L'image de saint Augustin bouge en Algérie

Le 23 juillet dernier, Mr Abd-el-Azziz Bouteflika, Président de l'Algérie, a été l'hôte d'honneur à Rimini de l'association catholique italienne Communione e Liberazione. Devant une salle archicomble, il a longuement exposé sa philosophie et sa manière de regarder son peuple, son pays et la place qu'ils ont eue dans l'histoire des civilisations et qu'ils doivent retrouver après ces années sombres de terrorisme.
Nous sommes habitués à un Président qui dit ce qu'il pense. Toutefois personne n'avait soupçonné qu'il irait aussi loin. Jadis, Augustin était considéré comme un traître de la patrie, vendu aux intérêts de l'impérialisme romain, un berbère - et donc un faux Algérien - défenseur d'un catholicisme collaborateur de la classe bourgeoise et de l'occupant. Si les intellectuels marxisants employaient leur plume pour le salir, l'autorité politique, nationale et locale, préférait l'ignorer.

Eloge d'Augustin par le Président de l'Algérie

La crise qui s'éloigne de plus en plus de l'Algérie a permis, malgré ses terribles horreurs, un réveil salutaire du peuple algérien qui, secoué au plus profond de lui-même, s'interroge sur son identité et son histoire. Un gros effort est fait pour que le peuple algérien récupère ses racines culturelles qui remontent bien plus loin que la venue de l'islam et l'instauration de la culture arabo-musulmane dans le pays.
Certains journalistes et amis algériens ont osé s'insurger contre l'image négative que les intellectuels ont donnée de lui dans les années qui ont suivi l'indépendance du pays. Un courant de sympathie est né, et la volonté de faire d'Augustin une grande figure de l'Algérie, bien que celle-ci dans sa majorité soit musulmane, est réelle et sincère. On a pu le constater à l'occasion de l'assassinat de l'un ou l'autre frère/sœur chrétien. Mais personne n'aurait pensé que le Président lui-même viendrait rétablir la vérité et redonner à Augustin la place qui lui revient dans l'histoire de son pays. Voici un extrait du texte de Mr A. Bouteflika concernant Augustin.

" Et que dire également de l'Algérien saint Augustin qui apporta tant à l'Eglise ? Théologien, philosophe, écrivain, tribun et homme d'action, l'auteur de la Cité de Dieu et des Confessions, qui fut l'évêque d'Hippone, l'actuelle Annaba, dans l'est du pays où il a rendu l'âme, est considéré à juste titre comme un des docteurs des plus influents et des plus prestigieux de l'Eglise catholique. On a dit de lui " qu'il traitait une question de droit comme un avocat de Rome, une question d'exégèse comme un docteur d'Alexandrie. Il argumentait comme un philosophe d'Athènes ; il commentait un document d'archives comme le plus érudit des historiens. Il racontait une anecdote comme un bourgeois de Carthage, un exploit des Circoncellions comme un ouvrier d'Hippone… " Oserais-je dire personnellement qu'il fut aussi cartésien avant Descartes lui-même… " (Discours à Rimini - 23/08/99. El Moudjahid du 24/08/99).

Lettre de Mgr Henri Teissier

Ce texte que la T.V. et les journaux ont retransmis en entier n'a laissé personne indifférent. A commencer par la communauté chrétienne elle-même. Le texte a été publié sur toutes les semaines religieuses de nos diocèses. Mgr H. Teissier, l'archevêque d'Alger et métropolitain, s'est empressé d'envoyer une très belle lettre de reconnaissance dont voici un extrait :

" Monsieur le Président,
Veuillez me permettre de vous exprimer la reconnaissance de la communauté catholique d'Algérie et ma gratitude personnelle pour votre évocation fervente à Rimini de la grande figure du cardinal Duval…
En tant que catholique, veuillez me permettre, aussi, de vous remercier pour l'hommage que vous avez rendu également au Pape Jean-Paul II…
Enfin, votre affirmation publique de la place que tient saint Augustin dans l'histoire de la nation algérienne ne manque pas d'avoir des conséquences aussi à l'intérieur et à l'extérieur de l'Algérie. Notre communauté chrétienne, malgré la modestie de ses capacités, est évidemment disponible pour apporter sa contribution à toute initiative susceptible de faire connaître votre message sur ce sujet…"

Augustin encore trop peu connu en Algérie

Certains journalistes ont vu dans le discours de Bouteflika la preuve que leur combat en faveur d'Augustin était juste. Parmi ceux-ci, il faut mentionner Mr Lachichi, un grand enthousiaste de l'évêque d'Hippone, qui se fit un devoir de prolonger le discours du Président, dans un article intitulé : Saint Augustin : le passé recomposé ? En pleine chaleur accablante du mois d'août, il est monté à pied jusqu'à la Basilique pour discuter de la manière de traduire au niveau local le discours du Président. Voici des extraits de l'interview que je lui ai accordée :

M. Lachichi : La communauté chrétienne d'Algérie s'est félicitée de l'affirmation publique du Président Abd-el-Azziz Bouteflika de la place qu'occupe saint Augustin dans l'histoire de l'Algérie. En votre qualité de recteur de la basilique d'Hippone, quel est votre sentiment ?

P. Lucien Borg : J'ai pris connaissance de l'intégralité du discours du Président Bouteflika dans l'avion qui me ramenait de Rome à Alger. Quelle ne fut pas ma surprise de lire dans un quotidien ce qu'il a affirmé à Rimini au sujet de saint Augustin et de son œuvre ! J'étais impressionné et extrêmement heureux de constater combien les adjectifs et les qualificatifs qu'il a employés à son propos étaient justes et répondaient vraiment à ce qu'il a toujours été. Jamais un homme politique algérien (et je suis là depuis 23 ans) n'a parlé de lui avec autant de clarté, de fierté, et d'honnêteté. L'explication de sa " mauvaise presse " en Algérie remonte à l'évidence à la colonisation française dont beaucoup d'Algériens gardent encore des souvenirs douloureux vivaces…

M. Lachichi : Quelles sont, selon vous, les initiatives susceptibles de mieux faire connaître ce personnage hors du commun dont la vie comporte des aspects déconcertants du moins dans un pays comme le nôtre ?

Père Lucien Borg : Les initiatives qu'on peut envisager sont multiples mais doivent commencer très modestement et surtout en dehors de toute suspicion et récupération idéologique. On peut prévoir par exemple dans l'enseignement secondaire une initiation à la vie et à l'œuvre de saint Augustin. Depuis plusieurs années, j'ai souhaité personnellement voir naître une association algérienne dont le but serait de promouvoir la connaissance de saint Augustin et sa place dans la culture algérienne passée et présente.
Bien entendu, cette association pourra compter sur la communauté des Augustins d'Hippone et leur bibliothèque très fournie sur ce sujet pour contribuer à mieux faire connaître l'auteur de la Cité de Dieu. Par ailleurs, le travail de cette association consisterait également en l'organisation de colloques, en lien surtout avec les centres spécialisés sur saint Augustin, tout particulièrement l'Augustinianum à Rome. Plus près de nous, j'aimerais surtout aborder ce qu'on peut faire ici à Annaba, la ville d'Augustin.
En effet, je suis heureux de constater tous les jours la fierté des Annabis pour saint Augustin et pour les lieux où il a vécu. Je profite de cette occasion pour rendre hommage aux citoyens de la région pour l'amour qu'ils portent à la communauté des Augustins, à la basilique et aux Petites Sœurs des Pauvres qui s'occupent des personnes âgées depuis plus d'un siècle.
Le temps est arrivé, peut-être, pour que les autorités locales entament une réflexion portant sur l'importance culturelle et archéologique de ces sites historiques de dimension internationale, mais qui restent hélas superbement ignorés. On peut envisager par ailleurs une demande de reconnaissance internationale auprès de l'UNESCO. Cela est du domaine du possible.
Je rêve également d'une traduction en arabe de l'œuvre complète de saint Augustin, car il n'en existe actuellement que celle des Confessions. Cela pourrait être aussi un autre axe de travail entre nous, les Algériens et les Arabes chrétiens du Proche-Orient… " (Extrait de Algérie-Magazine, semaine du 30, 09 au 6, 10, 1999).

Regard vers l'avenir

Au cours de la première semaine d'octobre 1999, le ministre des affaires étrangères suisse a fait une visite officielle en Algérie et il a rencontré le Président. Selon le reportage de la T.V. algérienne, ils ont parlé de saint Augustin et, à croire ce reportage, ils se sont mis d'accord pour que la Suisse envoie des spécialistes d'Augustin et d'archéologie à Hippone.
Evitant toute euphorie déplacée, nous espérons que saint Augustin sera, comme il aurait voulu l'être, un pont entre nous et ce grand peuple qui n'a plus peur de l'enfant de Thagaste. Quant à nous, nous devons être disponibles pour aider le peuple algérien à découvrir combien Augustin, sa personne et son œuvre, sont une véritable contribution de l'Algérie pour une meilleure humanité.
De plus en plus, les Algériens nous demandent de la littérature sur saint Augustin. Depuis une dizaine d'années, notre communauté s'efforce de mettre sur pied une bonne bibliothèque. Nous ne pouvons pas nous plaindre. Mais je me permets de faire un appel à tous ceux et celles qui éventuellement pourraient nous aider à agrandir notre bibliothèque. Si vous avez des livres sur saint Augustin ou autre matériel (par exemple sur l'archéologie, l'histoire de l'Empire Romain, etc.), et que vous auriez voulu en faire cadeau, nous vous serions très reconnaissants. Merci d'avance.

Père Lucien BORG. O.S.A.

 

 Page réalisée par D. Remiot

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