Le bateau chapelle « Je Sers »

 

« Que celui qui a des oreilles entende ce que dit l'Esprit aux Eglises! A celui qui vaincra, je donnerai de la manne cachée ; et je lui donnerai une pierre blanche, et sur cette pierre est écrit un nom nouveau, que personne ne connaît, si ce n'est celui qui le reçoit. » (Apocalypse, 2, 17)

 

Si vous vous promenez sur le quai de Conflans-Sainte-Honorine, vous ne verrez qu’une curiosité : un bateau blanc mis en relief par quelques touches de bleu et de noir ;  une structure en béton et des signes qui ne trompent pas — croix, statues, vitraux : vous êtes devant une chapelle. Seulement une chapelle ? Peut-être plus si vous croyez que le Christ est ressuscité.

Justement, si on parle de résurrection, vous vous apercevrez vite que cette chapelle s’est élargie pour abriter une illustration concrète de cette espérance. Car derrière le « Je Sers » se cachent six autres bateaux où vivent une cinquantaine de personnes : de quinze nationalités environ, des hommes, des femmes, des enfants, des bateliers, des terriens, des chrétiens, des musulmans… C’est l’arche des peuples !

La seule raison pour un tel regroupement : le manque… de logement, de ressources, d’envie de vivre… la solitude, la maladie, l’échec.

 

Une proposition, le partage

Une idée simple : je t’accueille, tu m’accueilles, nous accueillons. La déclinaison se fait à tous les temps : matériel (distribution de nourriture et de vêtements, rénovation et obtention d’un logement), administratif (obtention de papiers, régularisation de la situation financière, aide à la recherche d’un emploi et/ou d’un logement), intellectuel (cours de français, partage des nouvelles, débats), médical (accès aux soins et aux médicaments…), spirituel (temps de prières en libre accès…).

L’endroit est un lieu d’accueil plutôt atypique qui repose sur le charisme d’un religieux. Lieu informel, sans vraiment de structure autre que celle que lui insuffle l’Esprit, en dehors de tout réseau encadrant, elle trouve son champ d’action dans les creux que peuvent laisser vierges les institutions, soit par saturations des structures sociales, soit par manque de souplesse ou contrainte des règlements.

Au départ, l’action entreprise avait pour but de venir en aide à de jeunes garçons se livrant à la prostitution. Elle s’est constituée dans le prolongement de l’action du Père Arthur Hervet, alors aumônier de prison, qui avait été interpellé par l’abandon dans lequel étaient ces jeunes hommes dans le quartier des « spéciaux » à la Santé. Mis à la porte de la prison en 1984, sur un appel du Père Patrick Giros et avec les encouragements du Père Marie-André Talvas, le Père Arthur commence à aller dans la rue à la rencontre de ces personnes avec l’association « Aux captifs la libération ». Deux ans plus tard, il créait sa propre association, « La Pierre Blanche », pour pouvoir proposer aux jeunes gens qu’il  rencontrait et qui le souhaitaient un logement et une tutelle dans la recherche d’une formation ou d’un emploi. Constituée alors uniquement de bénévoles, avec un bateau logement et des appartements subventionnés par le Conseil Général du Val-de-Marne, l’association a peu à peu évolué au fil des ans et des rencontres.

Le public accueilli s’est considérablement élargi : personnes handicapées, sortants de prisons, étrangers avec ou sans papiers, familles expulsées d’un logement, femmes battues, mineurs en rupture familiale ou confiés pour un séjour de rupture, personnes toxicomanes (alcool et drogue), personnes sans domicile fixe… Le point commun de toutes ces personnes est pour la plupart de ne pas rentrer dans les règles leur permettant d’être prises en charge par l’aide sociale publique.

Au total il y a donc une centaine de personnes accueillies en permanence, avec plus ou moins d’autonomie, dans les locaux même de l’association et une cinquantaine d’appartements loués pour des familles.

Toutes ces personnes sont sur le parcours de la socialisation, avec plus ou moins d’obstacles à franchir : pas de papiers, pas de travail, pas de logement, désintoxication, maladies, etc. Au travers d’un « compagnonnage », nous essayons de rendre tout le monde partie prenante de notre aventure et de celle de chacun. « Accueil » signifie ici « vivre avec ».

 

Fais ce que tu veux, mais aime !

La paroisse batelière « Je Sers » est-elle un lieu augustinien ? Je ne sais pas… Je  ne crois pas que ce lieu soit même issu d’une action réfléchie. Il ne correspond pas à un projet. Peut-être une expérience…

Et puis, par qui est-il porté ? Par la communauté de religieux qui y vit ? Par les paroissiens ? Par les bénévoles ? Par les salariés ? Par les accueillis devenus accueillants ? Par tous ceux qui donnent, qui du temps, qui de la matière grise, qui de l’huile de coude, qui de l’argent, qui des prières ? Je ne sais pas…

Qu’est-ce qui fait de ce lieu un point nodal où se rencontrent des hommes, des femmes, des enfants qui n’ont souvent en commun que leurs manques, leurs limites, leur détresse, leur errance ? Quelle est la magie de ce lieu où se croisent des regards portant des attentes si diverses ? Je ne sais pas…

Augustinien, ce lieu ? Pourquoi pas si l’on résume son action en paraphrasant  saint Augustin lui-même : Fais ce que tu veux mais aime !

Un des premiers souvenirs que je conserve du « Je Sers », c’est celui du Père Arthur, penché sur une cuvette de WC et occupé à la déboucher à mains nues, m’accueillant par un sourire mi-gêné, mi-goguenard…  Cette image m’a habité depuis : qu’est-ce que le « Je Sers » sinon le désir de donner sans détours des réponses à des questions simples ? Peux-tu m’accueillir ? Avec mes défauts ? Avec ma pauvreté ? Mes infirmités ? Mes blessures, si laides soient-elles ? Sauras-tu découvrir l’infini e richesse enfouie parfois si loin dans le cœur de tout homme ? Sauras-tu, avec tes richesses et tes limites, te mettre à la merci de mes faiblesses ?

Sans doute, si tu sais aimer…. d’un amour prudent et confiant, d’un amour lucide et naïf, d’un amour urgent et durable, d’un amour exigeant et sans contraintes, d’un amour spontané et réfléchi, d’un amour heureux et oblatif !

Sans doute, si demeure la certitude que nous ne sommes pas appelés à durer une éternité, mais simplement à proposer un moment de bonheur, que nous apprécions nous-mêmes.

Sans doute, si demeure avec nous l’amitié de ceux qui nous soutiennent et qui forment un véritable réseau.

Sans doute, si demeure dans cette chapelle qui est la façade de l’œuvre, la présence de Dieu, dans l’abandon et le silence de la prière.

Hugues FRESNEAU
« Je sers » BP 28
78702 Conflans-Sainte-Honorine

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