Ce n'est pas sans quelque appréhension que je me risque sur un sujet
qui déborde largement la malle aux trésors de ma Famille spirituelle
: les Religieuses de l'Assomption.
Toute créature est, par essence, portée à la louange, à
l'exultation, à l'émerveillement, à l'action de grâces,
en un mot : à l'adoration de Celui qui l'a fait être, lui donnant
avec l'existence tous les moyens de la déployer jusqu'à goûter
la joie d'être un homme debout, maître de sa destinée.
Et puis, comme quiconque, j'ai pris la fructueuse habitude de baigner ma vie
spirituelle dans le riche héritage du Premier Testament, où depuis
longtemps j'ai découvert que le Dieu terrible de mon enfance, le Dieu
Vengeur, était en fait un Dieu de tendresse et d'amour
et toute
l'Ecriture surabonde d'explosions de louange et d'actions de grâces, d'adoration
du Peuple choisi. Et ce, à travers toutes les circonstances heureuses
ou douloureuses de son histoire. Les Psaumes en sont le plus vibrant exemple.
Mais il ne faudrait pas oublier tant de cris qui jalonnent les pages de nos
Bibles. Pour exemples :
Baruch 2, 18 : " C'est l'âme affligée à l'extrême,
c'est le regard qui vacille, et l'âme affamée qui te rend
gloire et justice, Seigneur. "
Isaïe 6, 3 : " Saint, saint, saint, le Seigneur, le tout-puissant,
sa gloire remplit toute la terre ! "
Et Siracide 51, 22 et 29 : " Le Seigneur m'a donné la langue
pour ma récompense et avec elle je veux le glorifier
Que votre
âme se réjouisse dans la miséricorde du Seigneur et n'ayez
pas honte de le louer. "
Le Nouveau Testament est, lui aussi, émaillé des louanges et de
l'exultation de Jésus lui-même, comme en écho au Magnificat
de Marie, simplement parce que la création - et l'homme qui se laisse
impressionner par l'Esprit de Dieu - sont remplis de la présence du Père
et révèlent en Jésus la louange parfaite, l'adoration filiale
et le chemin que nous avons à suivre.
La prière de louange qui marque profondément l'esprit de l'Assomption
trouve naturellement là ses sources. Mais, nous ne saurions l'oublier,
le passage du cher Père Edgar Bourque dans la Congrégation, ses
retraites et sessions pour nous aider à puiser à nos racines augustiniennes,
nous ont permis de retrouver dans notre Règle de Vie des mots-clés
qu'aurait signés saint Augustin. Vous me permettrez de citer un exemple
parmi d'autres, tiré de La Vie de prière :
Au n° 66 : " L'Office divin prolonge la louange eucharistique
C'est la prière ecclésiale où le Christ lui-même
s'associe toute la communauté humaine dans son chant de louange et de
supplication au Père
L'Office divin
donne aux communautés
un caractère de joie et de louange, qui marque leurs relations et leur
apostolat
"
Au n° 69 du même chapitre, il m'est bon de ruminer ces quelques lignes
qui soulignent l'âpreté de la louange qui monte de mon quotidien
vers le Père : " Que les surs ne craignent pas ces temps
de solitude avec Dieu ; elles pourront avoir à lutter dans la nuit, à
affronter la lourdeur et l'opacité que met en elles le péché.
La Foi, l'Espérance et l'Amour leur donneront de durer dans l'attente
de l'aurore ; elles goûteront alors la douceur de la Bénédiction
divine qui les touche au plus plus secret d'elles-mêmes. "
Et plus loin encore : "
pouvoir rester aux pieds du Seigneur
en pure perte d'elles-mêmes, simplement parce qu'Il est Dieu. "
Parce qu'il m'a été donné de vivre quelque temps dans
une petite communauté rompue au jour le jour à la pratique de
l'Examen pour le Règne, peu à peu l'esprit de louange s'est niché
dans ma vie. Place d'abord à la contemplation de Dieu à l'uvre
dans l'univers, louange gratuite de la beauté de ses actions. Leur grandeur
inestimable et la beauté du Créateur nous invitent dès
lors à aimer tout ce qui échappe à nos prises, les invisibilia
Dei.
Que faire alors, sinon demander au Seigneur d'ouvrir large mon cur pour
mieux voir et entendre ce qu'il fait dans ma vie. Me voir telle que je suis
et peser le poids de ma journée dans la grâce de son Esprit.
C'est là que mes surs, dans leur loyauté, m'ont permis de
les suivre et de chanter la louange du Seigneur pour ce qui a fait avancer le
Royaume de Dieu en moi, par de tout simples actes d'amour, dans la communauté
aussi, dans l'Eglise, dans le monde
Et qu'elles m'ont fait toucher du
doigt les blessures infligées à l'amour dans mes moindres refus,
mes connivences avec les raideurs de l'Eglise et la violence du monde. Et ce
constat, loin d'être affligeant, me ramène à Siracide, par
exemple 51, 9-11 :
" Et je fis monter de la terre ma supplication,
et j'invoquai pour être préservé de la mort.
J'invoquai le Seigneur,
pour qu'il ne m'abandonne pas dans les jours de détresse.
Je louerai sans cesse ton nom,
je chanterai des hymnes d'action de grâce. "
Louange encore et toujours. Apaisement. C'est Dieu qui me sauve et qui veut
instaurer son Royaume en moi, malgré ma faiblesse. Ce temps du soir me
place en présence de la grandeur de Dieu qui " baisse ses
yeux sur sa petite servante ". Apprendre de Jésus l'humilité
de son cur et sa douceur.
Alors, oui, la louange de Dieu me montre peu à peu ce que je dois aimer
et ce que je dois craindre, ce que je dois choisir et ce que je dois rejeter.
Il ne me reste plus, avant de chercher le repos pour demain, qu'à laisser
mon cur appeler son Seigneur : " Viens, Seigneur Jésus,
viens vivre en moi, viens t'incarner dans ton Eglise et que le monde entier
en soit façonné ! "
Bien sûr, il me faut éviter la lassitude et trouver à quoi
m'accrocher quand la monotonie du quotidien ou les souffrances trop lourdes
voudraient effacer le souvenir d'une expérience passagère.
Me reste alors un conseil d'ami, fervent connaisseur d'Augustin. Il m'a donné
trois textes à lire, à contempler, en parallèle : Les Confessions,
ch. X (Interroge le ciel
), : Le Cantique des trois jeunes gens dans
le Livre de Daniel (3, 52-90), et le Cantique des créatures de
saint François d'Assise. A les lire, à les ruminer, à les
chanter aux heures paisibles
, à les pleurer parfois quand le drame
frappe à la porte et que la mort touche ceux qu'on aime, qu'il est bon
de pouvoir entendre comme un murmure au fond de l'être :
" Saints et humbles de cur, bénissez le Seigneur
Car il nous a délivrés des Enfers, et sauvés de la main de la Mort ;
il nous a tirés du milieu de la fournaise de flamme ardente
Rendez grâces au Seigneur, car il est bon,
car éternelle est sa miséricorde. " (Dn 3, 87-89)
Comment ne pas accueillir, en cette Année Jubilaire, la louange de Frère François, quand sur la fin de sa vie il a tout connu de la misère humaine : " Louez sois-tu, mon Seigneur, pour ceux qui pour l'amour de toi pardonnent et souffrent maux et tribulations Ils tiendront de toi leur couronne, ô Très-Haut " Et encore : " Loué sois-tu mon Seigneur, pour notre sur la mort corporelle à qui nul vivant ne peut échapper "
Laissons la parole à saint Augustin pour clore cette réflexion sur ce qui motive l'esprit de louange que je vis à l'Assomption.
" Pour toi sans doute, Seigneur, aux yeux de qui est à nu l'abîme de la conscience humaine, qu'y aurait-il en moi qui te serait caché ? Car c'est toi qu'à moi-même je cacherais, non pas moi-même à toi Pour toi donc, Seigneur, je suis clair, quel que je sois C'est toi, Seigneur, qui bénis le juste, mais qui d'abord d'impie le rends juste. " (Confessions X, 2, 2)
" De fait, la vérité me dit : " Ton Dieu n'est pas la terre ou le ciel, ni aucun corps " Déjà toi tu es meilleure, ô âme Ton Dieu est plus encore pour toi, c'est la vie de ta vie " (Confessions X, 6, 10).
Comment oublier que la première prière que nous propose l'Eglise, au bréviaire, à l'aube de chaque journée, quelle qu'elle soit, n'est autre que : " Seigneur, ouvre mes lèvres ! et ma bouche publiera ta louange ! "
Sur
Simone ROUERS
Religieuse de l'Assomption
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