LES FRERES DE SAINT JEAN DE DIEU
Religieux hospitaliers et augustiniens

 

« En nous aussi, il y a une image de Dieu,
une image de la Trinité souveraine »
(Saint Augustin)

 

            L’Ordre Hospitalier de saint Jean de Dieu est présent aujourd’hui dans 50 pays. Il compte 1450 religieux (dont 140 prêtres) qui œuvrent, aux côtés de 40000 collaborateurs laïcs, dans des hôpitaux de soins généraux ou psychiatriques, des cliniques, des maisons de retraite, des centres d’hébergement pour personnes sans domicile fixe et des structures pour personnes handicapées.

 

Désormais, tu t’appelleras Jean de Dieu

La vocation du Frère de saint Jean de Dieu est de témoigner, par l’exercice de l’hospitalité, de la compassion du Christ pour toute personne souffrante. La spiritualité de l’Ordre a été fortement influencée par la vie de son fondateur. Saint Jean de Dieu est né au Portugal, à Montemor-o-Novo, en 1495. A l’âge de 8 ans, il quitte mystérieusement le domicile de ses parents et gagne Oropesa, en Espagne, où il devient berger. Après s’être engagé à deux reprises dans l’armée espagnole, il effectue un séjour à Ceuta (dans l’actuel Maroc), où il travaille aux fortifications de la ville. En 1538, de retour en Espagne, il s’établit à Grenade où il ouvre une petite librairie. Le 20 janvier 1539, en écoutant un sermon de saint Jean d’Avila (surnommé l’apôtre de l’Andalousie), Jean confesse publiquement ses péchés et se dépouille de ses vêtements. Considéré comme « fou » au vu de son comportement, il est interné dans le quartier des insensés de l’Hôpital Royal de la ville où il est traité à coups de fouet.

 Le 16 mai de la même année, jugé rétabli, il quitte l’hôpital. Après avoir suivi quelques cours de médecine, il décide de fonder une maison où il reçoit une trentaine de personnes (malades, vieillards, orphelins, pèlerins, …). A la fin de l’année 1539, l’évêque de Tuyons, lui remet un habit religieux et lui dit : « désormais, tu t’appelleras Jean de Dieu », surnom que lui avaient déjà donné les habitants de Grenade, en le voyant ainsi œuvrer au service des plus pauvres. Après avoir été rejoint par quelques compagnons, il transfère son hôpital en 1547, dans des locaux plus spacieux, où il place un malade par lit et organise les salles selon l’âge et les maladies dont souffrent les personnes accueillies. Epuisé, il meurt à genoux, le 8 mars 1550.

            En 1571, la famille spirituelle de Jean de Dieu est établie à Grenade (où 18 frères assistent 400 malades), mais aussi à Madrid, Tolède, Cordoue et Lucena. Le 1er janvier 1572, le pape Pie V érige canoniquement la congrégation de Jean de Dieu et lui donne la règle de saint Augustin. Ce faisant, le souverain pontife inscrit la nouvelle famille religieuse dans la tradition des Ordres Hospitaliers médiévaux. Les profès de l’Ordre de saint Jean de Malte ­- plus connu aujourd’hui sous l’appellation d’Ordre souverain de Malte –, fondé à Jérusalem, par le Frère Gérard à la fin du XIe siècle, suivent en effet la Règle de l’évêque d’Hippone.  

Rappelons également, que dès le VIIième siècle, les Augustines de l’Hôtel-Dieu de Paris, fondé par saint Landry, vivent selon la règle de saint Augustin. De cette fondation vont naître de nombreux couvents-hôpitaux où les Sœurs Augustines vont allier vie contemplative et service des malades. La rencontre de la vie religieuse hospitalière et de la figure d’Augustin ne s’explique-t-elle que par les relatives commodités qu’offre sa Règle en ce qui concerne les sorties ou la fréquence des offices notamment (contrairement à la règle de saint Benoît) ? N’y aurait-il là qu’une cause accidentelle voire contingente ? Ce ne sera pas l’hypothèse que nous allons privilégier ici. Les spécialistes de la Règle s’accordent à dire qu’il convient pour en pénétrer véritablement l’esprit de la resituer dans l’ensemble de l’œuvre d’Augustin. A travers les écrits de l’évêque d’Hippone, nous allons donc partir en quête des liens possibles entre sa Règle et la vie religieuse hospitalière.

 

L’image de Dieu dans l’homme souffrant

            Dans l’événement singulier de la rencontre entre l’invité et son hôte, « le divin, le lointain, l’illimité et l’inconcevable sont accueillis dans le milieu humain »[1]. Dans la spiritualité hospitalière, le soignant, à la suite du Christ, reconnaît sous les traits de l’homme malade auquel il porte secours, l’image du Dieu invisible (Col 1, 15). Véritable mystique de la rencontre, cette spiritualité s’enracine dans la théologie de la divine ressemblance. Dans le livre XI de la Cité de Dieu, Augustin, après avoir montré la présence de la Trinité dans l’univers et dans les trois parties de la philosophie, développe une théologie de l’image de Dieu en l’homme, à partir du célèbre verset de la Genèse (1, 27) :

 

« En nous aussi, il y a une image de Dieu, une image de la Trinité souveraine, bien qu’inférieure à Dieu, infiniment éloignée de lui, en un mot ni coéternelle ni consubstantielle ; nous la connaissons cependant comme étant la plus proche de Dieu par la nature parmi les êtres créés par lui, bien qu’elle doive être réformée pour s’approcher de lui par la ressemblance » (Cité de Dieu XI, 26).

Dans sa Règle, Augustin avait déjà laissé transparaître sa perception de l’image de Dieu dans ses frères ; ainsi ne manque-t-il pas de faire ces recommandations : « Aimez Dieu qui habite en vous tous, il vous gardera par vous-mêmes »  ou encore : « honorez mutuellement en vous Dieu, dont vous êtes devenus les temples ».  Si la philosophie peut critiquer cette approche qui souligne l’infériorité ontologique de l’image (l’homme) par rapport au modèle (Dieu), il faut reconnaître à Augustin le mérite d’avoir donné une armature conceptuelle à l’anthropologie chrétienne et un sens théologique à la dignité de la personne humaine.

            Certes, nous rappelle l’évêque d’Hippone, la perception de l’image de Dieu en l’homme, s’accompagne de celle d’une infinie distance entre le Créateur et sa créature. Celle-ci est cependant positive, puisqu’elle est à l’origine du mouvement de conversion de notre nature par l’abandon à la grâce. Dans la spiritualité hospitalière, la perception de l’image de Dieu en l’homme blessé initie un mouvement de compassion qui paradoxalement vient réduire cette infinie distance de sorte que l’être souffrant d’autrui semble nous révéler les traits de la divine ressemblance avec d’autant plus d’éclat. Toujours, dans la Cité de Dieu, Augustin montre que toute personne, quel que soit son état de santé, fut-elle qualifiée de « monstre » par le quidam, qui reste interdit voire amusé, devant les affres de sa difformité, est issue du premier homme, créature du Père et donc image de Dieu :

 

« On se demande aussi si les fils de Noé, ou plutôt cet homme unique dont ils sont eux-mêmes issus, ont pu de façon crédible avoir pour descendants ces espèces monstrueuses d’hommes, dont parle l’histoire des nations. Des hommes qui n’ont qu’un seul œil au milieu du front. Certains ont la plante des pieds tournée à rebours. D’autres possèdent les deux sexes, ayant la mamelle droite d’un homme, celle de gauche d’une femme, […], d’autres n’ont pas de bouche […], certains ont la taille d’une coudée […]. Quel que soit l’endroit où naît un homme, c’est-à-dire un être animé raisonnable et mortel, même s’il possède un corps étrange pour nos sens, par sa forme, sa couleur, ses mouvements, sa voix, quels que soient la force, les éléments, les qualités de sa nature, aucun fidèle ne doit douter qu’il tire son origine du seul premier homme » (Cité de Dieu XVI, 8).

 

            Augustin amorce ici un renversement de perspective, clairement explicité, plusieurs siècles plus tard, par Joseph Daquin (1733-1815), un médecin humaniste qui écrit dans son testament spirituel : « j’oserais même prononcer que celui qui voit un fou sans être touché dans son état, ou qui s’en fait un amusement, est un monstre moral »[2]. Dès lors, le monstre n’est plus celui dont l’apparence diffère, mais celui dont les yeux du cœur ne savent plus discerner l’image de Dieu dans l’homme blessé et qui s’en rit.

            En découvrant la présence du Transfiguré dans le visage des défigurés, saint Jean de Dieu a connu la contemplation mystique dans son apostolat hospitalier[3]. L’image du Dieu invisible ainsi contemplé lui révèle le Christ. La spiritualité de l’Ordre Hospitalier est, en ce sens, essentiellement christocentrique. Déjà les premières constitutions insistent nettement sur ce point : « il faut veiller que dans nos hôpitaux le service fait à Notre Seigneur dans la personne de ses pauvres Lui soit agréable ». La présence de la souveraine Trinité transparaît aussi dans la vie du Frère hospitalier : l’Esprit se manifeste et agit en lui, le configure au Christ compatissant et rend ainsi témoignage à la miséricorde et à la volonté du Père.

            A ce point de notre itinéraire augustinien, nous avons atteint le cœur de la mystique hospitalière centrée sur la rencontre de l’image de Dieu en nous et en autrui qui souffre. Il n’est donc pas surprenant que chaque Frère hospitalier achève sa formule de profession en ces termes : « qu’avec l’intercession de nos Pères saint Augustin et saint Jean de Dieu, je puisse atteindre la charité parfaite au service de Dieu et de l’Eglise ». Le P. Pascual Piles[4], actuel Supérieur général de l’Ordre Hospitalier, a récemment rappelé que nous considérions saint Augustin « également comme notre Père » et que sa Règle contenait « les éléments fondamentaux de notre vie religieuse ».

 

Une âme augustinienne

            Nous avons souligné le lien substantiel qui unit spirituellement les figures de saint Augustin et de saint Jean de Dieu. Le cheminement spirituel du fou de Grenade qui devint le fondateur de l’Ordre Hospitalier comporte quatre étapes : le vide, l’appel, la conversion et l’identification. Pendant les 44 premières années de son existence, Jean est un homme en quête, il sillonne plusieurs pays d’Europe, il exerce plusieurs métiers : on décèle chez lui une expérience récurrente du vide mais aussi un appel intérieur lancinant. Ainsi, son biographe, Castro[5] nous dit qu’ « il demandait toujours à notre Seigneur, du fond de son cœur et avec beaucoup de larmes de lui pardonner ses péchés et de lui montrer le chemin pour mieux le servir ». A cette époque, Jean aurait pu faire siennes ces paroles d’Augustin : « tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos jusqu’à tant qu’il ne repose en toi » (Confessions I, 1). La rencontre d’Augustin et d’Ambroise fut déterminante dans la conversion du rhéteur, celle de Jean de Dieu et de Jean d’Avila ne le fut pas moins.

            Que se passa-t-il donc dans le cœur de Jean, ce 20 janvier 1539 ? La prédication de l’apôtre de l’Andalousie provoqua chez lui une conversion radicale et un examen de conscience proche de celui que décrivit Augustin : « quand enfin, de l’abîme mystérieux de mon âme, une méditation profonde eut ramené toute ma misère pour l’entasser sous le regard de mon cœur, il se leva une folle tempête porteuse d’une averse de larmes » (Conf. VIII, 28).  C’est bien une folle tempête qui s’empara alors de Jean qui « sortit de là comme s’il était hors de lui, demandant miséricorde à Dieu, à voix haute. Plein de mépris pour lui-même […] il se jeta à terre, la tête contre les murs, s’arrachant la barbe et les sourcils, se fustigeant de toutes sortes de manières »  (Castro, p. 52). Il erra dans les rues de Grenade complètement nu ; il affirmait vouloir « suivre nu le Christ nu et devenir totalement pauvre pour celui qui, étant totalement riche, se fit pauvre pour montrer le chemin de l’humilité » (Castro,  p. 53). Ce chemin de conversion va rencontrer l’expérience de la souffrance, au cœur du quartier des insensés de l’Hôpital Royal, où devant les mauvais traitements que subissent les malades, Jean de Dieu s’exclame : « pourquoi traitez-vous si mal et avec tant de cruauté, ces pauvres malheureux, mes frères, qui se trouvent dans cette maison de Dieu avec moi ? » (Castro,  p. 59)

            Jean prend soudainement conscience que l’hôpital est un espace sacré, il est la maison de Dieu. Ce véritable tolle, lege va désormais incliner le cours de son existence. Pour Augustin, « la maison de Dieu » est le monastère où l’on vit en commun et où avant tout on aime Dieu et son prochain. Pour Jean de Dieu, celle-ci est le lieu où il reconnaît les malades comme ses frères et où il va s’identifier au Christ compatissant dans l’exercice de l’hospitalité. Et si le saint de Grenade n’a jamais été religieux, au sens canonique du terme, l’esprit de la règle de saint Augustin semblait bien régner dans son hôpital. L’évêque d’Hippone recommandait « qu’on donne à chacun selon ses besoins, ce qui lui convient », Jean de Dieu « portait secours à tous, chacun selon ses besoins et ne renvoyait personne sans l’avoir réconforté » (Castro,  p. 73). Jean qui ne portait pour tout vêtement qu’un manteau de drap grossier et des pantalons en toile de laine, suivait les recommandations d’Augustin à cet égard : « que votre habit n’ait rien de recherché ; n’affectez pas de plaire par votre vêtement mais par votre conduite ». Ainsi, « [Jean de Dieu] compatissait profondément avec les souffrances de ses semblables aussi légères fussent-elles »,  précise Castro (p. 104).

            Pour soulager les malades de son hôpital, le saint de Grenade apportait tous les soins que la science de l’époque recommandait, mais son vœu le plus cher était d’ouvrir leur cœur à la grâce du Christ, ainsi il leur disait : « je vous conduirai à un médecin spirituel qui guérira vos âmes »  (Castro, p. 70). Jean de Dieu formait un cœur et une âme, tendus vers Dieu, non seulement avec ses compagnons, mais surtout avec les malades qu’il recevait dans son hôpital. En cela, il avait rejoint le cœur de la Règle.

 

Enivré de l’amour du Seigneur

            Augustin souhaitait « que la Charité – qui est éternelle – l’emporte sur les nécessités passagères d’ici-bas ! »[6]. Selon Castro, le Seigneur avait « introduit [Jean de Dieu] dans son cellier, l’avait comblé de charité et enivré de son amour. […] Cet esprit de charité était si grand que, lorsqu’il n’avait rien à donner, Jean enlevait le peu de choses qui le couvrait et restait nu » (p. 84).  Dans la vie spirituelle, Augustin met en exergue l’humilité : « c’est pourquoi, dans la cité de Dieu ainsi que pour la cité de Dieu pendant son pèlerinage dans notre siècle, l’humilité est particulièrement recommandée et se trouve grandement exaltée dans son roi, le Christ » (Cité de Dieu XIV, 13). Là encore, Jean de Dieu nous révèle les traits augustiniens de sa spiritualité : « son humilité était telle que jamais il ne parlait de ses bonnes actions, mais toujours de ses manquements et de ses défaillances » (Castro,  p. 84). Jean de Dieu par la sainteté de sa vie, a répandu autour de lui la bonne odeur du Christ. Homme libéré par la grâce, il s’est révélé un citoyen de la Cité du ciel. Les habitants de Grenade l’avaient bien compris en le prénommant ainsi ; lui qui soulageait les souffrances de ses semblables, par amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, comme s’il vivait lui-même dans un bien-être continuel. A sa manière, la figure de saint Jean de Dieu illustre les liens spirituels qui unissent la règle de saint Augustin et la vie religieuse hospitalière, dans une tradition aujourd’hui séculaire.

 

L’hospitalité et la cité du Ciel

            Trois ans après la chute de Rome (410), Augustin commence la rédaction de la Cité de Dieu. Face à la fin d’un monde, il entend répondre aux questions du sens et de la destinée humaine. Dans la vie hospitalière, nous sommes souvent confrontés aux interrogations des patients face à l’injustice de la maladie, à la fin d’un rêve devant l’évolutivité d’un handicap, ou lorsque les derniers espoirs s’étiolent à la question du sens même de l’existence. Comme l’a écrit Augustin, « en ce monde, elles avancent ensemble, les deux cités, enchevêtrées l’une dans l’autre jusqu’à ce que le jugement dernier survienne et les sépare » (Cité de Dieu I, 35).

            L’hôpital, lieu de pèlerinage en notre siècle, est aussi celui de l’enchevêtrement de deux cités : celle de l’accueil de la vie naissante, de la joie de la guérison, de la paix retrouvée, et celle de l’angoisse, de la détresse, de la douleur et de la mort. Quand les soins, l’écoute, l’accompagnement et la présence se heurtent aux limites du dernier passage, l’hospitalité trouve son accomplissement dans la remise de la personne souffrante entre les mains de l’hôte ultime. Alors, il n’y aura plus d’image, ni de distance, plus de blessure ni de douleur, mais communion, béatitude, et plénitude d’être. L’hospitalité n’est pas seulement l’accomplissement de la métaphysique, pour paraphraser Emmanuel Lévinas[7], mais elle est aussi l’aboutissement de la mystique. Telle est la vocation du Frère hospitalier à la suite de saint Jean de Dieu et de saint Augustin.

Jean-Marc Masson
Frère de Saint Jean de Dieu
Paris



[1] Curie Générale Ordre Hospitalier de saint Jean de Dieu, Progresser dans l’hospitalité comme saint Jean de Dieu, Padoue, 2004, p. 40.

[2] J. Daquin, La Philosophie de la Folie, frénésie Editions, Paris, 1987 (paru en 1791), p. 34.

[3] Cf. Curie Générale Ordre Hospitalier de saint Jean de Dieu, op. cit, p. 58-59.

[4] P. Pascual Piles, Circulaire générale du 28 août 2002.

[5] François de Castro fut aumônier de l’Hôpital de Jean de Dieu entre 1577 et 1584 : il rédigea la première biographie historique du saint (1585). Voir : F. Castro, Jean de Dieu, Editons Paulines, Montréal, 1981.

[6] Ordre Hospitalier de Saint Jean de Dieu, Règle de saint Augustin, article 31, Rome 1984, Paris 1985, p. 12.

[7] E. Lévinas, Totalité et infini, Le Livre de Poche, biblio essais, 4120, p. 334.

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