La prière de louange
une école de vérité

C'est l'affaire de Dieu de te plaire par sa beauté,
Que ton œuvre à toi soit la louange divine !
(in Ps 44, 9)


Former à la prière de louange, c'est conduire chacun à la vérité de son être. J'aimerais dire comme le psalmiste : " Louange et vérité se rencontrent, comme justice et paix s'embrassent. " Quiconque se laisse entraîner sur le chemin de la louange se retrouve sous le regard aimant de l'Autre. Route exigeante mais semée de joie parce qu'elle introduit au mystère de communion. Saint Augustin disait : " La louange du Seigneur est l'éructation d'un homme rassasié… car le Seigneur est la nourriture de notre cœur " (in Ps 21, 1).
Sans chercher à être exhaustif, on retiendra ici trois notes qui me paraissent caractériser la prière de louange. -1. Attitude originelle de l'homme devant Dieu, la louange suppose d'abord une vive conscience de ce qui constitue la vérité profonde de l'homme. - 2. Expression d'une relation d'amour, elle requiert d'être vécue sous le signe de la gratuité et ne s'accommode d'aucun calcul. - 3. Enfin, elle est affaire non pas d'abord de paroles, mais de vie. Autrement dit, la prière de louange est une école de vérité, de gratuité, de vie.

1. Vérité de l'homme devant Dieu

" Que ton œuvre soit louange ! " On pourrait dire que la prière de louange exprime la condition originelle de l'homme, façonné à l'image et à la ressemblance de son Dieu. De cette réalité profonde, l'homme n'a pas une conscience spontanée, car sa vie est blessée par le péché, marquée dans sa chair, dans son cœur, dans son intelligence, dans sa mémoire par le mal qui rôde dans le monde et dans l'humanité. La louange se révèle une voie royale qui conduit l'homme à la vérité toute simple de son origine. Elle est un lieu privilégié de lucidité et de prise de conscience de cette condition originelle :

" C'est l'œuvre principale de l'homme que la louange divine. C'est l'affaire de Dieu de te plaire par sa beauté, à toi il revient de Le louer par des actions de grâces… Que ton œuvre à toi soit la louange divine " (in Ps 44, 9).
" Quel sera ton ouvrage , si ce n'est de louer Celui que tu aimes et d'apprendre à d'autres à l'aimer avec toi ? " (in Ps 72, 34).

N'est-ce pas ce qu'affirme depuis longtemps Siracide : " Le Seigneur a créé l'homme de la terre… et ils loueront son saint nom, afin de raconter la magnificence de ses œuvres " (Si 17, 1-10).

" C'est à nous que la chose est utile ! " Dans la louange, Dieu est vraiment reconnu comme origine et destinée de l'homme, et de son côté, l'homme se situe dans sa pleine vérité d'homme devant Dieu : créature appelée à connaître son Créateur et à entrer en communion avec lui. Connaître pour mieux aimer. La louange est par excellence la prière la plus digne de Dieu et de l'homme.

" Ne va pas d'imaginer que tu rendes quelque service à Dieu en Lui offrant un sacrifice de louange… Quand nous Le glorifions, c'est à nous que la chose est utile, et non à Lui " (in Ps 39, 4).

La louange ne contient aucun germe de rivalité ; elle est reconnaissance joyeuse de ce que Dieu est en Lui-même, et de ce qu'Il est pour nous ; mais aussi de ce que je suis pour Lui et de ce que je suis à mes propres yeux :

" Tu es grand, Seigneur, et bien digne de louange,
elle est grande ta puissance , et ta sagesse est innombrable.
Te louer, voilà ce que veut un homme,
parcelle quelconque de ta création,
et un homme qui partout porte sur lui sa mortalité,
partout porte sur lui le témoignage de son péché,
et le témoignage que tu résistes aux superbes.
Et pourtant, te louer, voilà ce que veut un homme,
parcelle quelconque de ta création.
C'est toi qui le pousses à prendre plaisir à te louer
parce que tu nous as faits orientés vers toi
et que notre cœur est sans repos
tant qu'il ne repose pas en toi. " (Conf. I, 1, 1)

2. Sous le signe de la gratuité

La louange est à la prière ce que l'amitié est à l'amour. Comme l'amitié, elle est fondamentalement marquée du sceau de la gratuité. Ce qui exclut toute idée de mérite ou de calcul. Je ne mérite pas l'amitié, je ne mérite pas la filiation. Or, l'amitié comme l'amour du Père seuls me suscitent dans l'existence, me donnent la croissance et me justifient. La louange est reconnaissance joyeuse de cet amour gratuit du Père, acceptation pleine de reconnaissance de son choix. " Ces merveilles, je les admire, je les loue ; mais celui qui les a faites, j'ai soif de Lui. " (In Ps 47, 7, 8, 9)

" Que Dieu soit magnifié ! " L'attitude qui convient le mieux à la louange, c'est l'humilité, qui n'est pas à confondre avec une surestimation vaniteuse de soi ou à l'inverse une dépréciation morbide de soi. Elle traduit le désir d'exister dans sa vérité originelle. Je suis cet être de finitude, blessé par le péché, portant en soi cette " instaisfaction " précieuse qui n'est autre que la soif de son accomplissement, mais qui se sait aussi investi de toutes parts par l'amour du Père.

" Le pauvre et l'indigent loueront ton nom. Les pauvres, ceux qui ne présument pas de leurs mérites et de leur justice…, qui, lorsqu'ils font quelque chose de bien, louent Dieu et, s'ils font quelque chose de mal, s'en accusent eux-mêmes . " (in Ps 73, 24)
" Que Dieu soit magnifié ; quant à moi, je suis un pauvre et un indigent. Mes péchés m'ont été remis ; déjà j'ai commencé à suivre les préceptes de Dieu, pourtant je suis toujours pauvre et indigent " (in Ps 69, 7).

C'est bien l'expérience vitale que fait l'enfant prodigue lorsqu'il revient auprès de son Père : il pourra dire : " Ma force n'est plus en moi, elle est en Celui qui m'aime. " (P. Baudiquey). C'est Dieu qui m'a sanctifié et qui me garde fidèle à sa Loi : " Si j'ai gardé ta loi, je ne l'ai pas fait par moi-même, mais cela s'est fait pour moi et par toi assurément parce que j'ai recherché tes justices et non les miennes. Car, dit l'Apôtre, c'est Dieu qui opère en vous le vouloir et l'agir selon son bon plaisir (Ph 2, 3) " (in Ps 118, s. 15, 9).

" N'oublie aucun de ses bienfaits ! " La louange recèle une dimension nuptiale. Le chemin est court de la louange à l'amour. Dieu ne nous a pas jetés dans l'existence comme des êtres de hasard. Ayant suscité l'homme, il l'invite à entrer dans un dialogue d'amour avec Lui. L'Ecriture nous a familiarisés avec l'image nuptiale d'un Dieu qui choisit un peuple pour entrer en alliance avec Lui. Cette histoire de séduction et d'infidélités, de reconquête et de conversion, ressemble étrangement à nos histoires personnelles de péché et de pardon, de chute et de relèvement, de mort et de résurrection. C'est au cœur de cet amour trahi et retrouvé que jaillit, purifiée par la grâce, la louange qui habite le cœur de l'homme pour surgir à ses lèvres :

" Bénis, mon âme, le Seigneur et n'oublie aucun de ses bienfaits… " (in Ps 70 s. 1, 6)… Pour bénir sans cesse le Seigneur, n'oublie aucun de ses bienfaits. Si tu les oublies, tu resteras muet. Les bienfaits du Seigneur ne pourront être devant tes yeux, si tes péchés ne sont devant tes yeux. Que ce ne soit pas le plaisir causé par ton péché passé qui soit devant tes yeux, mais que soit devant tes yeux la damnation due à ton péché : la damnation vient de toi, la rémission vient de Dieu… Dieu nous a rendu ce qui ne nous était pas dû… Toi tu as rendu le mal pour le bien. Lui t'a rendu le bien pour le mal " (In Ps 102, 3).

3. Que ta vie entière devienne louange !

" Sa louange sans cesse à ma lèvres !" Si la louange nous introduit dans notre condition originelle, elle doit en effet accompagner la vie, être contemporaine de toutes les situations : les " consolations " comme les " désolations ", l'adversité comme la prospérité :

" Combien nombreux sont les chrétiens, mes frères, qui ne rendent grâce à Dieu que lorsqu'il leur arrive quelque chose d'avantageux. Voilà ce que veut dire le verset : il te bénira quand tu lui feras du bien. Il te louera et dira : " Vraiment tu es mon Dieu. Il m'a fait sortir de prison, je Le bénirai. Lui arrive-t-il quelque chose d'avantageux, il bénit. Lui arrive-t-il un héritage, il bénit encore. Mais qu'il subisse quelque dommage, le voilà qui blasphème " (in Ps 48 s. 2, 9).

Chemin de réalité qui nous détourne peu à peu des consolations de Dieu pour nous conduire au Dieu de toutes consolations : " C'est lui qui donne, Lui qui retire : mais Il ne se retire pas lui-même loin de celui qui Le bénit " (in Ps 33, s. 2, 3). " Il retire ses dons, mais il ne retire pas le donateur " (in Ps 72, 6).

" Chante avec ta vie ! " Voilà qui nous conduit à un autre principe de réalité. Il ne faudrait pas que la louange s'évapore avec le souffle de nos lèvres. La parole devrait traduire la vie, elle ne devrait être que le reflet d'une conduite, trace verbale, trace balbutiée d'une vie authentique. Comme il est dit dans la prière eucharistique IV : " … pour qu'ils soient eux-mêmes, dans le Christ, une vivante offrande à la louange de sa gloire… " Saint Augustin insiste sur ce point : " Non ! car la langue loue à certaines heures ; mais ta vie, elle , doit louer toujours… Veux-tu psalmodier ? Que ta voix ne fasse pas retentir seule les louanges de Dieu, mais que tes actions s'accordent avec ta voix. Quand tu auras chanté avec ta voix, tu te tairas ; chante avec ta vie de manière à n'être jamais silencieux … " (in Ps 146, 1).

" Je trouve ma joie à louer ! ". La lucidité du cœur conduit à la joie. Cette joie est le contraire d'une exubérance de surface, d'écume trompeuse. Elle est profondeur et paix des profondeurs, là où les houles et les vagues s'apaisent à force de descendre. Cette joie est complice de cette intimité plus intime que nous-mêmes qui nous constitue. Plus rien ne saurait ébranler celui qui se sait aimé. La louange est l'expression parfaite de cette certitude : " Je te loue, Dieu, et dans cette louange, je trouve ma joie ; je trouve ma joie à Le louer et je ne rougis pas de Celui que je loue " (in Ps 53, 10).

La prière de louange est une école qui peut aider chacun à placer sa vie tout entière dans une relation de vérité et de gratuité devant Dieu. Vérité, gratuité, vie : ce sont les trois mots qui caractérisent la prière de louange, et en font un authentique chemin d'humanisation. Par là aussi, la prière de louange introduit dans une plus grande proximité de Dieu, et devient pour l'homme chance de vie. Comme le dit une prière de louange que nous appelons " préface " (commune IV) :

" Tu n'as pas besoin de notre louange
et pourtant c'est Toi
qui nous inspires de Te rendre grâce ;
nos chants n'ajoutent rien à ce que Tu es
mais ils nous rapprochent de Toi. "

Marie-Bernard KIENTZ
Augustin de l'Assomption

 

 Page réalisée par D. Remiot

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