile mystérieusement. A ce sujet, c'est toujours lle verset  de l'Ep. aux Hébreux  qui guide Augustin : «  N'oubliez  pas l'hospitalité, car c'est  grâce à elle que quelques-uns, à leur insu,  hébergèrent des anges » (He 13, 1-2).  Plus que des anges, pour  Augustin, l'hospitalité est rencontre du Christ. Le thème déjà amorcé dans le sermon précédent, est explicité dans le Sermon 236, 3, où il recoupe  l'hospitalité  évoquée en Luc 24 avec la rencontre du Christ incognito sous les traits des blessés de la vie en Matthieu 25.  L'invisible passe dans le visible sous la double figure  de l'Eucharistie  et du visage de tout homme en situation de détresse. Le texte se passe de commentaire :

« Quel mystère,  mes frères !  Jésus entre chez eux (les disciples d'Emmaüs), il devient leur hôte, et ils reconnaissent dans la fraction du pain celui qu'ils n'avaient pas reconnu  pendant tout le temps qu'il faisait route avec eux. Apprenez donc à pratiquer l'hospitalité; vous lui devez de reconnaître le Christ.  Ne savez-vous pas qu'en recevant un chrétien, c'est Jésus Christ lui-même  que vous recevez ? N'a-t-il pas  dit : « J'étais  étranger, et vous m'avez recueilli ?»  Et alors que les justes lui demandent : « Seigneur, quand vous avons-nous vu étranger ? »  il leur répond : « Autant de fois que vous avez agi ainsi pour l'un de mes frères, vous  l'avez fait pour moi. » Lors donc qu'un chrétien reçoit un chrétien, ce sont les membres qui rendent service à d'autres membres ; la Tête  s'en réjouit, et regarde comme fait à elle-même ce qui est fait à l'un de ses membres. Nourrissons donc ici-bas le  Christ quand il a faim ;  donnons-lui à boire lorsqu'il a soif ; couvrons sa nudité,  recevons-le lorsqu'il est sans asile ;  visitons-le dans ses maladies. Ce sont là les nécessités du voyage » (Sermon 236, 3).

L'hospitalilté, lieu d'un admirable échange !

Tandis qu'il vient de rappeler aux chrétiens les services qu'ils se doivent les uns aux autres, en cette terre d'exil où ils sont tous des voyageurs, Augustin explicite, dans la suite du texte,  la portée mystique de cette rencontre  du Christ incognito sous les apparences humaines. Il la traduit dans son thème de prédilection  de l'admirable échange :  Le Christ  qui  est « indigent dans les siens », est « riche  en lui-même », et c'est sa richesse qu'il donne en partage à qui vient au secours de l'indigence  de ses membres. Il se fait ce que nous sommes, pauvres, souffrants, mortels, pour nous donner en partage sa richesse, sa vie immortelle et son bonheur. Tel est le gain de cet échange, dans lequel nous sommes toujours les grands bénéficiaires.  Lisons le texte :  

« C'est ainsi qu'il faut vivre dans cette terre d'exil où le Christ veut être indigent ; il est indigent dans les siens, mais il est riche en lui-même.  Or celui qui est indigent dans ses membres est riche en lui-même, et amène à lui tous ceux qui sont dans l'indigence. Alors, plus de faim, plus de soif, plus de nudité, plus de maladie, plus d'exil, plus de travail, plus de douleur. Je sais que toutes ces épreuves disparaîtront dans le séjour du bonheur, mais je ne puis dire quelle est la félicité qui nous attend. Car je connais les épreuves dont nous serons alors délivrés ;  mais l'oil de l'homme n'a point vu, son oreille n'a point entendu, son cour n'a point pressenti le bonheur que Dieu lui prépare (I Co 2, 9). » (S 236, 3)

Conclusion

Dans la pensée d'Augustin, l'hospitalité évoque de multiples résonnances. Elle a une face pratique (services) et une face mystique (présence mystérieuse du Christ). Mais tout commence par  l'écoute qui est la condition préalable pour entrer dans les autres dimensions. Il n'y a pas d'accueil authentique sans écoute,  qu'il s'agisse de Dieu ou des hommes. « La foule a son vacarme », dira Augustin à propos de Zachée.  « Ne cherche0 pas Jésus dans la foule ! ».  Dans son style à lui, Nietzsche dira la même chose : « Le monde ne gravite  pas autour de ceux qui inventent des vacarmes nouveaux  mais bien autour de ceux qui inventent des valeurs nouvelles ;  en silence (unhörbar) il gravite[13]. » Certes, Nietzsche n'est pas sur la même longueur d'onde qu'Augustin. Mais ils ont compris  l'un  et l'autre  que quelque chose d'essentiel se joue dans l'hospitalité silencieuse  offerte à Dieu, aux hommes ou aux événements. 

Offrir l'hospitalité, ce n'est pas d'abord donner quelque chose, c'est accueillir  quelqu'un. Ce qui manque dans notre société, c'est certainement des êtres d'écoute, des services  d'écoute, des points d'écoute, que ce soit dans les familles,  dans les écoles, dans les entreprises. L'écoute est peut-être la forme d'hospitalité la plus déficiente dans nos sociétés. La psychanalyse nous a fait redécouvrir cette importance de l'écoute. Dans l'Action catholique, on a développé la triade : voir, juger, agir.  Le premier terme serait à remplacer par écouter. Et puis, il s'agit moins de juger que de discerner. Ecouter est une tâche difficile :  on a peur de certaines confidences, car on sent bien qu'elles entraînent plus loin qu'on ne le voudrait.  Alors, on préfère ne pas écouter, ou ne pas entendre. Trop d'appels se perdent faute d'oreilles pour écouter.

Je voudrais terminer sur une note biblique. « Pratiquez l'hospitalité les uns envers les autres,  sans murmurer » (1 P 4, 9).  C'est la note sociale, l'aspect service, dont l'Eglise  eut le souci dès les débuts. Augustin ne pouvait pas l'ignorer : offrir l'hospitalité,   c'est non seulement être à l'écoute, mais se mettre au service d'autrui. C'est une urgence permanente tant que nous sommes en exil ici-bas.   Mais  Augustin ne séparait jamais  la dimension sociale, ou interpersonnelle, de la dimension verticale, mystique, deux dimensions inséparables. C'est le service des frères qui conduit  au Christ  et  nous mérite la récompense :

« Ainsi le Père honorera-t-il  celui qui sert le  Christ de ce grand honneur d'être avec le Fils, sans que cesse jamais sa félicité[14]. »

Marcel NEUSCH
Augustin de l'Assomption


[1] Sermon 356, 10.

[2] in Jo Ev. Tr  51, 11. BA, 73 B, p. 305.

[3] Ib.  Tr  51, 13, BA 73 B, p. 311.

[4] Cf. Jean-Louis Chrétien, L'arche de la parole. PUF, 1998, p. 55 s.

[5] Cf. Jean-Louis Chrétien,  Saint Augustin et les actes de parole. PUF 2002, p. 25.

[6] In Jo Ev. 13, 12. BA 71, p. 699.

[7] De Gen ad lit. 6, 22

[8] Cf. Saint Augustin et la Bible, sous la direction de Anne-Marie la  Bonnardière. Beauchesne,  1986, p. 411 s.

[9] Cf. BA 75 L'enseignement de la charité dans les Tractatus. La « charité jumelle », p. 20.

[10] Jean-Louis Chrétien, Saint Augustin et les actes de parole.  PUF,  2002, p. 33 s.

[11] Ed. Vivès t. 8, p. 425.

[12] In Jo Ev. Tr. 10, 9. BA 71, p. 571.  Voir aussi  Tr  51, 13, BA 73 B p. 311.

[13] Des grands événements, dans Ainsi parlait Zarathoustra, Gallimard,  p. 151.

[14] in Jo Ev Tr 51, 12. BA 73 B, p. 311.

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