Je promets ma conversion morale et
la stabilité dans ce lieu
selon l'Evangile du Christ,
l'institution apostolique et
la règle canoniale de saint Augustin
L'histoire des ordres anciens n'est pas facile à raconter en quelques traits de plume : près de mille ans seront bientôt écoulés depuis le soir de la Noël 1121, où quelques frères s'engageaient discrètement entre les mains de leur fondateur, à Prémontré, dans une forêt marécageuse du Laonnois, dans l'est de la France. En un millénaire d'histoire d'Europe et aujourd'hui d'Afrique, d'Amérique et d'Asie, les fils de saint Norbert, les Chanoines Réguliers de Prémontré, ont connu une extrême diversité de fortunes et d'infortunes, de tâches et de réalisations, au service de l'Eglise et de l'Evangile, gardant de leur mieux au long des siècles la Règle de saint Augustin. Je voudrais dans ces quelques lignes, après avoir situé la fondation de l'Ordre et son développement (1), dire un peu comment nous essayons aujourd'hui de comprendre et de vivre la règle d'Augustin, au plan communautaire (2) et aussi au plan apostolique (3).
Notre fondateur, saint Norbert, est un Allemand. Il est né en 1080, à Xanten, dans la vallée du Rhin. Sa noble naissance - il est cousin de l'empereur Henri IV d'Allemagne - fait du garçon un petit chanoine de la belle collégiale de Xanten, où sa famille a une prébende. L'éducation de l'école canoniale, la vie liturgique au chur, la musique et la littérature latine bercent la jeunesse de ce prince dont la carrière s'annonce brillante : le voilà bientôt au service de l'archevêque de Cologne, et vers 1110 membre de la chapelle impériale. A trente ans, Norbert est riche, beau, lettré et il vit à la cour, tout près du pouvoir.
L'Eglise d'alors est en pleine réforme - c'est le temps de saint Bernard et de saint Bruno, de la Croisade et de la Chartreuse - et elle cherche à se dégager de l'emprise du pouvoir séculier. Dignitaire de cette Eglise compromise avec le pouvoir, Norbert découvre un beau jour qu'il n'a de " clerc " que le nom, et que sa vie élégante ne ressemble en rien à la suite radicale, évangélique, du Christ. La " conversion " a lieu précisément un après-midi d'orage, dans la forêt de Freden - qu'il traversait en grand équipage pour aller courtiser une cousine abbesse ! - quand la foudre ouvre un gouffre devant son cheval : terrassé comme saint Paul, il entend un appel du Seigneur à changer de vie. Dès lors, il n'a de cesse que de répercuter cet appel divin à une vie sainte et pauvre. Ordonné prêtre après quelques semaines de méditation, il voudrait prêcher à la terre entière (comme souvent les nouveaux convertis) le feu qui l'habite, il voudrait aussi amener les chanoines de son chapitre de Xanten à vivre pauvrement et en vraie communauté régulière : mais sa prédication est un échec. Le clergé installé se défait mal des habitudes de confort et de ses liens avec les puissants, et puis l'Eglise d'Allemagne s'inquiète bientôt de ces prédications intempestives : au concile de Fritzlar, Norbert le " réformateur " est taxé d'orgueil et sommé de justifier ses sermons critiques. Sauvé par le légat Conon, chaud partisan de la réforme grégorienne, Norbert échappe à ses juges, mais il doit s'éloigner un temps. Commence alors un pèlerinage qui le mène à Saint-Gilles du Gard, au pied du pape Gélase II en exil.
Pendant quelques années, Norbert, pauvre, pèlerin, prédicateur itinérant, cherche sa voie, un peu comme ces " fols en Christ " dans la Russie du XIXe siècle... Et voici qu'en 1120, à l'invitation de son cousin Barthélemy, l'évêque de Laon, il se fixe, et fonde une communauté. Avec quelques compagnons, conquis par son charisme, il s'installe dans l'actuelle forêt de Saint-Gobain, pour mener une vie pénitente, priante, dans une austérité extraordinaire. La fondation nouvelle a un vif succès : les recrues abondent. Quelques années après la fondation, on compte plusieurs centaines de frères, de surs et de convers laïcs à Prémontré, et l'abbaye-mère essaime ou s'agrège d'autres monastères déjà existants. A Saint-Martin de Laon, la deuxième fille de Prémontré, du vivant même de Norbert, on compte 50 frères prêtres et 450 convers. Et cette abbaye Saint-Martin de Laon va engendrer, directement ou indirectement, plus de 150 filiales. Cent ans après la mort de Norbert, le territoire de l'actuelle France compte une centaine d'abbayes et le vieux continent, de l'Angleterre à l'Espagne et jusqu'en Terre Sainte, environ 600 maisons.
Mais quelle vie Norbert a-t-il donc choisi pour ses frères et pour cette nouvelle famille religieuse ? On lit dans la vie ancienne de Norbert (la Vita A, contemporaine du saint) : "Norbert avait reçu bien des conseils différents d'hommes religieux, évêques ou abbés. L'un suggérait la vie anachorétique, l'autre la vie érémitique, un troisième l'union avec l'ordre de Cîteaux. Mais lui pensait que son uvre et son dessein venaient de Dieu." En fait, Norbert a envie de faire du neuf, mais pas sans racines. Par leur histoire personnelle, Norbert et plusieurs de ses premiers compagnons appartiennent déjà à la vie canoniale, c'est-à-dire à cette vieille institution d'Eglise, organisée par la règle d'Aix-la-chapelle à l'époque carolingienne, pour permettre aux clercs de desservir ensemble les églises collégiales ou cathédrales. Norbert, qui rêve d'un clergé parfait, pense qu'il doit rester fidèle à l'institution canoniale, et fonder un ordre de clercs, mais en permettant à ses nouveaux chanoines " réguliers ", de vivre une vie commune dans un idéal de perfection très élevée. En cela, il est bien le fils de la " réforme grégorienne ", qui met en valeur le sacerdoce et demande aux clercs de vivre une sainteté toute monastique. Norbert va donc proposer à ses frères à la fois la vie religieuse austère telle qu'on peut la vivre à Cîteaux, par exemple, et en même temps un apostolat sacerdotal fécond s'ils le désirent.
Il choisit donc la règle d'Augustin - ou du moins ce règlement adventice qu'il croit être la règle d'Augustin, qu'on appelle aujourd'hui l'ordo monasterii, dont l'austérité lui convient. Il pense qu'elle était la règle observée par les clercs d'Hippone, et il se réjouit de donner à ses frères une règle de vie apostolique, c'est-à-dire, comme on l'exprimait alors ainsi, une vie copiée sur celle des apôtres, qui formaient la communauté de l'Eglise primitive.
Ceci explique pourquoi les premiers prémontrés vont mettre l'accent si fortement sur le vu de stabilité. En vrais chanoines, ils s'engagent à desservir une église, à faire retentir la louange et la Parole de Dieu dans une église, et à y faire habiter la charité. A Noël 1121 donc, les premiers " prémontrés " s'engagent, et les formules primitives de la profession qui nous ont été conservées disent : "Moi, frère N., je m'offre à l'église de sainte Marie et de saint Jean-Baptiste de Prémontré. Je promets ma conversion morale et la stabilité dans ce lieu selon l'Evangile du Christ, l'institution apostolique et la règle canoniale de saint Augustin...." Cette " stabilité " fait du nouveau frère un membre pour toujours d'une ecclesia, d'une église locale, au sens plus large que celui d'une clôture monastique, puisque le service de cette " église " peut, outre le service liturgique de l'office canonial, l'entraîner à prêcher, à enseigner, à distribuer les sacrements au dehors.
Le débat primitif sur la couleur de l'habit est également significatif de ce que cherche Norbert. Tous les ordres nouveaux (chartreux, camaldules, cisterciens ) s'en tiennent alors à la laine écrue, non teinte, signe de pauvreté. Certains compagnons de Norbert voudraient garder le surplis de lin et la grande chape noire des chanoines réguliers carolingiens. Mais Norbert ne l'entend pas de cette oreille : "Je sais une chose, c'est que les anges témoins de la résurrection sont apparus vêtus de blanc." Dans la clarté de leur bel habit blanc - que les prémontrés d'aujourd'hui portent toujours - les chanoines de saint Norbert ont à signifier une joie pascale, un attachement à la lumière du Christ. Semblablement, cette dévotion à l'humanité du Christ - tellement typique du XIIe siècle - passe par un amour de l'autel et de l'Eucharistie. En lisant les Actes des Apôtres, saint Norbert découvre ce trait caractéristique des premiers chrétiens : Ils étaient assidus à la fraction du pain (Ac 11, 46), et la vie de ses monastères s'organise vite autour de la messe quotidienne, enchâssée dans l'office divin, chanté solennellement. Norbert aimait dire, paraît-il, aux frères : "C'est à l'autel qu'on montre sa foi et son amour de Dieu. "
Le premier point de la règle, peut-être, qui marque notre vie est donc la vie commune. Avant tout, vivez unanimes à la maison, dit la règle. Il n'y a pas de vie prémontrée sans communauté. C'est pour nous très important à plusieurs égards : d'abord parce que l'expérience spirituelle du chanoine régulier passe par l'amour du prochain, du frère avec qui l'on vit concrètement. Nous sommes attachés à la prière chorale - à l'abbaye où je vis, tous les offices et la messe quotidienne sont intégralement chantés, les grandes heures (Laudes et Vêpres) accompagnées à l'orgue etc. C'est une particularité canoniale : que l'Eglise canoniale retentisse de la louange divine, c'est notre premier " métier ", au sens beau et ancien du mot. Dans la tradition ancienne de l'Eglise, les chanoines ont toujours été chargés ainsi de la " louange ", et nous aimons continuer cette tradition. En fait, à un jeune qui souhaite nous rejoindre, nous disons toujours cette particularité : " Viens avec nous si tu aimes chanter pour Dieu ". Il ne s'agit pas évidemment de recruter seulement des prix de conservatoire et des musiciens professionnels, mais d'annoncer la couleur : notre vie au chur est un élément capital. D'autres ordres (jésuites ou carmes, par exemple) mettront l'accent sur l'oraison, la prière personnelle contemplative : pas nous ! Ce que nous aimons, c'est chanter à pleine voix, dans la stalle, tous ensemble à l'église. Mais pas de louange sans cette " unanimité " dont parle la règle. Nous faisons le pari que cette louange divine puisse s'enraciner dans la charité fraternelle.
Nos constitutions actuelles de l'Ordre (révisées en 1970, promulguées en 1995) ont remis en valeur cette notion toute augustinienne de la communio, proposant même de voir dans ce " laboratoire de charité " qu'est le monastère notre premier apostolat. A quoi servirait d'aller prêcher dehors l'amour de Dieu si nous n'expérimentons pas d'abord, au-dedans, à quoi il ressemble ?
Concrètement, la journée du chanoine prémontré est organisée de sorte que la vie fraternelle soit vivante, chaleureuse si possible. A Mondaye où je vis, les offices chantés ensemble, les repas pris en commun (en silence, avec la lecture au réfectoire, comme le demande la Règle, lecture qui nous crée une culture commune, des références de communauté, parfois objet de débats fraternels !), le chapitre quotidien sont des éléments essentiels de notre vie. Le chapitre, spécialement, qui a lieu chaque soir, entre 20h et 20h30, permet à la vingtaine de frères qui vivent au monastère de donner des nouvelles, d'échanger des informations, et de rendre compte, à tour de rôle, de l'activité apostolique. Nous sentons bien la nécessité, comme dans une famille séparée le jour durant par les tâches de chacun, de refaire cette unité fraternelle, chaque soir, en s'écoutant les uns les autres, en apprenant à considérer avec une fraternelle tendresse le travail, les soucis, les options pastorales ou les questions de chacun. Ce n'est pas si facile.
Le rôle de l'abbé, dans nos communautés canoniales, est important à cet égard, et somme toute assez délicat. Car si l'abbé monastique - cistercien par exemple - gère une communauté ad intra, dans son fonctionnement le plus souvent interne, l'abbé canonial préside, lui, à une communauté de pasteurs, de frères eux-mêmes bergers d'autres chrétiens, dans leurs différents ministères. Il faut donc à l'abbé, pour être un bon régulateur si l'on peut dire, comprendre d'abord à quoi ressemble l'apostolat de chacun des frères, souvent assez varié, pour aider le frère à garder toute sa place en communauté, sans qu'il soit trop absorbé ou absent dehors, sans qu'il soit non plus trop " dedans " etc. Mais en définitive, ce qui compte, c'est que la charité soit sauve. C'est le point de départ et le point ultime. Chaque soir, au chapitre, on lit un passage de la Règle, et l'abbé commente pour les frères. Cet exercice difficile est tout de même salutaire. Je crois que chacun expérimente un peu ce que dit Augustin à la fin de sa règle : Que ce petit livre soit comme un miroir... La règle, tellement actuelle, dans sa finesse de perception des réalités de la vie commune, nous nourrit quotidiennement. Il me semble aussi que ce genre de règle - qui entre au fond si peu dans les détails - invite à devenir des religieux " adultes " et empêche l'infantilisme dont on a beaucoup taxé les religieux (et les religieuses !) autrefois. Ce " miroir " que la règle promène sur ma vie, c'est vraiment à moi-même de le regarder et d'en faire ma ligne de tir, mon idéal de vie. Bien sûr, il y a des supérieurs, des constitutions, des chapitres et des mises au point. Mais la mise au point est une aventure intérieure. Augustin me fait découvrir d'abord que je suis libre sous la grâce. Si je ne découvre pas cette liberté, je suis peut-être obéissant (mécaniquement du moins) ou sérieux, mais je n'ai rien compris.
Concernant toujours cette communio, un des aspects les plus délicats est certainement la correction fraternelle et le pardon des offenses, sur lesquels Augustin s'étend longuement d'ailleurs. Je vis à Mondaye, dans une communauté d'hommes au caractère bien marqué, et aux tempéraments bien contrastés, aux âges si différents (entre 24 et 86 ans) ! La vie fraternelle, disait l'un de nos anciens abbés, est un miracle permanent. Mais la joie est si grande, quand les offenses sont pardonnées, quand la " correction " est reçue en vérité, en profondeur, à cause de l'amour... qu'on ne saurait presque se passer de nos disputes ou de nos péchés contre la charité ! Car la réconciliation et le pardon sont des expériences très fortes, irremplaçables, que favorisent évidemment l'exercice répété de la vie commune et la prière quotidienne. La communauté s'apprend dans la joie et dans la douleur.
Dans une communauté ouverte comme la communauté canoniale, où chaque frère (du moins tous ceux qui ont une mission extérieure) est amené à sortir souvent, un point très concret - très trivial, pardon d'en parler ! - qui permet de vérifier si on est vraiment dans l'axe fraternel, c'est celui de la communauté de biens. Omnia erant communia : ils avaient tout en commun, cite la Règle en parlant des Apôtres. Augustin nous invite à faire capsa communis, bourse commune, sans tricher, dans la clarté. La plupart des frères, dans mon monastère, ont un compte bancaire et une carte bleue, parce qu'il faut être efficace dans les voyages et les différentes circulations demandées par le ministère. Mais ces comptes sont alimentés par l'économe de la communauté en fonction des besoins, et les comptes mensuels donnés au prieur ou à l'abbé. De même, toutes les ressources (dons et offrandes, salaires des frères, rétributions de prédications, de retraites, droits d'auteur etc.) sont versés immédiatement au compte commun. Cette clarté nécessaire a un avantage : elle nous rend solidaires de la marche de la maison. Elle aide aussi à l'humilité et à nous dépouiller un peu de nos velléités d'indépendance. Ce n'est pas toujours facile, à trente ans ou à quarante ans, d'aller voir son prieur pour lui demander de l'argent pour acheter une paire de chaussures !
Sous l'Ancien Régime on comptait sur le territoire de l'actuelle France une centaine d'abbayes. Les prémontrés d'alors tenaient un réseau de quelque 600 paroisses, attachées à ces abbayes. C'était devenu le travail pastoral classique des chanoines prémontrés, qui desservaient les cures autour de leur monastère. Toutes ces maisons ont été fermées à la Révolution, et deux abbayes seulement, restaurées au XIXe siècle, revivent en France aujourd'hui : l'abbaye de Frigolet en Provence et celle de Mondaye en Normandie. Les prémontrés d'aujourd'hui - environ 1500 religieux dans les cinq continents - ont des tâches beaucoup plus diverses qu'autrefois, comme on va le voir, mais chaque abbaye ou prieuré a gardé du charisme originel de Norbert cette réalité de la vie dite " mixte " entre la vie communautaire à l'intérieur du monastère et le travail pastoral à l'extérieur.
Une devise (récente, elle ne date que du XIXème siècle) de l'Ordre dit : Prêt à toute uvre de bien. C'est plutôt sympathique, un peu scout sur les bords, mais cela veut dire, profondément, une chose importante pour nous : les Prémontrés sont des généralistes, pas des spécialistes ! On trouve des prémontrés sur tous les fronts de la vie de l'Eglise, souvent en fonction des continents où ils sont implantés. Par l'histoire, les prémontrés des Etats-Unis, d'Autriche, de Hongrie ou d'Allemagne sont souvent des enseignants, tenant collèges, high schools et pensionnats. Ailleurs, en Inde ou au Pérou, ils s'occupent des plus pauvres, tenant des dispensaires ou des foyers d'hébergement. En France, nos abbayes ont des frères impliqués dans tous les domaines de la pastorale. A Mondaye, par exemple, nous avons des frères curés de paroisse - l'abbaye dessert les 23 communes alentour du monastère - des frères aumôniers de mouvements d'action catholique (ACE, MCC, MCR, CMR) de scoutisme (un frère est aumônier départemental des Scouts de France, deux autres assurent l'aumônerie du groupe SUF de l'abbaye), d'Equipes Notre-Dame, d'autres frères ont des charges diocésaines (un aumônier diocésain du Secours Catholique, un responsable de la formation permanente des prêtres) ou interdiocésaines (un frère est responsable des GFU pour l'Ouest), d'autres assurent des aumôneries délicates et importantes aujourd'hui : un frère est aumônier de l'hôpital de Bayeux, un autre du Centre pénitentiaire de Caen, etc.
Partout, dans les paroisses, à l'hôpital ou en prison, avec des jeunes ou des anciens, dans cette variété sans fin de ministères, le prémontré " non-spécialiste " emporte seulement sa passion pastorale de servir le Peuple de Dieu. La compétence s'acquiert à l'usage, mais notre idéal n'est pas de former pour la vie un frère donné dans tel type de ministère. Chacun essaie de rester disponible à d'autres appels possibles, à des changements de poste ou de charge nécessités par l'organisation communautaire aussi. Le " fonds " de la formation, pourrait-on dire - et aussi ce qui fait l'objet de la " formation continue ", c'est vraiment la prière commune, la fréquentation quotidienne de la Parole de Dieu, l'étude de l'Ecriture sainte et de la théologie contemporaine. Un bon nombre de frères parmi nous doivent assurer des retraites, des récollections, des prédications (dominicales ou autres) et nous sentons le besoin évident de travailler. Nous expérimentons que l'ordination sacerdotale n'est pas le don de la science infuse : si tu ne travailles pas, ton homélie ou ta conférence seront nulles, et tu n'auras respecté ni ton Seigneur ni ton auditoire...
En tous cas, l'abbé veille d'abord à ce que la charge proposée par l'évêque ne soit pas incompatible avec la vie commune (des distances ou des horaires peuvent nous empêcher d'accepter des missions) car notre vie religieuse n'est pas une source imaginée ou qui coule une fois pour toute, c'est une expérience de vie quotidienne, et il faut la vivre d'abord. Ensuite, la charge confiée au frère lui échoit pour un temps, mais il l'exerce au nom de sa communauté, avec le soutien fraternel des siens. Il me semble que c'est vraiment une chance, dans notre type de vie canoniale, que de pouvoir affronter des ministères - parfois ingrats ou difficiles - à partir d'une base de vie fraternelle et spirituelle. Je viens de passer trois années comme aumônier d'une prison de longues peines à Caen, et j'ai réalisé combien ma vie religieuse m'a porté, au long des jours et des difficultés de ce ministère : comme il est bon, après la tâche, de rentrer à la maison, de prier et d'échanger avec des frères, dont la prévenance et la charité guérissent de toutes fatigues... Souvent, nous nous demandons comment un clergé séculier isolé et parfois âgé et fatigué peut assumer le ministère pastoral devenu si acrobatique...
En tous cas, la communauté essaie de vivre, au plan personnel et pastoral, le conseil d'Augustin : A chacun selon ses besoins. Aucun frère ne ressemble à l'autre : capacités pastorales, besoin de repos, habitude ou inaptitude au travail collectif, nous sommes si différents, si irréductibles. Cependant, il y a un ministère que nous accomplissons tous ensemble, avec bonheur, et, je crois, en en mesurant toute l'importance actuelle : c'est le ministère de l'accueil. Nos missions ad extra, vers les chrétiens du dehors, ne sont pas toute notre mission.
Aussi importante est celle qui nous permet d'accueillir dans nos monastères. De plus en plus de gens frappent à la porte (avec des demandes, il est vrai, de plus en plus diverses - du retraitant à l'agnostique, au chercheur sans horizon apparent). Nos monastères sont perçus comme des hâvres, des lieux où l'on peut poser le fardeau un instant, respirer, être écouté aussi. Une équipe d'hôteliers, chez nous, essaie de répondre à ces demandes, avec l'aide de toute la communauté. Nous organisons des sessions de spiritualité, de chant liturgique, de formation théologique, etc. C'est cependant encore un défi pour nous, une question " à travailler ", vu l'importance de la demande. Depuis quelques semaines, à Mondaye, une belle hôtellerie toute neuve - pardonnez cette page de publicité involontaire, je parle seulement de quelque chose qui tient à notre cur canonial ! - construite dans l'ancienne ferme du XVIIIe de l'abbaye, a été mise en route. Le " carnet " est déjà plein - ce qui est certes un signe encourageant (et nécessaire pour les finances communautaires) mais surtout une interrogation pour nous. Qu'allons-nous dire, par notre vie chorale, notre vie fraternelle, notre joie de vivre, aux hôtes que nous accueillerons ?
Notre Père saint Norbert, il y a huit siècles, s'est retiré dans une forêt sauvage pour chercher Dieu. A sa suite, nous habitons, en prémontrés et en hommes du XXIe siècle, une campagne normande un peu reculée ! La question est : petit rejeton de saint Augustin, ton vêtement blanc, signe de résurrection, aidera-t-il le cur de ceux qui cherchent la vérité à rencontrer la lumière cachée dans leur propre vie ?
fr.
Dominique-Marie DAUZET o.praem.
Abbaye Saint-Martin de Mondaye
14250 Juaye-Mondaye
Bernard ARDURA, Prémontrés, histoire et spiritualité,
Publications de l'université de Saint-Etienne, 1995, 622 pages.
Dominique-Marie DAUZET, Petite vie de saint Norbert, Desclée De
Brouwer, 1995, 208 pages.
Dominique-Marie DAUZET (dir.), La voie canoniale dans l'Eglise aujourd'hui,
collection Vie Consacrée, Editions Lessius, 1994.
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