Fais pleuvoir sur mon âme les flots
de ta douceur afin que je supporte ces gens-là
Je ne sais si vous avez lu la conférence du Père Timothy Radcliffe, o.p., aux supérieurs majeurs de France en octobre 1998 : " L'ours et la moniale ". Les dernières pages sont sur la vie de communauté. Dans le monde moderne et post-moderne, l'individualisme, l'indépendance, le désir de produire, de réussir l'emportent et pourtant ne satisfont personne. Et l'on entend : " La vie humaine a-t-elle un sens aujourd'hui ? " Une des manières d'essayer de répondre dans la vie religieuse est de vivre en communauté. Trouver son identité dans une communauté en frère, en sur, c'est vivre une autre image du moi, une autre façon d'être humain. Elle incarne une contre-histoire à celle du héros moderne. Au temps de saint Dominique, on appelait la communauté " une sainte prédication ". Elle parlait sans avoir à parler La communauté est un signe de communion pour l'Eglise entière, un témoignage de la Vie trinitaire. Mais la communauté est le lieu des plus grandes joies autant que des plus grandes souffrances. " Des ours sous une peau de moniale " !
Et le Père Timothy poursuit que la formation est longue pour devenir humaine, pour apprendre à écouter, à parler, à briser l'emprise de l'égoïsme et de l'égocentrisme qui font du moi le centre du monde. Le religieux n'est pas un être céleste, échappant à la modernité mais une personne dont les vux ont rendu inévitable et sans échappatoire le combat pour renaître. Ensuite, parce que c'est difficile, nous devons nous attacher à bâtir des communautés où cette nouvelle vie pascale soit possible. La communauté est un lieu de mort et de résurrection où nous nous aidons réciproquement à nous faire nouveaux. Comment ? Voyons ce que nous dit Augustin.
" L'idéal de la communauté augustinienne n'est autre que celui de la communauté apostolique, celle des premiers chrétiens à Jérusalem, telle qu'elle est décrite dans les Actes. Il s'exprime à l'impératif, mais la Règle n'idéalise nullement la réalité quotidienne embarrassée de travers trop connus " (Dietrich Bonhffer). Comme le dit Goulven Madec : " La Règle se présente comme un mélange de grands principes et de petites prescriptions à la mesure des passions mesquines : la jalousie, l'envie, l'orgueil et les tentations très ordinaires : les contestations et les murmures, les pulsions sexuelles, l'effronterie du regard "
Quels sont les fondements bibliques et théologiques de la communauté augustinienne ?
La vie religieuse pour Augustin consiste dans l'unanimité, la concorde. " Mon bien-être, c'est d'aimer Dieu et les frères. " La communauté doit faire de tous une seule âme et un seul cur tendus vers Dieu. C'est pour Augustin le sens même de " monachus ", qui désigne non pas un isolé, mais la communauté de ceux qui constituent tous ensemble " un seul homme ", une seule âme, un seul cur. Et pourtant Augustin était sans illusion, il a mené un vrai combat : " Fais pleuvoir sur mon âme les flots de ta douceur afin que je supporte ces gens-là. " (Conf. XII, 25, 34 ). La communauté est une personne dont nous avons à écouter le cur. Qu'est-ce que cela veut dire ? Nous le verrons plus loin.
Avec Augustin, nous avons vu les fondements bibliques de la communauté. Par exemple, écouter chaque membre du Corps :
" Vous voyez dans vos membres comment chacun a sa fonction : l'il voit, il n'entend pas ; l'oreille entend, elle ne voit pas Quand il y a santé et concordance, les membres jouissent les uns des autres. Et si un membre a quelque souffrance, les autres ne l'abandonnent pas et y compatissent. Prétendra-t-il que, parce que dans le corps, le pied est bien loin des yeux, si par hasard une épine est entrée dans le pied, les yeux ne s'en soucient pas ? Ne voyons-nous pas au contraire que tout le corps se ramasse, l'homme s'assied, le dos se courbe pour chercher cette épine qui s'est enfoncée dans le pied ? Tous les membres font ce qu'ils peuvent pour retirer l'épine de ce membre infirme et humble. Ainsi donc, cherchons à être dans le Corps du Christ un membre bien adapté ; l'oreille ne le serait pas si elle cherchait à voir. On ne peut faire ce dont on n'a pas reçu le don " (Commentaire du psaume 131).
Je pense aussi à Marc 4, 3-9 : la parabole de la semence et l'explication donnée par Jésus (14-20) peut se transposer sur l'écoute de l'autre. Lisons-la Ce que dit l'autre peut tomber sur le chemin, sur la pierre de notre cur, nos épines, et l'autre s'en va triste en sa solitude. La parabole est comme une inclusion entre : " Ecoutez " (3) et : " Que celui qui a des oreilles pour entendre qu'il entende ! " (9), et un peu plus loin : " Faites attention à ce que vous entendez ! "
Dans Jean 21, nous voyons comment Jésus restaure la vie communautaire de ses disciples : sa présence au milieu de leur vie de travail, le pardon, le repos eucharistique et tous les repas de la Résurrection. Jean " entend " que c'est le Seigneur, mais Pierre entend ce que dit Jean. Lire l'évangile de Matthieu avec ce thème de la communauté (l'Eglise) et de l'écoute.
° Ecouter quelqu'un, c'est être confronté à la différence ; c'est accepter d'entendre des choses hors de son système de référence habituel, en marge de sa zone de sécurité. Une telle situation peut devenir destabilisante, condamner à fuir ou à se protéger en essayant de récupérer l'autre dans son propre fonctionnement : " Si j'étais à votre place, je ferais " Or, justement on n'est pas à sa place. S'ouvrir à l'autre, c'est accueillir l'étranger en soi qui risque de déranger nos certitudes et de toucher nos points de fragilité. Mais c'est aussi devenir libre. C'est donner l'hospitalité. C'est ouvrir la porte comme l'hôtelier (cf. Luc 10).
° Chacun de nous a un tempérament plutôt dépendant ou plutôt indépendant. L'écoute s'en trouvera différente. Peur d'entrer en relation, de se laisser aimer. Besoin d'affirmation ou d'approbation.
° Pour vraiment écouter, il est nécessaire de créer un espace, être trois : l'autre, la solitude et moi. Ne pas attendre de réciprocité ou la trouver seulement en Dieu.
° Un certain " amour-propre " est nécessaire, estime de soi. Pas besoin d'un personnage. Laisser tomber ses défenses ; les remplacer par des protections pour garder la salle au trésor, ce qui nous est le plus précieux.
° L'autre est un miroir, pas toujours très poli. Il nous révèle ce que nous ne voudrions pas, peurs.
° Se croire marqué, conditionné par le passé : " Je suis comme ça, je n'y peux rien ! " En fait, ce langage n'est pas chrétien. Lorsque nous prenons conscience de ce qui nous marque dans notre histoire, alors commence notre responsabilité. Oui, mon histoire a été ainsi, je ne peux pas la changer. Mais je peux l'intégrer dans ma vie Aujourd'hui, quels sont le sens et l'orientation que je choisis de donner à ma vie, en m'appuyant sur la grâce du Seigneur ? Je suis libre de faire de mon passé une prison aux barreaux de laquelle je m'accroche ou bien une plate-forme d'expérience et même un tremplin pour un chemin nouveau.
° Les non-dits. Ou les mal-dits, les mal-entendus. A l'image du Dieu-Parole, nous devons apprendre à nous parler. Cela suppose un réel apprentissage. Apprendre à se taire pour être présent à l'autre en profondeur. Laisser retentir ce que l'on entend, pour réaliser ce que l'autre balbutie. Ne pas avoir peur de ce que l'autre essaie de dire.
Nous sommes parfois responsables d'une certaine pollution de nos pensées. Si on me dit : " Je ne peux pas venir " et que j'entends : " elle ne m'aime pas ", je suis responsable et peut me torturer avec mon imaginaire. La garde des pensées (le bouclier de la foi) ! Fuir l'ennemi et se réfugier en Dieu : " Pourquoi êtes-vous bouleversés ? Quelles sont ces pensées qui surgissent en vous ? "
Au contraire, lorsque je m'efface pour écouter l'autre, lorsque je laisse la parole de l'autre se déployer dans le silence que j'ai créé, dans l'espace que je lui ai laissé, je deviens moi-même et offre une vraie écoute, une vraie hospitalité. Voici ce que dit Jean-Louis Chrétien, dans Christus n° 176 (octobre 1997) :
" La première hospitalité n'est autre que l'écoute. C'est celle que corps et âme nous pouvons donner jusque dans la rue et sur le bord des routes, quand nous n'aurions à proposer ni toit, ni feu, ni couvert. Et c'est à tout instant qu'elle peut aussi être donnée. De toutes les autres hospitalités elle forme la condition, car amer est le pain qu'on mange sans que la parole ait été partagée, durs et lourds d'insomnie sont les lits où l'on se couche sans que notre fatigue ait été accueillie et respectée. Et l'ultime hospitalité, celle du Seigneur, ne sera-t-elle pas de tomber, vertigineusement, dans l'écoute lumineuse du Verbe, l'écoutant pour parler, parlant pour l'écouter ? L'écoute est grosse d'éternité. "
Et dans un de ses livres, Henri Nouwen dit :
" Celui qui veut faire attention à l'autre sans lui imposer ses propres "intentions" a besoin d'être à l'aise dans sa propre maison, c'est-à-dire qu'il lui faut découvrir le centre de sa vie dans son cur. La contemplation est aussi une condition absolument nécessaire à l'hospitalité. Quand nous sommes inquiets, agités, tiraillés par de multiples conflits, entre personnes, idées et problèmes de ce monde, comment pouvons-nous créer l'espace pour que l'autre puisse y entrer sans se sentir un intrus ?
Quand nous ne craignons pas d'entrer dans notre cur et de nous concentrer sur les mouvements de notre esprit, nous nous rendons compte que vivre c'est être aimé. Cette expérience nous enseigne que nous pouvons aimer parce que nous sommes nés de l'Amour, que nous pouvons donner la vie parce que notre propre vie est un don et que nous pouvons ainsi libérer les autres parce que nous avons été libérés par Celui dont le cur est plus grand que le nôtre.
Quand nous avons trouvé notre point d'appui, alors nous sommes libres de faire entrer les autres dans l'espace créé pour eux, de les laisser y danser leur danse, chanter leurs chansons et parler leur langue sans peur. Notre présence ne menace plus mais invite et libère.
Celui qui a fait face à sa propre solitude et est à l'aise dans sa propre maison, peut devenir un hôte à une quantité d'invités. Il leur offre un lieu amical où ils sont libres de venir et d'aller, d'être proches ou lointains, de se reposer ou de jouer, de parler ou de se taire, de dîner ou jeûner. Le paradoxe est en effet que l'accueil demande la création d'un espace où l'autre peut trouver sa propre âme. "
Nous devrions écarter " l'utopie d'une écoute parfaite ". Une parole qui ne viserait que l'écoute serait une parole de captation, de séduction. Vous n'arrivez pas à parler à ceux qui savent tout très bien et connaissent tout d'avance, à ceux qui interprètent et finissent vos phrases. L'écoute serait vision, autopsie. La perfection de l'écoute est d'être imparfaite tant elle est respectueuse. Elle demande vide et désintéressement ; et non la mise en uvre d'une " savoir écouter " acquis et possédé. Savoir qu'on ne sait pas, oui, c'est le seul savoir, savoir chaque fois apprendre. Savoir n'est pas un bagage, il est de perdre ses bagages. " L'hospitalité de l'écoute comme celle de l'Epiphanie, c'est l'hospitalité d'une étable, c'est-à-dire dans un lieu normalement inconvenant pour recevoir des Rois, une hospitalité en défaut, parce qu'elle n'a rien d'autre à offrir qu'un lieu vacant et sans apparat " (J. L. Chrétien).
C'est vers ce que moi-même je ne comprends pas et ne maîtrise pas que je dois tendre l'oreille. C'est la seule façon d'écouter car c'est ainsi seulement que je peux me laisser instruire et transformer par ce qui advient. J'écoute là où je n'en sais pas plus que l'autre sur ce qu'il me dit, là où je peux partager avec lui la surprise.
Ecouter n'est pas décoder car la parole n'est pas un code. Une machine peut décoder, elle ne pourra jamais écouter. L'écoute est " palpitante ", elle ne se peut faire qu'avec un cur qui bat. La vérité toujours inachevée de l'écoute est un acte cordial.
Nous sommes chacun responsable d'écouter la communauté, d'entendre son pas, son rythme, de remarquer ses moments de consolation, de désolation, d'écouter battre son cur, ou aussi d'entrer chez elle comme dans un Temple, à genoux, en prière, ou encore de souffrir avec ce membre souffrant du corps que nous formons. Entendre le gémissement de la communauté (Rm 8), le cri non-audible, l' " in-ouï " qui cherche à se dire. Il faut beaucoup d'amour.
Et par là même, croire que la communauté a quelque chose à me dire, que son histoire, ses épreuves, son chemin sont pour moi une Parole. Je peux croire que la communauté me transforme par cette Parole pauvre et vraie, parfois difficile, toujours différente, surprenante.
Pour cela, il faut prendre des moyens. Le Père Timothy voit la vie religieuse comme un " écosystème ". Un écosystème est ce qui permet à des formes de vie étranges de s'épanouir. " Une grenouille rare ne peut vivre, se reproduire et avoir un avenir que si elle dispose de tous les indispensables éléments de son écosystème : un étang, de l'ombre, diverses plantes, beaucoup de boue et d'autres grenouilles. " Etre religieux, c'est choisir une forme de vie étrange, et chacun de nous aura besoin de son environnement porteur : prière, silence, climat de confiance, le pardon ; et nous pouvons compléter cette liste.
Il est possible de faire ce travail de réflexion en communauté, au moins en partie.
- Quelle est la qualité dominante de ma communauté ?
- Qu'est-ce que je lui donne ?
- Qu'est-ce que je reçois d'elle ?
- Ce que la communauté a dû me pardonner ?
- Ce que j'ai dû pardonner ?
Sur
Hélène-Marie
Religieuse de l'Assomption
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