« Où mon cur en effet
aurait-il fui mon cur ? »
(IV, 7, 12)
« dans la Jérusalem éternelle, vers laquelle soupire ton peuple en pérégrination, depuis le départ jusquà la rentrée. »
Cest en ces termes quau moment où Augustin achève léloge funèbre de sa mère, il fait appel à tous ses concitoyens de la cité céleste. Ils ont en effet achevé, eux, le voyage entrepris, marche itinérante comprise entre un départ et un retour, qui est entrée dans la Terre Promise. Tel est aussi lexode dAugustin que nous allons tenter dentreprendre à sa suite, en suivant le cheminement de son cur.
Le départ, Augustin la souvent pratiqué dans son existence, en particulier lorsquil voyait sestomper les falaises rouges de Carthage doù il sétait enfui à linsu de sa mère, mû par une impulsion quil ne comprenait pas lui-même.
La mise en marche ne peut être attribuée à une autre puissance que cette espèce dinstinct qui pousse lhomme en avant, aussi impérieux que la soif ou la faim, ou le besoin de se faire comprendre et de communiquer avec autrui. Ce besoin de nouveauté, cest le cur en lhomme qui le ressent.
Inquietum est cor. « Notre cur est sans repos tant quil ne repose pas en toi » (I, 1, 1). Le fait est là, le cur ne peut pas rester en repos. Cela est tellement contraire à sa nature quil oblige lenfant à gesticuler et à ségosiller, puis à se plier aux disciplines chargées de le former en lui donnant des moyens daction. Il est tellement incapable de repos quil se lance en aveugle dans la chaudière de ses instincts, « la rôtissoire des honteuses amours » (III, 1, 1). Il séparpille, il se disperse dans les objets de son désir. Il en devient prisonnier. Aperçoit-il quelque chose qui éclaire sa marche au-dessus des voies où il sest fourvoyé ? Il se met à bouillonner de désir pour cette sagesse où il espère pouvoir se fixer.
Il voit la Sagesse, il sait où elle est, mais il est incapable de latteindre, tant il y a de forces contraires qui lagitent en sens opposés. Sa raison sen mêle et vient ajouter à ses hésitations linquiétude du doute et de la perplexité. Comment répondre, en particulier, à la question du mal ? Ce qui est admis par autorité lui paraît autant denfantillages. Les phantasmes quil se forge lattirent et le rebutent tout ensemble. Les systèmes cohérents en lesquels il espère pouvoir se reposer, distinguant et séparant ce qui, à lintérieur de lui-même paraît appartenir à des natures séparées, savèrent incapables de résoudre les problèmes de son existence.
Les manichéens, les haruspices et les astrologues ont mis un comble à son désarroi, lorsque vient à mourir son ami. Lexpérience du deuil traduit en termes physiques cette angoisse intérieure. Ecoutons-le plutôt :
« Si jessayais de poser là mon âme, pour son repos,
elle glissait dans le vide et retombait sur moi.
Et jétais demeuré pour moi un lieu de malheur,
Sans pouvoir y rester, sans pouvoir en partir.
Où mon cur en effet aurait-il fui mon cur ? » (IV, 7, 12)
Il décide néanmoins de fuir « sa patrie », de quitter Thagaste pour Carthage, dans lespoir de trouver un lieu où « fixer sa demeure » (IV, 11, 16).
Inquietum est cor ! Est-ce en lui-même, débarrassé des agitations du monde, en refermant sur lui le champ de son être quil trouvera le repos ? Na-t-il pas découvert, enfin, grâce au néo-platonisme, ce centre capable déchapper à toute agitation, à toute contradiction ? Na-t-il pas découvert ce point de convergence immobile, au cur de lui-même, où il pourra communiquer avec lEtre ? Voilà que dans cet effort, une nouvelle poussée le projette au dehors. Cette fois, cest le nom du Christ, annoncé et transmis par lEglise, qui vient apporter le trouble, comme un désir qui ne pourra séteindre que dans lassouvissement .
« Quest-ce qui me donnera de reposer en toi ? » Le cur a entrevu quelle pouvait être la limite de ses aspirations. Il a découvert quil ne suffisait pas de se reposer, mais quil fallait se reposer en quelquun. Ce quelquun, il ne peut latteindre que par la sortie totale, à la fois au-delà de lui-même et en deçà des zones où réside « labîme de sa corruption ». Il cherchait Dieu au dehors, avec toute lacuité de ses sens avides de tout connaître et de tout éprouver. Dieu était au-dedans, « plus intime que lintime de moi-même, plus élevé que les cimes de moi-même » (III, 6, 11). La Parole est entrée en relation avec lui. Elle a pénétré dans cette zone de lui-même qui profère le verbe intérieur et qui accepte ou refuse de se rendre accessible au Verbe de Dieu. Que cessent les combats et quil adhère à cette Parole, entre alors en lui, par don divin, une force capable de le soulever tout entier.
Lorsque enfin intelligence et volonté coïncident, dans ladhésion de la foi, ce fut « comme une lumière de sécurité déversée en mon cur » (VIII, 12, 29). Voici, pour un instant, le cur en possession de la paix : ses doutes se sont envolés, ses ténèbres se sont dissipés, sa volonté a cessé de se diviser contre elle-même.
Au cours dune autre expérience que celle du jardin de Milan, à Ostie, lunité de la foi et de la volonté entre sa mère et lui, entre Dieu et eux, atteint un tel degré dintensité que Dieu se donne à connaître comme si le voyage, pour lui aussi, était terminé. Mais il faut sortir de cette halte, il faut retrouver simultanément le monde de la parole humaine et le morcellement du temps. Ce nouveau départ est dautant plus déchirant que la douceur de la halte avait été plus délectable. Le cur soupire lorsquil doit quitter cette parcelle déternité à laquelle il avait participé.
Désormais, puisque quelque chose de lui-même est resté fixé en ce lieu pour lequel il est fait, les départs se produiront en cette direction nouvelle, en fonction de cette patrie définitive vers laquelle il est appelé. Tout retour à la terre représentera une forme de départ, toute rechute un exil. Il les connaîtra incessamment jusquà ce quenfin, dans un départ ultime, il soit aspiré tout entier vers le terme de son être. Cependant, tous ces départs morcelés se tiennent et se maintiennent entre eux ; quelque chose leur tisse une trame continue, les organise en itinéraire. Doù vient cette étrange continuité ?
Tant que dure la pérégrination, lhomme est parti, mais il nest pas encore arrivé. Il est soumis à une durée dont il ressent limperfection et la mort. Comment pourra-t-il se faire quétant, au jour le jour, citoyen de la cité terrestre, il participe en même temps à la cité céleste ? Quel sera le lien entre ces deux patries ? Comment, surtout, parviendra-t-il à réaliser litinéraire qui lui permettra de traverser lune pour accéder à lautre ?
Cest à peine si le cur connaît, par ouï-dire ou par souvenir, les merveilles de la Terre Promise. Pourtant, il sait quelles lui sont promises et, à force de penser à elles, il se les est assimilées ; elles font partie de lui, à létat de promesse et non à létat dobjet possédé. Cest ce désir nostalgique et impérieux qui oriente sa marche et transforme les événements successifs en une progression continue, jalonnée par le « souvenir » et la « miséricorde » divine. Ces deux réalités essentielles, en effet, lui sont données.
Ce mot est intraduisible en français. Il faudrait emprunter à Péguy le mot de « souvenance » pour rendre le dynamisme de ce terme . Ce nest ni le souvenir, ni la mémoire, mais lacte dune conscience qui goûte en son cur, au fur et à mesure quelle le ramène au grand jour, la présence actuelle de ce qui était entreposé dans cette faculté mystérieuse.
Il y a, dans le cur de lhomme, une voix instinctive qui lui rend consciente cette présence autrefois partagée, même quand il croit quelle sest envolée. Elle lui rappelle que ce quil a goûté na pas entièrement disparu. Le cur garde le sentiment dun vide, dune absence. Il a besoin de combler ce vide, de supprimer labsence. « Viva recordatio animae meae ». Cest ainsi quil arrive à Augustin dappeler son Dieu.
Par le seul fait quil se souvienne de quelquun, le cur entre en contact avec lui. Quimporte si le contact seffectue dans le passé ? « Tu te souviendras de lalliance », cest-à-dire, à lheure présente et tel que tu es, tu renoueras, fût-ce dans ton passé à toi, le lien indestructible qui munit à toi. Mais il faut ensuite actualiser le souvenir et le rendre fécond.
Si lhomme a oublié, cest quil a dirigé lattention de son cur vers autre chose, il sest laissé absorber par des objets auxquels il a accordé la place dévolue à Dieu. Pour Lui ouvrir le champ de la mémoire, de lintelligence et de la volonté, cest-à-dire le cur, il faut nettoyer le paysage, le purger de tout ce qui lencombre. Il nest pas étonnant, de ce fait, que la « recordatio » saccompagne de « purgatio ». La conversion ne saurait se comprendre sans une aversion, cette seconde démarche étant laspect négatif dun mouvement positif de tension vers Dieu. Quels que soient néanmoins ses efforts, lhomme qui sest détourné de Dieu ne pourrait pas espérer le reconnaître ou être reconnu de lui, sans lintervention de son inlassable miséricorde.
Lun des mots qui revient le plus souvent dans les Confessions, lun de ceux quAugustin charge, avec recordatio et confessio des plus profondes résonances, cest celui de miséricorde. « Misericors es, miser sum ! Tu es miséricorde, je suis misère ! » (X, 28, 39).
La miséricorde, cest lacte de la puissance divine engagée dans la misère humaine ; cest aussi, en retour, la misère humaine engagée dans laccueil et la reconnaissance de la puissance divine. Cet acte, comme son nom lindique, passe par le cur, puisquil est le lieu de léchange et du don, le lieu de la parole, le lieu de lEsprit. Pour que seffectue lacte guérisseur et rédempteur de la miséricorde, il faut que lhomme se reconnaisse miser. Dieu alors relève son cur abaissé et lui donne accès à son propre cur. Il sait que « dune main très douce et très miséricordieuse » , Dieu est en train « de pétrir et de façonner son cur » (VI, 5, 7). Ces échanges successifs entre lhomme et Dieu, entre la recordatio et la miséricorde aboutissent à ce quon pourrait appeler la présence.
Augustin a un sentiment aigu de la présence de Dieu à son cur. Ce sentiment est tel quon a pu dire quil faisait partie de la façon dont il démontre lexistence de Dieu . Il parle à Dieu, il linterroge. Il ne le connaît que dans la relation quil entretient avec Lui ; ainsi découvre-t-il que Dieu est « plus lui-même que lui-même », quIl est « la vie de sa vie ».
Comme le peuple hébreu au désert, dès quil connaît Dieu, Augustin marche en sa présence. Cest après lui que « soupire son pèlerinage ». Jamais, comme Pascal, Augustin ne sécrie : « Que Dieu ne mabandonne pas ! » car il sait bien que cest impossible, même quand « il erre comme une brebis perdue ». « Je men allais par la voie large du siècle, et tu ne mabandonnais pas ! » (VI, 5, 8). Quels que soient les dangers du voyage, la relation quil entretient avec Dieu permet à sa marche dêtre accompagnée par cette présence doù lui viennent lêtre, le salut et la vie. Cest donc vers ce centre de lêtre que doit seffectuer le retour.
Faut-il traduire ce mot par entrée, rentrée ou retour ? De toutes façons, on ne saurait dire si laccès à léternité, par rapport à la vie terrestre, constitue un retour à Dieu ou une entrée en son Royaume, puisque celui-ci est déjà parmi nous.
Le retour, cest une certaine façon dorienter la pérégrination. Litinéraire en effet na de raison dêtre que dans linstant présent où il est considéré. Seul cet instant actuel où le passé est oublié, où le futur nexiste que dans la tension du cur, est capable daccéder à une dimension déternité. Sil se morcelle, séparpille, lêtre sévanouit dans la dispersion des objets de son désir. Au contraire, tendu selon son « intention » (XI, 19, 39), il est empoigné par Dieu qui le recueille, le rassemble et le projette ainsi en Lui.
Lorsque le cur erre, livré à lui-même, sur laxe horizontal de la dispersion dans le monde et dans le temps, il est coupé des forces divines et, ne trouvant plus le Dieu de son cur, il échappe à lui-même ; il devient multiple, successif, enténébré. Les diverses situations auxquelles il sera exposé dans sa dispersion se traduiront en termes dexil ou dextériorité. Les termes dintériorité traduiront le mouvement inverse de réunion des éléments éparpillés, de conversion par retour au centre de soi. « Dieu était à lintérieur, mais moi, jétais au dehors » (VII, 7, 11).
Même lorsquil a échappé au devenir, lhomme na pas échappé à la pesanteur du péché et de lhabitude qui tend à y succomber. Mais Augustin a fait lexpérience dun Dieu qui, en son Fils est descendu plus bas que là. Seul lorgueil de lhomme, sa «tumeur », cest-à-dire sa façon de se gonfler en se prenant pour ce quil nest pas, le sépare de la présence de Dieu à son cur.
A quelque niveau de son expérience spirituelle quil se situe, tout élan vers Dieu, cest-à-dire le souffle même qui lui permet de poursuivre son voyage, doit passer par le point de jonction de la vie et de la mort, du temps et de léternité, de lêtre et du néant, cest-à-dire par la croix.
La vie est un exode. Augustin le connaît. Il faut sans cesse repartir, même si lon a cru un instant que lon était arrivé, même si, dans lextase, la source a jailli en vie éternelle et sest donnée à boire. Ce sont les désirs qui meuvent lhomme. Tout en lui est ouverture, toutes ses forces sont des tensions. Il na de raison dêtre que dans la relation. Lélan vers Dieu est le mouvement qui le constitue, la pérégrination son état naturel. Linstinct même qui pousse sa recherche inquiète doit, à travers la croissance et les difficultés du voyage, atteindre en Dieu la plénitude de lEtre en qui se trouvent la vérité et la vie.
Le Père et le Fils, dans lEsprit, réalisent en lhomme la convergence de toutes les forces qui lhabitent et bien souvent le malmènent. Ils lui communiquent le dynamisme de la charité. Ils le soulèvent jusquà eux et le font participer à leur vie.
Rien ne se comprendrait de ce voyage si lon nen mesurait pas la dimension trinitaire. Limpasse du néo-platonisme et de son Dieu impersonnel a été évitée grâce à la foi en un Dieu incarné « dont il avait bu le nom avec le lait de sa mère » (III, 4, 8). Le Verbe de Dieu a pénétré en lui grâce à la puissance de lEsprit et toute sa pérégrination est un itinéraire vers le Père, un acte de reconnaissance pour sa grandeur et ses bienfaits. Les Confessions sont un De Trinitate en actes, un De Trinitate existentiel. Puisque la Trinité habite le cur de lhomme, puisque, par cet organe, lhomme peut entrer en relation avec elle et communiquer avec Dieu, le terme du voyage, en quelque sorte, est contenu dans sa progression même. Il est « déjà là », même si nous ny sommes « pas encore ».
Le plus grand péril, en chemin, provient, sans aucun doute, de la difficulté que tout homme éprouve à mettre son existence au diapason de cette perspective. Si nous avons espoir de parvenir au terme du voyage et daccéder à la plénitude éternelle, cest parce que :
«la charité a été répandue dans nos curs par lEsprit Saint qui nous a été donné ».
Catherine
MARES
Mas des Bressades
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