« Au cœur même du désir qui nous
habite,
il nous faut prier continuellement (…)
pour qu»il nous soit donné de discerner
s»il plaît ou non à la volonté de Dieu. »
( Isaac le Syrien)
La faculté que possède l’homme de discerner entre deux
tendances, ou deux esprits, qui assiègent son cœur et se le disputent,
inclinant sa liberté tantôt dans le bon sens tantôt dans
le mauvais, apparaît déjà dans l’Ancien Testament
(Nb 5, 14 ; 11, 17 ; 1 S, 11, 6 ; 17, 10 et passim). Nous la trouvons explicitement
prise en compte dans le discours de Jésus lorsqu»il reproche par
exemple à ses auditeurs de manquer de discernement : « Hypocrites,
vous savez discerner l»aspect de la terre et du ciel ; comment ne discernez-vous
pas le kairos (moment) présent ? » (Lc 12, 56). Ou : « Ils
ont des yeux et ne voient pas, ils tendent l’oreille et n’entendent
rien » (Mt 13, 13). Jésus emprunte d’ailleurs ce thème
aux idées qui avaient cours dans les milieux juifs de son temps, et
dont les documents découverts à Qumran ont conservé des échos.
Le Manuel de discipline, pour ne citer que lui, distingue deux « esprits »,
l’esprit de vérité et l’esprit de perversité,
présents dans chaque homme et dont il importe de discerner les signes
distinctifs (III, 18-19).
Saint Paul reprendra la même terminologie en inaugurant l’expression « discernement
des esprits » (I Co 12, 10), et en dressant déjà une liste
d’indices auxquels le bon esprit peut être reconnu (Ga 5, 19-22).
L’auteur de la Lettre aux Hébreux mentionnera les chrétiens « parfaits » « dont
les facultés ont été formées par la pratique du
discernement du bien et du mal » (Hb 5, 13-14). Toute la littérature
johannique tendra finalement à faire le tri entre les « fils de
la lumière » (Jn 12, 36), qui écoutent la voix du bon berger
et la reconnaissent (10, 27 ; 18, 38) et ceux qui craignent la lumière
(3, 20) et sont incapables d’écouter sa parole (8, 43). Dans sa
première Lettre, le même auteur révélera le secret
d’un tel discernement : il consiste en une certaine « onction »,
un enseignement « par le dedans » qu’il met au-delà de
tout autre enseignement pouvant être dispensé par les voies habituelles
: « Vous avez reçu l’onction venant du Saint, et vous êtes
instruits de toutes choses (…). L’onction que vous avez reçue
de lui demeure en vous, et vous n’avez pas besoin qu’on vous enseigne » (1Jn
2, 20.27).
Au IIe siècle, la littérature dite judéo-chrétienne, qui s’inspire encore principalement de ces catégories bibliques, possède déjà une doctrine assez élaborée sur le discernement. Vers le milieu du IIe siècle, le Pasteur d’Hermas, longtemps considéré comme un auteur inspiré, énonce déjà des règles concrètes qui permettront de faire un discernement entre les désirs bons et les désirs mauvais. Les premiers sont « délicats, discrets, doux et pacifiques », les seconds, « pleins de colère, d’amertume et de non-sens » (Mandatum 12).
Mais c’est surtout Origène qui, au début du IIIe siècle, développe une doctrine déjà complète du discernement, que ses successeurs ne renouvelleront guère, mais que chacun systématisera ou appliquera selon ses propres besoins. Dans son traité Des principes, Origène s’étend longuement sur les origines diverses des pensées. Certaines sont communes à tout le monde et peuvent être neutres si elles ne sont pas marquées par le péché ; d’autres, au contraire, nous sont envoyées par les puissances adverses, le démon, ou par les anges, ou par Dieu en personne. Son commentaire de la traversée du désert par les Israélites, et des combats qu’ils ont à soutenir contre leurs ennemis, lui fournit la trame d’une guerre sainte que tout baptisé doit mener avant d’atteindre la Terre promise. A toutes les pensées qui se présentent à lui, le lutteur chrétien posera la question que Josué posa à l’ange qui lui apparut devant Jéricho : « Es-tu des nôtres ou de nos ennemis ? » (Jos 5, 13).
Pour Origène, toutes les pensées mauvaises ne viennent pas du diable. Elles peuvent se trouver dans le cœur de l’homme qui porte les marques du premier péché, mais elles vont trouver dans le diable un allié extérieur qui est de connivence avec elles. Celui qui ouvre ses « pensées-désirs» au diable, lui ouvre en même temps son cœur. C’est là un combat qui, selon l’auteur, ne cessera pas avant la mort, pas même pour les saints, chez qui des tentations peuvent se dissimuler jusque dans les paroles de l’Ecriture. Elles n’ont pas non plus épargné les Apôtres et peuvent prendre des formes particulièrement âpres, et même cosmiques et universelles, puisque le monde entier est concerné par elles. Car le croyant n’est jamais isolé dans la tentation. De son combat, de sa victoire ou de sa chute, dépend le salut du monde. C’est lors d’un tel combat, où la victoire est toujours celle de la force de Dieu qui triomphe à travers la faiblesse du croyant, que l’univers progresse vers son salut1 .
Tous ces éléments seront, peu après, organisés
dans un système cohérent par Evagre le philosophe originaire
du Pont, proche de saint Basile et disciple de saint Grégoire de Nazianze,
qui se fit moine au Désert des Kellia, en Egypte. Il parvient à une
heureuse synthèse entre ce qu’il avait retenu de sa formation
première, qui devait autant à Aristote qu’au stoïcisme
populaire ambiant, et ce qu’il pouvait observer concrètement dans
sa propre psychologie et celle de ses frères. Bien que le terme lui-même
de « discernement » soit rare dans son œuvre (Traité des
Pensées 26), celle-ci est en majeure partie consacrée à une
description détaillée, et particulièrement avertie, de
l’activité des « mauvaises pensées», appelées
aussi « pensées démoniaques», dans l’expérience
des ascètes : leur origine, les formes différentes sous lesquelles
elles se présentent et qui leur valent à chacune un nom spécifique,
la façon dont elles se suivent et s’appellent les unes les autres,
leurs « signes » et leurs « preuves », les différents
pièges qu’elles tendent habituellement ainsi que la façon
de les démasquer.
A la même époque, Cyrille de Jérusalem, dans les Catéchèses qu’il adresse aux catéchumènes, décrit les différences
entre l’action des démons et celle de l’Esprit-Saint, à l’aide
d’un vocabulaire et d’images, dans lesquelles résonne l’écho
de ses prédécesseurs, ce qui prouve qu’un enseignement
sur le discernement des esprits avait déjà pris une forme relativement
stable. Selon lui, la venue du démon « se fait avec violence ;
elle trouble les sens, obscurcit l’entendement, n’inspire que malice
et rapine », alors que «la venue de l’Esprit est douce, son
emprise suave et son joug très léger (…). Il vient avec
les sentiments d’un ami véritable, car il vient sauver, guérir,
enseigner, avertir, fortifier, consoler, éclairer l’esprit, d’abord
chez celui qui le reçoit et ensuite, à travers lui, chez les
autres » (Catéchèses 16, 15-16).
Le recueil des Apophtegmes ou des Sentences des Pères du Désert,
dont les plus anciens remontent au IVe siècle et donc aux origines du
monachisme, constitue une autre source, d’une richesse inépuisable,
pour le traitement de notre thème. Comme la plupart des apophtegmes
représentent la réponse faite par un ancien à la demande
de conseil de la part d’un plus jeune, ils nous permettent un regard
direct sur ce que l’on pourrait appeler le discernement en action. Celui-ci
représente d’ailleurs la vertu fondamentale du moine, sans laquelle,
ses efforts les plus généreux seraient voués à l’échec.
Comme le rappelle un de ces anciens : « N’oublie pas le discernement.
Beaucoup ont épuisé leur corps et sont partis sans fruit, lorsqu’ils
l’ont fait sans discernement… » (Les Sentences X, 91
; = Nau 222). Des conséquences parfois catastrophiques de ce manque, les
Apophtegmes relatent des exemples impressionnants et souvent savoureux.
Au Ve siècle, c’est la figure de Diadoque, évêque
de Photicé, qui se distingue en Orient pour la matière qui nous
occupe, dans les Centuries où il décrit de près l’ensemble
de l’expérience spirituelle. L’auteur tient à réfuter
certaines positions affirmant la présence simultanée dans l’âme
de la grâce et du démon, dans lesquelles on a parfois voulu voir
des traces de messalianisme. Pour ce faire, il développe une doctrine
déjà très précise de la sensibilité spirituelle,
pour laquelle il n’hésite pas à se servir du terme grec
utilisé déjà par saint Paul dans un contexte semblable
(Ph 1, 10), et que l’on peut traduire, comme le fait le Père des
Places dans son édition des Sources chétiennes, 5, par « avec
un sentiment total de plénitude ». Ce dernier caractérise
l’expérience authentique de l’Esprit, et ne se confond nullement
avec quelque sentiment superficiel. Tout en étant secrètement
savoureux et lumineux, il ne fait cependant pas quitter l’obscurité de
la foi.
Nous devons à Diadoque la définition du discernement comme « un
goût achevé des choses que l’on discerne » (Centurie
30). Ce goût s’applique aux pensées et aux motions
intérieures,
aux visions et aux songes, aux diverses consolations et désolations,
ces dernières étant parfois permises par Dieu pour « exciter
l’homme à rechercher en toute crainte et dans une profonde humilité le
secours de Dieu » (Centurie 94). Diadoque semble aussi être
le premier à associer le discernement spirituel à l’invocation
fréquente du Nom de Jésus, capable de démasquer et de
chasser l’adversaire (Centuries 31-32 et passim2) .
Vers la même époque, c’est de la Palestine que nous est
parvenue la documentation peut-être la plus riche en la matière,
sous la forme de la correspondance échangée par deux reclus,
répondant aux noms de Barsanuphe et de Jean, avec leurs fils spirituels
qui sont pour la plupart des moines vivant au Désert de Gaza. Les deux « vieillards »,
comme on les appelle communément, vivent en reclus à une certaine
distance du monastère, et ne reçoivent d’autres visites
que celles de l’abbé des lieux. Mais ils répondent par
billet aux questions que leur posent les frères. Cette correspondance
ne comporte pas moins de 850 pièces, dont certaines ne contiennent que
quelques lignes. D’autres constituent de véritables petits traités.
Les questions qui sont le prétexte de ces messages figurent en tête
de la réponse, ce qui permet au lecteur moderne d’assister à des
exercices très concrets de discernement. Face à certains choix
qui embarrassent les moines, ils rappellent inlassablement que « Dieu
a donné au moine le discernement comme pilote » (77). Leurs décisions
doivent d’abord s’inspirer de la joie et du calme intérieur
qui les accompagnent, puisque « Notre Seigneur vient avec calme, alors
que ce qui est de l’ennemi vient avec trouble et colère » (21).
Cette règle intérieure doit diriger l’activité du
moine, et finira par remplacer pour lui la règle extérieure.
A condition qu’il « s’attache au discernement comme au pilote
qui dirige le vaisseau selon les vents », il peut « abandonner
les règles des hommes », afin de « ne pas vivre sous la
loi, mais sous la grâce » (23).