« 0 Dieu toujours le même,
Fais que je me connaisse.
Fais que je te connaisse! »
(Soliloques 1/, l, 1)
Le discernement est une disposition d'esprit à séparer, à juger,
en particulier à distinguer le vrai du faux. Au regard de l'étymologie,
discerner, c'est donc trier en séparant. « Faute de discernement,
un peuple va à sa ruine» (Os 4, 14). Et tout aussi sûrement
un individu. Si, pour saint Paul, le discernement est un charisme que certains
possèdent à un degré éminent cr Co 12, 10), tout
chrétien en est pourvu à quelque degré et devrait l'exercer
CI Co 14, 29) : « Examinez tout avec discernement; retenez ce qui est
bon; tenezvous à l'écart de toute espèce de mal» cr
Th 5, 21). Il ne s'agit pas seulement de la capacité à distinguer
le bien du mal, mais encore à interpréter la volonté de
Dieu (Rm 12, 2), ses passages dans la vie de son peuple, et à cet égard,
l'Ecriture déplore le plus souvent chez les humains l'absence de discernement. « Esprits
pervertis, vous savez discerner l'aspect de la terre et du ciel, et le temps
présent, comment ne le discernez-vous pas? » (Lc 12,56).
Quand les traditions spirituelles accordent au discernement une place privilégiée, elles sont donc à bonne école. Certaines d'entre elles sont allées très loin dans la mise en place de règles, de critères, ou du moins de principes, pour un exercice de discernement bien conduit. Rien de tel chez saint Augustin qui n'a pas posé de règles, ni balisé un chemin, ni formulé un code de la route. S'il n'a pas fait la théorie du discernement, il l'a néanmoins pratiqué, en mettant en œuvre toute sa finesse psychologique, et il n'a pas ménagé ses conseils quand on s'adressait à lui, tout en laissant chacun à son propre conseil: question de respect à l'égard du maître intérieur. On a des cas concrets où on le voit en train d'exercer le discernement, ou reconnaître que, dans telle circonstance, le discernement lui a fait défaut. Son œuvre est par ailleurs parsemée d'indications suffisantes pour qu'on puisse en dégager quelques lignes de fond. C'est à mettre en ordre ces éléments épars que s'attachera le présent article.
Fais que je me connaisse, Fais que je te connaisse!
Regardons d'abord à quoi vise le discernement. Son but n'est autre que la connaissance de soi, connaissance qui requiert de se placer en vérité devant Dieu. Le vœu avoué d'Augustin est de se connaître comme Dieu le connaît. D'où l'étroite connexion qu'il établit d'emblée entre connaissance de soi et connaissance de Dieu. Dès sa conversion, il donne une expression parfaite de ce rapport: « 0 Dieu, toujours le même, fais que je me connaisse, fais que je te connaisse! - Noverim me, noverim te1. Les deux termes s'éclairent réciproquement: on ne connaît Dieu qu'en revenant à soi, et on ne se connaît soi-même qu'en revenant vers Dieu. Tel est l'objectif qu'il assigne à sa quête dans les Confessions, véritable exercice spirituel où l'on voit comment il a mis cette exigence en œuvre en ce qui le concerne (X, 1, 1) :
« Puissé-je te connaître, toi qui me connais, te connaître comme je suis connu! (...)
Je veux 'faire la vérité ",
Dans mon cœur, devant toi, par la confession,
mais aussi dans mon livre, devant de nombreux témoins. »
On est loin de la tradition platonicienne. Plus tard, vers 413, dans un commentaire
de psaume, Augustin fait écho à Socrate:
«
Connais-toi toi-même» - Agnosce te (En. ln Ps 70, l, 14) -,
mais le contexte est tout autre. C'est devant Dieu qu'il invite le fidèle à faire
la vérité: « Rentre en toi-même! », écrit-il
en citant Isaïe 46, 8 avant d'ajouter: « Reviens à l'aveu
de ta faiblesse, implore la main du médecin! » Le but d'un tel
exercice n'est pas d'abord de se complaire dans la connaissance de soi, mais
de renaître à une relation authentique avec Dieu. L'enjeu est
existentiel. Il doit aider à vérifier la trajectoire de mon existence, « orientée
vers Dieu », mais existentiellement trop souvent à la dérive
ou submergée par le mensonge. En dehors de la relation à Dieu,
l'homme est néant. Seul Dieu est un guide sûr pour garder 1 'homme
sur la bonne voie:
« Que suis-je, en effet, pour moi-même sans toi, sinon un guide vers l'abîme?
Ou que suis-je, quand tout va bien pour moi,
Sinon quelqu'un qui suce ton lait,
Ou te savoure, toi, nourriture qui ne se corrompt pas? Et qu'est-ce que l'homme, n'importe quel homme, Dès lors qu'il est homme? » (Conf IV, l, l).
Dieu avertit au-dehors, Il enseigne au-dedans2
Après la visée, considérons les modalités du discernement. On le sait: la pensée d'Augustin se structure autour du couple joris/intus : dehors (foris), Dieu avertit, il adresse à l 'homme des signes (admonitiones) ; mais c'est au-dedans (intus) qu'il instruit, ayant élu domicile au cœur de chacun. Ces deux pôles du discernement n'ont pas la même fonction, bien qu'ils soient indispensables l'un et l'autre. L'homme étant dispersé, extériorisé, il n'entend plus quand Dieu lui parle au cœur. C'est par le biais de l'extériorité que Dieu vient d'abord à sa rencontre, en multipliant sur son chemin les « avertissements », en se faisant lui-même chair et en devenant temporel, mais c'est toujours pour le ramener à son cœur, car c'est au plus intime qu'il révèle à chacun sa vérité.
Regardons d'abord plus explicitement le pôle de l'extériorité (joris).
Augustin parle des Admonitiones, un terme technique qui renvoie à tous
ces avertissements dont Dieu jalonne la route de l'homme: lectures, amis, voix
anonymes, événements, tradition de l'Eglise, etc. Toute parole
qui me vient d'autrui entre dans ce
registre. Ce sont autant de signes qui doivent conduire à l'écoute
de 1 'hôte intérieur. Sans la vérité qui habite le
cœur de chacun (intus), les signes extérieurs resteraient
muets.
Il en est ici comme des mots que nous prononçons: « A mettre les
choses au mieux, ils ne font
que nous avertir. .. Par les mots donc nous n'apprenons que des mots, moins que
cela: le son et le bruit des mots... » Si les mots qui résonnent
au-dehors ne conduisent pas à la Vérité qui est au-dedans,
ils se réduisent à des sons privés de sens.
Il s'agit donc de « consulter celui qui enseigne, le Christ, dont il est
dit qu'il habite dans l'homme intérieur »3.
Considérons de
plus près ce pôle de l'intériorité. C'est au cours
de sa propre recherche de la vérité, en particulier sous l'influence
des livres platoniciens, qu'Augustin découvre que le lieu de la vérité n'est
pas au-dehors (foris), mais au plus intime de l'âme (intus). Il écrit
dans les Confessions: « En suivant le sens de la chair, c'est toi que je
cherchais! Mais toi, tu étais plus intime que l'intime de moi-même,
et plus élevé que les cimes de moi-même. Tu autem eras
interior
intimo meo et superior summo meo ! » (III, 6, II). Plus loin, il précise, à propos
des paroles d'un psaume: « Ce que je lisais audehors, je le reconnaissais
au-dedans» (IX, 4, 10). Il faudrait relire ici toute la première
partie du livre X des Confessions, sur la recherche de Dieu à travers
la mémoire, où Augustin trace l'itinéraire
de l'âme vers Dieu à travers ces différentes sphères:
loris (audehors), intus (au-dedans), interius (au plus intime). L'itinéraire
ne s'arrête pas à l'auto-contemplation, mais à Dieu, au plus
intime de l'homme.
Parmi toutes les voix à travers lesquelles Dieu essaie d'atteindre l 'homme, la principale est celle du Verbe fait chair. La façon dont procède le Verbe pour atteindre le cœur de 1 'homme obéit à la même logique. Il est venu à nous au-dehors (joris), nous rejoignant là où nous étions, mais pour nous ramener à l'écoute de sa parole audedans (intus). Le Christ est non seulement une voix (vox) parmi d'autres, il est en même temps le Verbe (Verbum) porteur de vérité. Ainsi, la voix du Verbe fait chair renvoie à une instance antérieure, la vérité attestée par le Verbe intérieur. S'il est venu dans le monde, c'est pour nous avertir; s'il a quitté ce monde, c'est pour que nous revenions au Verbe éternel qui nous instruit à l'intérieur:
« Il (le Christ) est parti loin de nos yeux afin que nous, nous revenions à notre cœur et l'y trouvions.
Oui, il est parti, et voilà qu'il est ici.
Il n 'a pas voulu être longtemps avec nous,
et il ne nous a pas laissés.. car, s'il est reparti,
c'est vers un lieu d'où jamais il n'est parti ... »
(Conf IV, 12, 19)