Le défi de l’hospitalité
La naissance d’une tradition d’hospitalité
dans l’Eglise
L’accueil
de l’étranger fait partie des œuvres de miséricorde mentionnées dans le Nouveau
Testament (cf. Mt 25). « J’étais étranger et vous m’avez accueilli »
ou encore : « celui qui vous reçoit me reçoit et celui qui me reçoit,
reçoit celui qui m’a envoyé » (Mt 10, 10).
La
Tradition reflète rapidement cette pratique de l’hospitalité. C’est ainsi que
dans la Didachè, une très vieille catéchèse
morale issue des milieux juifs convertis donne le ton d’un enseignement que les
Pères répéteront inlassablement. Elle recommande d’accueillir tout inconnu, au
moins le temps d’une étape. Celui qui demande l’hospitalité, quel qu’il soit, a
toujours droit au respect. Dans le même temps, la Didachè
tend à distinguer le vrai nécessiteux de l’imposteur : elle proportionne
l’assistance aux services que le visiteur accepte de rendre, lorsqu’il est en
bonne santé[3].
Car la charité qui s’exprime dans l’hospitalité ne doit pas céder à
l’aveuglement : « Quiconque vient à vous au nom du Seigneur doit être
reçu (Mt 21, 9 ; Ps 117, 26) ; mais ensuite, après l’avoir éprouvé,
vous saurez discerner la droite de la gauche : vous avez votre jugement.
Si celui qui vient à vous n’est que de passage, aidez-le de votre mieux. Mais
qu’il ne reste chez vous que deux ou trois jours, si c’est nécessaire. S’il veut s’établir chez vous et qu’il soit
artisan, qu’il travaille et se nourrisse. Mais s’il n’a pas de métier, que
votre prudence y pourvoie, en sorte qu’un chrétien ne soit pas trouvé oisif
chez vous. S’il ne veut pas agir ainsi, c’est un trafiquant du Christ ;
gardez-vous des gens de cette sorte » (XII. 1).
Dans
l’Eglise primitive, l’hospitalité va progressivement se structurer[4]. Elle
s’organise autour de l’évêque, aidé par des diacres et des diaconesses. Le
devoir d’hospitalité de l’évêque sera régulièrement réaffirmé par les conciles
qui se multiplient à partir du IIe
siècle. Mais avec l’accroissement de la communauté chrétienne,
l’hospitalité des évêques va s’avérer insuffisante. A partir du IVe siècle,
l’Eglise désormais habilitée à recevoir des legs peut s’engager dans la
construction des premières institutions de charité et d’hospitalité, d’abord en
Orient puis en Occident. A la même période apparaît la notion de lieu d’asile
(notamment au Concile de Carthage en 399), la maison de l’évêque pouvant même
théoriquement servir de lieu de refuge à des proscrits poursuivis par un roi.
L’hospitalité
se développe ensuite surtout dans les monastères où se met progressivement en
place à côté du cloître une hôtellerie qui se divise en une hôtellerie des
nobles (qui sont simplement logés) et une hôtellerie des pauvres que les moines
sont tenus de loger et de nourrir. A partir du XIIe siècle, on assiste à la
naissance d’ordres religieux spécialisés dans l’exercice de la charité et de
l’hospitalité (Hospitaliers de Saint-Antoine, l’ordre des Antonins, Chevaliers
de Saint-Jacques). Mais c’est certainement la Règle de Saint Benoît (VIe
siècle) qui indique le mieux la signification spirituelle attachée à l’accueil
des hôtes par la vie monastique :
« Tous les hôtes qui se présentent seront reçus comme le Christ, car
lui-même dira : j'ai été votre hôte, et vous m'avez reçu ; et à tous on rendra
les égards qui s'imposent, surtout aux proches dans la foi et aux pèlerins.
Lorsqu'un hôte aura été annoncé, le supérieur et les frères iront au devant de
lui avec tout le dévouement de la charité. Ils commenceront par prier ensemble
et ensuite ils se donneront le baiser de paix. Ce baiser de paix ne s'échangera
qu'après une prière préalable, à cause des ruses du diable. Dans la salutation
elle-même on témoignera la plus grande humilité à tous les hôtes qui arrivent
ou qui s'en vont : la tête inclinée ou le corps prosterné à terre, on adorera
en eux le Christ lui-même qu'on reçoit.
Une fois accueillis, les hôtes seront conduits à la
prière, puis le supérieur, ou celui qu'il aura chargé, s'assiéra avec eux. On
lira devant l'hôte la loi divine pour son édification, et après cela on lui offrira tout ce dont il a besoin.
Le jeûne sera rompu par le supérieur à cause de
l'hôte, sauf si c'est un jour de jeûne important qu'on ne peut enfreindre; les
frères, eux garderont les jeûnes accoutumés.
L'abbé versera l'eau sur les mains des hôtes et, avec la communauté entière, il
lavera les pieds à tous les hôtes. Après les avoir lavés, on dira le verset : «
Nous avons reçu, ô Dieu, ta miséricorde au milieu de ton temple. » C'est surtout en accueillant les pauvres et
les pèlerins qu'on montrera un soin particulier, parce qu'en eux on reçoit
davantage le Christ ; pour les riches, en effet, la crainte qu'ils inspirent
porte d'elle-même à les honorer. » (Règle de Saint Benoît,
chapitre 53).
Avec la
Renaissance, et après la Réforme, on assiste à la sécularisation des œuvres
d’assistance. Le développement des œuvres des « sociétés
philanthropiques » à partir du XVIIIe siècle, puis la socialisation et la
centralisation des formes d’assistance ont progressivement délesté l’Eglise de sa mission traditionnelle
d’hospitalité. Le nouveau Code de Droit canonique ne mentionne même plus le
droit d’asile dans les édifices religieux. Les lois de l’accueil semblent ainsi
s’être perdues. « Ni les Eglises, ni a fortiori les
partis dits chrétiens qui semblent précisément tenus de faire le contraire, ne
les ont adoptées. En théologie, elles n’ont à ce jour, si je ne me trompe, même
pas eu l’effet des exigences radicales du Sermon sur la montagne comme
aiguillon dans la chair[5]. »
La perte
de l’hospitalité ?
Le constat
de Crüseman est sévère. Mais s’il s’avérait exact, pourquoi
les chrétiens ont-ils oublié ou
pas reçu ces commandements ? Paul Ricœur avance une hypothèse[6].
Peut-être parce que notre mémoire ne porte pas le souvenir des grandes
migrations et que de fait il nous est difficile aujourd’hui de « faire
mémoire d’avoir été étranger ». Est-il alors possible de nous réapproprier
la tradition de l’hospitalité ?
A défaut
de mémoire historique, il est possible d’intérioriser notre condition effective
d’étranger par une mémoire symbolique. Ricoeur invite à faire une expérience de
déstabilisation de notre identité de « nationaux installés ». Mais
cette identité d’appartenance est en réalité bien fragile, et c’est précisément
cette fragilité qui nous fait percevoir l’autre comme une menace : il y a
eux et nous. Et cette opposition côtoie une autre division : ami-ennemi.
Les passions identitaires sont profondément enracinées en nous. Ceci indique
que la xénophobie est naturelle et spontanée. Mais que faire de ce sentiment
mauvais ? Comment le combattre ?
C’est ici
que peut jouer la mémoire symbolique, le travail du souvenir de l’exil. Nous
pouvons avancer sur le chemin de l’étranger en mettant à jour des zones
d’étrangeté en nous-mêmes : découvrir que je parle une langue qui n’est
pas comprise des étrangers, expérimenter « l’inquiétante étrangeté »
des pulsions soudaines qui peuvent m’habiter, fantasmer que j’aurais pu être un
autre, penser que mon appartenance à une communauté située dans le temps et
l’espace est tout à fait fortuite, comprendre qu’il n’y a pas de droit
originaire à être ici plutôt que là, à être possesseur de cette terre plutôt
qu’une autre…
Ce
sentiment d’étrangeté peut être profondément déstabilisant si nous nous
découvrons de nulle part et n’ayant nul lieu où aller. Mais c’est précisément
l’hospitalité qui peut nous guérir de ce sentiment de perte d’identité
personnelle. « Si nous avons à faire mémoire d’avoir été, d’être toujours
étranger, c’est dans un seul but : retrouver le chemin de
l’hospitalité »[7].
L’hospitalité ne se réduit donc pas à l’accueil provisoire de l’étranger de
passage. L’enjeu est politique. Il concerne le vivre-ensemble. L’hospitalité
s’inscrit à la racine morale de l’acte d’habiter ensemble. Elle est mise en
commun de l’acte et de l’art d’habiter : c’est la façon d’occuper ensemble
la surface de la terre. Et si le commandement biblique fait de l’hospitalité un
devoir, un droit lui correspond : le droit qu’a l’étranger, à son arrivée
dans le territoire d’autrui, de ne pas être traité en ennemi, le droit qu’a
tout homme de se proposer comme membre de la société. A charge ensuite pour
chaque communauté de lui reconnaître ou non l’appartenance. Il ne s’agit pas de
revendiquer un accueil inconditionnel de tout migrant mais de demander une
considération humaine de toute demande et de veiller à leurs conditions de vie
et de travail (cf. Gaudium et spes
66, 2-3).
Conclusion
Aujourd’hui,
l’hospitalité n’est pas morte. D’ailleurs, des formes modernes d’hospitalité
ont dû se reconstituer dans les villes afin d’atténuer les effets dramatiques
de l’errance : centres d’accueil d’urgence, asiles, Samu social, Restos du
cœur… Mais l’institutionnalisation de l’hospitalité comporte le risque de
confiner à l’oubli le commandement d’accueil de l’étranger.
L’Evangile
pourtant nous convie à retrouver le chemin de l’hospitalité, mais dans un
renversement profond. Il ne s’agit pas tant d’accueillir l’étranger, de se
pencher sur sa situation, que de se reconnaître soi-même comme un étranger.
Lorsque Jésus envoie les Douze pour la première fois, il leur recommande de ne
rien prendre avec eux, ni pain, ni sac, ni pièces de monnaie, ni tunique de
rechange mais de s’en remettre à l’hospitalité de ceux qui voudront bien les
accueillir (cf. Mc 6, 7-13). Ils sont invités à faire l’expérience du dénuement
et de la vulnérabilité et à s’en remettre à l’accueil de leur propre étrangeté.
Pour le disciple, faire l’expérience d’être accueilli, c’est faire mémoire de
sa propre étrangeté, de son exil constitutif et apprendre ainsi la condition de
l’étranger.
Jésus lui-même
en a fait l’expérience : il s’en est remis totalement à l’hospitalité de
sa personne et de son message, jusqu’à la croix. Et encore aujourd’hui, il se
présente à chacun comme « l’hôte intérieur », à la fois comme celui
qui est en demande d’hospitalité et celui qui l’offre. Le Christ crucifié nous
est offert comme modèle d’hospitalité et « en nous fondant sur ce modèle émouvant, nous pouvons, en toute humilité, manifester
de la miséricorde envers les autres, sachant qu’il la reçoit comme si elle était
témoignée à lui-même (cf. Mt 25, 34-40) » (Jean-Paul II, Dives in Misericordia, n .14, 3).
L’histoire
témoigne que l’Eglise a su faire preuve de créativité pour manifester cette
miséricorde divine à travers son œuvre d’hospitalité. Face au défi actuel des
migrations, l’Eglise est cependant convoquée à retrouver le chemin de
l’hospitalité par la redécouverte de pratiques anciennes et l’invention de
nouvelles formes de présence auprès de l’étranger. Dans la fidélité à
l’Evangile et pour le bien de toute la communauté humaine par le renforcement
du vivre-ensemble.
Dominique GREINER
Augustin de l’Assomption
(Lille)
[1] Cf. Alain Montadon (dir.), Le livre de l’hospitalité. Accueil de l’étranger dans l’histoire et les cultures, Bayard, Paris, 2004.
[2] Jean Daniélou, « Déportation et hospitalité », In : Essai sur le mystère de l’histoire, Coll. Traditions Chrétiennes, Cerf, Paris, 1982, p. 66.
[3] « La Didachè », in : Les Pères Apostoliques, Coll. Foi Vivante, Cerf, Paris, 1990.
[4] Cf. Patricia Godi, « Eglise. La maison de miséricorde », in : Alain Montadon (dir.), op. cit., p. 841 sq.
[5] Frank Crüseman, « ‘Vous connaissez la vie de l’étranger’ (Ex 23, 9). Rappel de la Torah face au nouveau nationalisme et à la xénophobie », Concilium 248, 1993, p. 126.
[6] Paul Ricoeur, « Etranger, moi-même », in : Semaines Sociales, L’immigration, Bayard Editions, Centurion, Paris, 1998, pp. 93-106.
[7] Ibid., p. 103.
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