« En nous aussi, il y a une
image de Dieu,
une image de la Trinité
souveraine »
(Saint Augustin)
L’Ordre
Hospitalier de saint Jean de Dieu est présent aujourd’hui dans 50 pays. Il
compte 1450 religieux (dont 140 prêtres) qui œuvrent, aux côtés de 40000
collaborateurs laïcs, dans des hôpitaux de soins généraux ou psychiatriques,
des cliniques, des maisons de retraite, des centres d’hébergement pour
personnes sans domicile fixe et des structures pour personnes handicapées.
Désormais, tu t’appelleras Jean de
Dieu
La vocation du
Frère de saint Jean de Dieu est de témoigner, par l’exercice de l’hospitalité,
de la compassion du Christ pour toute personne souffrante. La spiritualité de
l’Ordre a été fortement influencée par la vie de son fondateur. Saint Jean de
Dieu est né au Portugal, à Montemor-o-Novo, en
En
1571, la famille spirituelle de Jean de Dieu est établie à Grenade (où 18
frères assistent 400 malades), mais aussi à Madrid, Tolède, Cordoue et Lucena.
Le 1er janvier 1572, le pape Pie V érige canoniquement la
congrégation de Jean de Dieu et lui donne la règle de saint Augustin. Ce
faisant, le souverain pontife inscrit la nouvelle famille religieuse dans la
tradition des Ordres Hospitaliers médiévaux. Les profès de l’Ordre de saint
Jean de Malte - plus connu aujourd’hui sous l’appellation d’Ordre souverain de
Malte –, fondé à Jérusalem, par le Frère Gérard à la fin du XIe siècle, suivent
en effet la Règle de l’évêque d’Hippone.
Rappelons
également, que dès le VIIième siècle, les Augustines de l’Hôtel-Dieu de Paris,
fondé par saint Landry, vivent selon la règle de saint Augustin. De cette
fondation vont naître de nombreux couvents-hôpitaux où les Sœurs Augustines
vont allier vie contemplative et service des malades. La rencontre de la vie religieuse
hospitalière et de la figure d’Augustin ne s’explique-t-elle que par les
relatives commodités qu’offre sa Règle en ce qui concerne les sorties ou la
fréquence des offices notamment (contrairement à la règle de saint
Benoît) ? N’y aurait-il là qu’une cause accidentelle voire
contingente ? Ce ne sera pas l’hypothèse que nous allons privilégier ici.
Les spécialistes de la Règle s’accordent à dire qu’il convient pour en pénétrer
véritablement l’esprit de la resituer dans l’ensemble de l’œuvre d’Augustin. A
travers les écrits de l’évêque d’Hippone, nous allons donc partir en quête des
liens possibles entre sa Règle et la vie religieuse hospitalière.
L’image de Dieu dans l’homme
souffrant
Dans
l’événement singulier de la rencontre entre l’invité et son hôte, « le
divin, le lointain, l’illimité et l’inconcevable sont accueillis dans le milieu
humain »[1]. Dans
la spiritualité hospitalière, le soignant, à la suite du Christ, reconnaît sous
les traits de l’homme malade auquel il porte secours, l’image du Dieu invisible
(Col 1, 15). Véritable mystique de la rencontre, cette spiritualité s’enracine
dans la théologie de la divine ressemblance. Dans le livre XI de la Cité de Dieu, Augustin, après avoir montré la présence de la
Trinité dans l’univers et dans les trois parties de la philosophie, développe
une théologie de l’image de Dieu en l’homme, à partir du célèbre verset de la
Genèse (1, 27) :
« En nous aussi, il y a une image de Dieu, une image de la Trinité
souveraine, bien qu’inférieure à Dieu, infiniment éloignée de lui, en un mot ni
coéternelle ni consubstantielle ; nous la connaissons cependant comme
étant la plus proche de Dieu par la nature parmi les êtres créés par lui, bien
qu’elle doive être réformée pour s’approcher de lui par la ressemblance » (Cité
de Dieu XI, 26).
Dans sa Règle,
Augustin avait déjà laissé transparaître sa perception de l’image de Dieu dans
ses frères ; ainsi ne manque-t-il pas de faire ces recommandations : « Aimez Dieu qui habite en vous tous, il vous gardera par
vous-mêmes » ou
encore : « honorez mutuellement en vous Dieu,
dont vous êtes devenus les temples ». Si la philosophie peut critiquer cette
approche qui souligne l’infériorité ontologique de l’image (l’homme) par
rapport au modèle (Dieu), il faut reconnaître à Augustin le mérite d’avoir
donné une armature conceptuelle à l’anthropologie chrétienne et un sens
théologique à la dignité de la personne humaine.
Certes,
nous rappelle l’évêque d’Hippone, la perception de l’image de Dieu en l’homme,
s’accompagne de celle d’une infinie distance entre le Créateur et sa créature.
Celle-ci est cependant positive, puisqu’elle est à l’origine du mouvement de
conversion de notre nature par l’abandon à la grâce. Dans la spiritualité
hospitalière, la perception de l’image de Dieu en l’homme blessé initie un
mouvement de compassion qui paradoxalement vient réduire cette infinie distance
de sorte que l’être souffrant d’autrui semble nous révéler les traits de la
divine ressemblance avec d’autant plus d’éclat. Toujours, dans la Cité de Dieu, Augustin montre que toute personne, quel
que soit son état de santé, fut-elle qualifiée de « monstre » par le
quidam, qui reste interdit voire amusé, devant les affres de sa difformité, est
issue du premier homme, créature du Père et donc image de Dieu :
« On se demande aussi si les fils de Noé, ou plutôt cet homme
unique dont ils sont eux-mêmes issus, ont pu de façon crédible avoir pour
descendants ces espèces monstrueuses d’hommes, dont parle l’histoire des
nations. Des hommes qui n’ont qu’un seul œil au milieu du front. Certains ont
la plante des pieds tournée à rebours. D’autres possèdent les deux sexes, ayant
la mamelle droite d’un homme, celle de gauche d’une femme, […], d’autres n’ont
pas de bouche […], certains ont
la taille d’une coudée […]. Quel que soit l’endroit où naît un homme,
c’est-à-dire un être animé raisonnable et mortel, même s’il possède un corps
étrange pour nos sens, par sa forme, sa couleur, ses mouvements, sa voix, quels
que soient la force, les éléments, les qualités de sa nature, aucun fidèle ne
doit douter qu’il tire son origine du seul premier homme » (Cité de Dieu XVI, 8).
Augustin
amorce ici un renversement de perspective, clairement explicité, plusieurs
siècles plus tard, par Joseph Daquin (1733-1815), un médecin humaniste qui
écrit dans son testament spirituel : « j’oserais même prononcer que
celui qui voit un fou sans être touché dans son état, ou qui s’en fait un
amusement, est un monstre moral »[2].
Dès lors, le monstre n’est plus celui dont l’apparence diffère, mais celui dont
les yeux du cœur ne savent plus discerner l’image de Dieu dans l’homme blessé
et qui s’en rit.
En
découvrant la présence du Transfiguré dans le visage des défigurés, saint Jean
de Dieu a connu la contemplation mystique dans son apostolat hospitalier[3].
L’image du Dieu invisible ainsi contemplé lui révèle le Christ. La spiritualité
de l’Ordre Hospitalier est, en ce sens, essentiellement christocentrique. Déjà
les premières constitutions insistent nettement sur ce point : « il
faut veiller que dans nos hôpitaux le service fait à Notre Seigneur dans la
personne de ses pauvres Lui soit agréable ». La présence de la souveraine
Trinité transparaît aussi dans la vie du Frère hospitalier : l’Esprit se
manifeste et agit en lui, le configure au Christ compatissant et rend ainsi
témoignage à la miséricorde et à la volonté du Père.
A
ce point de notre itinéraire augustinien, nous avons atteint le cœur de la
mystique hospitalière centrée sur la rencontre de l’image de Dieu en nous et en
autrui qui souffre. Il n’est donc pas surprenant que chaque Frère hospitalier
achève sa formule de profession en ces termes : « qu’avec
l’intercession de nos Pères saint Augustin et saint Jean de Dieu, je puisse
atteindre la charité parfaite au service de Dieu et de l’Eglise ». Le P.
Pascual Piles[4], actuel
Supérieur général de l’Ordre Hospitalier, a récemment rappelé que nous
considérions saint Augustin « également comme notre Père » et que sa
Règle contenait « les éléments fondamentaux de notre vie
religieuse ».
Une âme augustinienne
Nous
avons souligné le lien substantiel qui unit spirituellement les figures de
saint Augustin et de saint Jean de Dieu. Le cheminement spirituel du fou de
Grenade qui devint le fondateur de l’Ordre Hospitalier comporte quatre
étapes : le vide, l’appel, la conversion et l’identification. Pendant les
44 premières années de son existence, Jean est un homme en quête, il sillonne
plusieurs pays d’Europe, il exerce plusieurs métiers : on décèle chez lui
une expérience récurrente du vide mais aussi un appel intérieur lancinant.
Ainsi, son biographe, Castro[5]
nous dit qu’ « il demandait toujours à notre Seigneur, du fond de son cœur
et avec beaucoup de larmes de lui pardonner ses péchés et de lui montrer le
chemin pour mieux le servir ». A cette époque, Jean aurait pu faire
siennes ces paroles d’Augustin : « tu nous as
faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos jusqu’à tant qu’il ne
repose en toi » (Confessions I,
1). La rencontre d’Augustin et d’Ambroise fut déterminante dans la conversion
du rhéteur, celle de Jean de Dieu et de Jean d’Avila ne le fut pas moins.
Que
se passa-t-il donc dans le cœur de Jean, ce 20 janvier 1539 ? La
prédication de l’apôtre de l’Andalousie provoqua chez lui une conversion
radicale et un examen de conscience proche de celui que décrivit
Augustin : « quand enfin, de l’abîme mystérieux de
mon âme, une méditation profonde eut ramené toute ma misère pour l’entasser
sous le regard de mon cœur, il se leva une folle tempête porteuse d’une averse
de larmes » (Conf. VIII, 28). C’est bien une folle tempête qui s’empara
alors de Jean qui « sortit de là comme s’il était hors de lui, demandant
miséricorde à Dieu, à voix haute. Plein de mépris pour lui-même […] il se jeta
à terre, la tête contre les murs, s’arrachant la barbe et les sourcils, se
fustigeant de toutes sortes de manières »
(Castro, p. 52). Il erra dans les rues de Grenade complètement nu ;
il affirmait vouloir « suivre nu le Christ nu et devenir totalement pauvre
pour celui qui, étant totalement riche, se fit pauvre pour montrer le chemin de
l’humilité » (Castro, p. 53). Ce chemin de conversion va rencontrer
l’expérience de la souffrance, au cœur du quartier des insensés de l’Hôpital
Royal, où devant les mauvais traitements que subissent les malades, Jean de
Dieu s’exclame : « pourquoi traitez-vous si mal et avec tant de
cruauté, ces pauvres malheureux, mes frères, qui se trouvent dans cette maison
de Dieu avec moi ? » (Castro,
p. 59)
Jean
prend soudainement conscience que l’hôpital est un espace sacré, il est la maison
de Dieu. Ce véritable tolle, lege va
désormais incliner le cours de son existence. Pour Augustin, « la maison de Dieu » est le monastère où l’on vit en
commun et où avant tout on aime Dieu et son prochain. Pour Jean de Dieu,
celle-ci est le lieu où il reconnaît les malades comme ses frères et où il va
s’identifier au Christ compatissant dans l’exercice de l’hospitalité. Et si le
saint de Grenade n’a jamais été religieux, au sens canonique du terme, l’esprit
de la règle de saint Augustin semblait bien régner dans son hôpital. L’évêque
d’Hippone recommandait « qu’on donne à
chacun selon ses besoins, ce qui lui convient », Jean de Dieu
« portait secours à tous, chacun selon ses besoins et ne renvoyait
personne sans l’avoir réconforté » (Castro, p. 73). Jean qui ne portait pour tout
vêtement qu’un manteau de drap grossier et des pantalons en toile de laine,
suivait les recommandations d’Augustin à cet égard : « que votre habit n’ait rien de recherché ; n’affectez pas de plaire
par votre vêtement mais par votre conduite ». Ainsi,
« [Jean de Dieu] compatissait profondément avec les souffrances de ses
semblables aussi légères fussent-elles »,
précise Castro (p. 104).
Pour
soulager les malades de son hôpital, le saint de Grenade apportait tous les
soins que la science de l’époque recommandait, mais son vœu le plus cher était
d’ouvrir leur cœur à la grâce du Christ, ainsi il leur disait : « je vous conduirai à un médecin spirituel qui guérira vos âmes » (Castro, p. 70).
Jean de Dieu formait un cœur et une âme, tendus vers Dieu, non seulement avec
ses compagnons, mais surtout avec les malades qu’il recevait dans son hôpital.
En cela, il avait rejoint le cœur de la Règle.
Enivré de l’amour du Seigneur
Augustin
souhaitait « que la Charité – qui est éternelle –
l’emporte sur les nécessités passagères d’ici-bas ! »[6].
Selon Castro, le Seigneur avait « introduit [Jean de Dieu] dans son
cellier, l’avait comblé de charité et enivré de son amour. […] Cet esprit de
charité était si grand que, lorsqu’il n’avait rien à donner, Jean enlevait le
peu de choses qui le couvrait et restait nu » (p. 84). Dans la vie spirituelle, Augustin met en
exergue l’humilité : « c’est pourquoi,
dans la cité de Dieu ainsi que pour la cité de Dieu pendant son pèlerinage dans
notre siècle, l’humilité est particulièrement recommandée et se trouve
grandement exaltée dans son roi, le Christ » (Cité de Dieu XIV, 13). Là encore,
Jean de Dieu nous révèle les traits augustiniens de sa spiritualité :
« son humilité était telle que jamais il ne parlait de ses bonnes actions,
mais toujours de ses manquements et de ses défaillances » (Castro, p. 84). Jean de Dieu par la sainteté de sa
vie, a répandu autour de lui la bonne odeur du Christ. Homme libéré par la grâce,
il s’est révélé un citoyen de la Cité du ciel. Les habitants de Grenade
l’avaient bien compris en le prénommant ainsi ; lui qui soulageait les
souffrances de ses semblables, par amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, comme
s’il vivait lui-même dans un bien-être continuel. A sa manière, la figure de
saint Jean de Dieu illustre les liens spirituels qui unissent la règle de saint
Augustin et la vie religieuse hospitalière, dans une tradition aujourd’hui
séculaire.
L’hospitalité et la cité du Ciel
Trois
ans après la chute de Rome (410), Augustin commence la rédaction de la Cité de Dieu. Face à la fin d’un monde, il entend
répondre aux questions du sens et de la destinée humaine. Dans la vie
hospitalière, nous sommes souvent confrontés aux interrogations des patients
face à l’injustice de la maladie, à la fin d’un rêve devant l’évolutivité d’un
handicap, ou lorsque les derniers espoirs s’étiolent à la question du sens même
de l’existence. Comme l’a écrit Augustin, « en ce monde, elles
avancent ensemble, les deux cités, enchevêtrées l’une dans l’autre jusqu’à ce
que le jugement dernier survienne et les sépare » (Cité de Dieu I,
35).
L’hôpital,
lieu de pèlerinage en notre siècle, est aussi celui de l’enchevêtrement de deux
cités : celle de l’accueil de la vie naissante, de la joie de la guérison,
de la paix retrouvée, et celle de l’angoisse, de la détresse, de la douleur et
de la mort. Quand les soins, l’écoute, l’accompagnement et la présence se
heurtent aux limites du dernier passage, l’hospitalité trouve son
accomplissement dans la remise de la personne souffrante entre les mains de
l’hôte ultime. Alors, il n’y aura plus d’image, ni de distance, plus de
blessure ni de douleur, mais communion, béatitude, et plénitude d’être. L’hospitalité n’est pas seulement l’accomplissement de la
métaphysique, pour paraphraser Emmanuel Lévinas[7],
mais elle est aussi l’aboutissement de la mystique. Telle est la vocation du
Frère hospitalier à la suite de saint Jean de Dieu et de saint Augustin.
Jean-Marc
Masson
Frère de Saint Jean de Dieu
Paris
[1]
Curie Générale Ordre Hospitalier de saint Jean de Dieu, Progresser
dans l’hospitalité comme saint Jean de Dieu, Padoue, 2004, p. 40.
[2]
J. Daquin, La Philosophie de la Folie, frénésie
Editions, Paris, 1987 (paru en 1791), p. 34.
[3]
Cf. Curie Générale Ordre Hospitalier de saint Jean de Dieu, op. cit, p. 58-59.
[4]
P. Pascual Piles, Circulaire générale du 28 août 2002.
[5]
François de Castro fut aumônier de l’Hôpital de Jean de Dieu entre 1577 et
1584 : il rédigea la première biographie historique du saint (1585).
Voir : F. Castro, Jean de Dieu,
Editons Paulines, Montréal, 1981.
[6]
Ordre
Hospitalier de Saint Jean de Dieu, Règle de saint Augustin,
article 31, Rome 1984, Paris 1985, p. 12.
[7] E. Lévinas, Totalité et infini, Le Livre de Poche, biblio essais, 4120, p. 334.
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