AUGUSTIN et GREGOIRE DE NYSSE
L'ascension de l'âme vers Dieu

Je te cherchais hors de moi, et je ne t'ai pas trouvé.
(Augustin)
Ayant laissé les apparences, l'esprit va
plus à l'intérieur jusqu'à l'inconnaissable.
(Grégoire de Nysse)

La lecture des Confessions m'a fait découvrir bien des points communs avec la spiritualité orientale, dont Augustin n'aurait lu, dit-on, aucun livre! Me souvenant de certaines critiques dont il a été l'objet, j'ai voulu rechercher ce qui pourrait le rapprocher de l'Orient. Afin d'éviter la dispersion, je me suis concentrée sur l'œuvre de Grégoire de Nysse (né en 335/340, et mort en 394). Il n'est pas inutile de rappeler que les mystiques grecs ne se racontent pas. A travers la méditation de l'Écriture, ils invitent à un cheminement spirituel, qu'ils ont d'abord vécu profondément. Augustin de son côté nous livre lui-même son expérience dans ce chant d'action de grâce que sont les Confessions.

Des exercices spirituels
pour l'ascension de l'âme

Ni Grégoire de Nysse, ni Augustin n'a laissé de traité sur la vie spirituelle. Aussi est-ce à tâtons que je m'avance. Dans son introduction à la Vie de Moïse, le cardinal Daniélou écrit : " Le but de la vie spirituelle est de rendre l'âme à sa vraie nature. Cette restauration se fait par un retour de l'âme à elle-même et par la purification de ce qu'elle porte en elle. Cette vraie nature de l'âme, c'est d'être image de Dieu. C'est cette image qu'il s'agit de dégager en la purifiant de tout revêtement étranger qui, comme la rouille, efface l'effigie. Tout ceci est commun à Plotin, Grégoire et Augustin. " Nous laisserons Plotin de côté pour nous limiter à Grégoire et Augustin.

Une ascension graduelle de l'âme.

Regardons d'abord Grégoire de Nysse. Dans une homélie sur le Cantique des Cantiques, il met clairement en évidence le mouvement par lequel l'âme revient à sa nature première. C'est l'Épouse qui parle : " Laissant toute la création et dépassant tout ce qui peut être connu d'elle, renonçant à l'aide de tout concept, j'ai trouvé par la foi celui que j'aime, et tenant celui que j'ai trouvé par la saisie de la foi, je ne le laisserai échapper jusqu'à ce qu'il entre dans ma chambre . "
On retrouve le même mouvement chez Augustin. Celui-ci distingue trois niveaux dans l'ascension vers Dieu : des corps à l'âme, et à l'intérieur de l'âme, de l'inférieur au supérieur : " Eh bien ! qu'est-ce que j'aime quand je t'aime ? Ce n'est pas la beauté d'un corps… J'ai interrogé la terre et elle m'a dit : " Ce n'est pas moi. " … Je me suis tourné vers moi : " Et toi, qui es-tu ? " J'ai répondu : " Je suis homme ." etc. Qu'est-ce donc que j'aime quand j'aime mon Dieu ? Quel est cet être au-dessus de la cime de mon âme ? Par mon âme elle-même, je monterai jusqu'à lui…" (X, 6, 8 - VII, 11).

Toujours plus vers l'intérieur (Grégoire)

Chez Grégoire, le mouvement de la pensée se décompose en trois degrés : " La connaissance religieuse est d'abord lumière quand elle commence à apparaître… Mais plus l'esprit, dans sa marche en avant, parvient à comprendre ce qu'est la connaissance des réalités et s'approche davantage de la contemplation, plus il voit que la nature divine est invisible. Ayant laissé toutes les apparences…, il va toujours plus à l'intérieur jusqu'à ce qu'il pénètre, par l'effort de l'esprit, jusqu'à l'Invisible et à l'Inconnaissable et que là, il voie Dieu. " (Vie de Moïse 376 D). Grégoire discerne ainsi les trois degrés suivants :

Trois exercices pour la montée de l'âme (Augustin )

Augustin distingue également trois degrés ou niveaux, en lien avec les trois disciplines du savoir : détachement du sensible (physique), ouverture au monde spirituel (logique), adhésion à Dieu (éthique). Dans le De vera religione, il explicite ainsi sa pensée :

Augustin retrouve par ce biais la structure trinitaire de l'âme : elle est, elle connaît, elle veut (esse, nosse, velle), chacune de ces fonctions renvoyant à Dieu en tant qu'Auteur (Père), Dispensateur (Fils) et Inspirateur (Esprit) de l'âme. La vie spirituelle passe par des degrés, ce qui suppose des " exercices ", allant de l'extérieur à l'intérieur, et à l'intérieur vers le plus intérieur (foris, intus, interius). Il nous faut être attentifs à l'évaluation de chacun des ces trois degrés à travers l'œuvre de nos deux maîtres.

Premier degré
Les pièges du monde sensible

Pour Grégoire, le premier degré est à la fois séparation et illumination, deux aspects du baptême. Le terme de cette voie sera l'apatheia avec la parrhesia pour couronnement.

Séparation et illumination.

Chez Grégoire, la vie spirituelle suppose d'abord une séparation, illustrée par la figure de Moïse quittant sa mère adoptive pour rejoindre ses frères. "Quand il fut sorti de l'enfance, instruit, durant son éducation de prince, de la culture profane, il ne choisit pas cependant ce qui passait pour glorieux chez les païens et n'accepta pas plus longtemps de reconnaître pour mère celle qui l'avait adopté, mais qui ne l'était pas réellement " (Vie de Moïse I,18)
La séparation prépare l'illumination intérieure du Verbe, ce qu'illustre l'épisode du Buisson ardent : " Le premier enseignement que nous donne cette lumière, c'est de nous apprendre ce que nous devons faire pour nous tenir sous les rayons de la lumière véritable ; et c'est qu'il n'est pas possible à des pieds chaussés de courir vers la hauteur où la lumière de la vérité apparaît, mais qu'il faut dépouiller les pieds de l'âme du revêtement des peaux mortes dont notre nature a été revêtue aux origines lorsque nous fûmes mis à nu pour avoir désobéi au commandement divin. Quand nous aurons fait cela la connaissance de la vérité se manifestera d'elle-même " (Vie de Moïse II, 22).

Augustin se retrouve sur la même longueur d'ondes. La séparation se traduit par sa lutte contre le mal. Alors qu'il était déjà certain de la vérité catholique, il se sentait incapable de rompre les liens du péché : " J'ai découvert que j'étais loin de toi, dans la région de la dissemblance " (VII, 10, 16). Le Verbe fait chair est alors son unique espoir : " Et je cherchais la voie… et je ne trouvais pas, tant que je n'avais pas embrassé le Médiateur entre Dieu et les hommes, l'homme Jésus-Christ... " ( VII, 18, 24).
Quant au thème de l'illumination, elle vient du Christ : " J'avais la certitude qu'il valait mieux me donner à ton amour que de m'abandonner à ma convoitise ; mais l'un plaisait et me pliait à lui, l'autre m'attirait et me liait à lui. En vérité, je n'avais rien pour te répondre quand tu me disais : " Lève-toi, toi qui dors, relève-toi d'entre les morts et le Christ t'illuminera." Dans ma misère, qui donc aurait pu me délivrer de ce corps de mort, sinon ta grâce par Jésus-Christ notre Seigneur ? " (VIII, 5, 12).

Une âme apaisée et libre

Dès lors, nous pouvons prévoir ce que sera l'apatheia : un état de l'âme pacifiée, invulnérable aux passions. Ainsi Moïse n'est-il pas atteint par les tentations de jalousie dont sont blessés Aaron et Marie : " L'assaut de ceux qui l'attaquaient est émoussé à son contact " (Vie de Moïse II,260). L'âme qui lutte contre les passions participe déjà à la vie divine : " Le but de la vie vertueuse, c'est la ressemblance avec Dieu. Et c'est pour cela que les âmes vertueuses s'appliquent à acquérir la pureté de l'âme et le dégagement de toute affection sensuelle, afin d'avoir en elle l'empreinte de la nature divine par le moyen d'une vie meilleure. "
La parrhesia (liberté), qui est le couronnement de l'apatheia, réintroduit l'âme dans une liberté de relation avec Dieu. " Libéré de la mort et relevé de sa chute, il (Adam) se tient devant la face de Dieu, hors de laquelle il avait été transplanté lorsque, d'abord, il eut mangé des choses défendues par le commandement et que par honte il se fut caché à l'ombre du figuier. Ayant recouvré à nouveau la parrhésia, il est restitué à la lumière vivante " (XLIV, 581 A).

Chez Augustin, ces deux aspects sont également importants. D'abord l'apaisement des passions : " Nous avons besoin de nous tenir à l'écart du tumulte des choses qui passent pour arriver à une certaine sécurité… C'est ainsi qu'on peut goûter une vraie joie dont une parcelle ne peut pas se comparer avec nos autres joies… Pourquoi, même au sein de nos activités, ce calme demeure si c'est bien de ce sanctuaire secret que nous revenons vers l'action ? " (Lettre 10, 2-3). C'est lorsqu'elle est pacifiée que l'âme peut vivre une relation de liberté et de confiance filiale avec Dieu. C'est ce que ne cessent de chanter les psaumes : " Si donc tu veux être l'ami de Dieu, aime-le du plus profond de ton cœur ; aspire à lui en aimant, brûle de ce désir, car tu ne peux rien trouver de plus doux, rien de meilleur, rien de plus heureux, rien de plus durable. Rien n'est plus durable que ce qui est éternel ! " (in Ps. 85,8).

Deuxième degré
L'activité de l'intelligence

Le deuxième degré est le domaine propre de l'activité intellectuelle. Il me semble qu'Augustin est particulièrement à l'aise dans cette voie où, ayant quitté le monde, l'âme revient vers l'intériorité spirituelle.

Du visible à l'invisible

Chez Grégoire de Nysse, il s'agit d'une montée de l'esprit qui consiste dans un dégagement du sensible et une accoutumance aux réalités invisibles : " Celui qui a abandonné les plaisirs de l'Égypte dont il était esclave avant d'avoir traversé la mer trouve d'abord la vie pénible et désagréable, privé qu'il est des jouissances passées. Mais le bois est jeté dans l'eau, c'est-à-dire si l'on adhère au mystère de la Résurrection qui a eu son principe dans le bois - par bois tu as compris évidemment la croix - alors la vie vertueuse devient plus douce et rafraîchissante que toute douceur dont le plaisir flatte les sens, douceur qu'elle puise dans l'espérance des biens futurs " (Vie de Moïse II,92).

Dès les Soliloques, Augustin décrit un mouvement semblable : " C'est de fuir absolument toutes ces choses sensibles ; c'est de bien prendre garde, tant que nous portons ce corps terrestre, que leur glu ne paralyse nos ailes. " (I, 14, 22). Au passage, il est bon de se rappeler, à propos des ailes, que chez Grégoire de Nysse cette voie est aussi celle de la course et du vol, et que nous la retrouverons encore dans la troisième voie. Cette voie fait découvrir à l'âme que le monde sensible est " vanité ", la vérité étant dans l'intériorité spirituelle de l'âme, là où réside Dieu : Augustin joue souvent sur l'opposition entre vanitas et veritas.

Dieu était à l'intérieur

Ce qui est réel, c'est la vérité qui habite au cœur de l'homme. Dans la deuxième homélie sur le Cantique des Cantiques , Grégoire invite à se détourner des tentations et à se laisser guider par le Seigneur. " Chaque fois que quelqu'un fuit l'Egyptien et que, parvenu hors des frontières, il s'effraie des attaques des tentations, son guide lui apprend à attendre d'en-haut le secours inespéré. " (Vie de Moïse n°120). Il ajoute : " Lorsque l'âme devient tout à fait simple, unifiée et tout à fait déiforme, elle trouve le Bien vraiment simple et immatériel " (XLVI,93,C).

C'est en revenant à notre cœur, dira Augustin, que nous trouvons Dieu : " Intus enim erat. Il était à l'intérieur, et moi j'étais dehors " (VII, 7,11 ; VII, 10,16). Dieu se révèle comme le Maître intérieur (X,15,36), qui fait entendre sa voix à l'oreille de l'âme (VII,8,12). Aller vers la vérité, connaître Dieu sont des termes " synonymes ". Le passage de la multiplicité vers l'unité caractérise cette étape décrite au début des Confessions : " O douceur qui ne trompes pas, ô douceur de bonheur et de sécurité, toi qui me rassembles de la dispersion où sans fuir je me suis éparpillé, quand je me suis détourné de toi, l'Unique, pour me perdre dans le multiple " (II,1,1).

Troisième degré
C'est la charité qui connaît

A ce troisième degré, nous abordons la vie mystique proprement dite. C'est le temps de la Ténèbre où Dieu n'apparaît jamais : il est comme une personne, c'est-à-dire une présence. Toute la vie mystique est là, dans la nuit des sens et des concepts, alors que la présence de Dieu se fait de plus en plus proche.

Ce que Dieu n'est pas

Un premier caractère de cette voie est l'intériorité . Grégoire écrit : " Le texte nous enseigne que la connaissance (gnose) religieuse est d'abord lumière, quand elle commence à apparaître… Plus l'esprit, dans sa marche en avant, parvient… s'approche davantage de la contemplation, plus il voit que la nature divine est invisible. Ayant laissé toutes les apparences…, il va toujours plus à l'intérieur jusqu'à ce qu'il pénètre, par l'effort de l'esprit, jusqu'à l'invisible et à l'inconnaissable et que là il voie Dieu " (Vie de Moïse II, 162).
Ce caractère se retrouve aussi chez Augustin. Rentré en lui-même, l'esprit veut comprendre non plus ce que Dieu est pour l'esprit, mais ce qu'il est en lui-même. " Deus interior intimo meo, superior summo meo. " (C.III,6,11), ou encore : " Nous le voyons à l'intérieur de nous-mêmes, ou plutôt au-dessus de nous dans la vérité même… " (De Trinitate VIII,9,13). Dieu est à la fois immanent et transcendant. Comme les Pères grecs, Augustin adopte une théologie négative. " Si vous ne pouvez maintenant comprendre ce que Dieu est, comprenez au moins ce que Dieu n'est pas " (in Jn.Ev.Tr. 23,9).

Dieu est dans la ténèbre

Pour Grégoire de Nysse, la ténèbre figure l'obscurité totale de l'esprit devant la réalité divine. " C'est dans la lumière que Dieu commença à se manifester à Moïse. Puis il parla avec lui dans la nuée. Enfin s'étant élevé davantage dans la perfection, il voit Dieu dans la ténèbre. " " L'âme qui a cheminé vers les sommets, ayant abandonné les choses d'en-bas…entre dans le sanctuaire de la connaissance mystique environnée de toutes parts par la ténèbre divine. Là, seuls restent proposés à la contemplation de l'âme l'invisible et l'incompréhensible " (XLIV 1000 D ; 1000 A).
Si Augustin ignore ce terme de ténèbre, il me semble que la vie de foi, telle qu'il l'expose, en est un équivalent, par exemple dans la Lettre 120 à Consentius : " Si lorsque vous pensez à ce mystère (de la Trinité), quelque image corporelle se présente à votre esprit, chassez-la bien loin de vous, désavouez-la, méprisez-la, rejetez-la, fuyez-la, car avant de pouvoir connaître ce que Dieu est, c'est déjà beaucoup de savoir ce qu'il n'est pas. "

L'âme se mêle à ce qu'elle aime

Cette voie est aussi, pour Grégoire, celle de l'union par l'amour. " Les jeunes filles qui ont grandi dans les vertus et ayant atteint la maturité, sont entrées dans la chambre des divins mystères, aiment la beauté de l'Époux et l'attirent à elles par l'amour " (Cant. 784 C). L'union à Dieu se réalise par l'Agape : l'âme se " familiarise " , se " mêle ", à ce qu'elle aime. " Elle adhère et se mêle à ce seul réellement aimable et désirable par l'activité vivante de la charité, se transformant en ce qu'elle appréhende et découvre toujours. " (XLVI,93 C)
Chez Augustin, l'âme se laisse entraîner vers Dieu par une sorte de gravitation, un pondus ad sursum : " Pondus meum amor meus : mon poids, c'est mon amour ; c'est lui qui m'emporte où qu'il m'emporte… " (XIII, 9, 10) Citons le texte sur le psaume 99 : " C'est par le cœur qu'on tend vers lui, et où est-il ce cœur qui nous permet de le voir ? " Heureux les cœurs purs, il verront Dieu " (Mt.5, 8). Plus la ressemblance est grande entre Dieu et toi, plus l'amour augmente en toi et plus tu commences à sentir Dieu. Si tu lui es semblable, grande sera ta joie…" .

L'épectase
Un progrès continuel vers Dieu

L'âme ayant atteint le sommet de son ascension, il pourrait sembler que son désir est comblé puisqu'elle est unie à son Bien-Aimé. Mais pour Grégoire apparaît une réalité nouvelle : la jouissance des biens divins ne fait qu'augmenter la soif de l'âme, un thème également familier à Augustin. La vie spirituelle consiste en un progrès continuel, appelé épectase d'après le texte de saint Paul : " Oubliant ce qui est derrière moi, et tendu vers ce qui est en avant… " (Ph. 3,13).

Tendu vers ce qui est en avant…

Dès le début de la Vie de Moïse, Grégoire évoque ce progrès continuel : " Chacun sait que tous les êtres soumis au devenir ne demeurent jamais identiques à eux-mêmes, mais passent continuellement d'un état à un autre, par un changement perpétuel, qui est toujours en bien ou en mal (...). Or, être sujet au changement, c'est naître continuellement " (II, 2). Dans cette perspective il présente Moïse avançant dans la vie spirituelle, comme " l'ardent amant de la Beauté ". Ses homélies sur le Cantique des Cantiques décrivent lyriquement ce cheminement. " Mais voici que maintenant elle (l'âme) a eu part aux biens selon qu'elle le pouvait recevoir ; à nouveau le Verbe l'attire à la participation de la Beauté surnaturelle, comme si elle en était au commencement et n'y avait encore eu aucune part. (...) Ainsi la beauté se manifestant toujours davantage, le divin s'accroît dans la même proportion que le progrès et à cause de la surabondance des biens qu'elle découvre toujours dans l'ordre immatériel, il lui semble qu'elle n'en est qu'au début de son ascension…" (5° homélie sur le Cantique).

Augustin développe ce même thème en référence à saint Paul, qu'il cite lors de la " Contemplation d'Ostie " : " Nous parlions ensemble dans un tête-à-tête fort doux. " Oubliant le passé, tendus vers l'avenir " , nous nous demandions entre nous, en présence de la Vérité que tu es, toi, ce que pourrait être cette vie éternelle des saints… " (IX, 10, 23). A des objecteurs qui demandent : Que faisait Dieu avant la création, il répond : " Qu'ils se tendent, eux aussi vers les choses qui sont en avant…" (XI, 30, 40 ) - Ou encore : " Toi, parle dans mon cœur en toute vérité… Je veux entrer dans ma chambre, te chanter des chants d'amour,… me souvenant de Jérusalem, tendu vers elle, le cœur haut, de Jérusalem ma patrie…, et de toi, au-dessus d'elle " (XII, 16, 23). Tendu vers " ce qui est en avant ", il interroge : " Quand arriverai-je ? " ( XIII, 13, 14).

Sans relâche poursuivez sa face

Cet ardent désir risque de se relâcher. C'est pourquoi, Grégoire comme Augustin insiste sur la persévérance. A cette étape, ils parlent de l'ascension, de l'échelle, de la course. Pour Grégoire de Nysse " l'aventure " spirituelle est souvent présentée en formules paradoxales : "Trouver Dieu consiste à le chercher sans cesse. En effet, chercher n'est pas une chose et trouver une autre, mais le gain de la recherche c'est la recherche même. "

Ce thème se trouve également chez Augustin : " Cherchons-le pour le trouver, parce qu'il est caché, et après l'avoir trouvé cherchons-le encore, parce qu'il est immense. Ailleurs on dit : sans relâche poursuivez sa face. " (Ps. 104, IX, 12,1) Ou encore dans le De Trinitate : " La perfection de cette vie, d'après l'apôtre, n'est pas autre chose que d'oublier ce qui est en arrière pour s'étendre, par une tension de tout soi-même, vers ce qui est en avant. " Et puis, il y a cette admirable prière finale : " Seigneur mon Dieu, mon unique espérance, exauce-moi de peur que, par lassitude, je ne veuille plus te chercher, mais fais que toujours je cherche ardemment ta face (Ps 104, 4) O toi, donne-moi la force de te chercher, toi qui m'as fait te trouver et qui m'as donné l'espoir de te trouver de plus en plus… " (Trinité XV, 28, 51).

La vie mystique représente une succession de morts et de résurrections, à travers lesquels l'âme s'approche de Dieu qui habite en son centre. Le progrès vers l'intériorité consiste pour Grégoire, en une découverte toujours nouvelle de Dieu, " de commencements en commencements par des commencements qui n'ont pas de fin ". C'est un mouvement semblable qu'on décèle chez saint Augustin : " Et la vie heureuse, la voilà, éprouver de la joie pour toi, de toi, à cause de toi. " (X, 22, 32). Une telle joie en est toujours à son commencement.

Sœur Marie Emmanuelle, OSB
Abbaye Saint-Louis du Temple

 

 Page réalisée par D. Remiot

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