" Aime
et fais ce que tu veux ! " On a souvent abusé
de cette sentence. Elle peut justifier tous les laxismes. Que
veut dire Augustin, sinon que l'Amour peut se passer de loi ?
Toute la loi se résume à ses yeux à aimer
Dieu et son prochain. C'est simplement l'Evangile.
Une volonté qui serait transfigurée par l'Amour
serait à ce point fascinée par le bien qu'elle deviendrait
étrangère au mal. Elle n'aurait plus besoin de loi,
car elle ne serait plus tentée de s'écarter de l'amour
et donc de son vrai bien. Nous n'en sommes hélas pas là,
car le cur de l'Homme reste partagé. C'est pourquoi
Augustin distingue amour et amour. Deux amours contraires divisent
le cur de chacun de nous. Augustin le sait d'expérience
: " Ainsi deux volontés en moi l'une ancienne
l'autre nouvelle, celle-la charnelle celle-ci spirituelle, étaient
aux prises ; et leur rivalité disloquait mon âme
. "
Dans la cité
de Dieu, il fera un commentaire célèbre : "
Deux amours on fait deux cités : l'amour de soi jusqu'au
mépris de Dieu, la Cité terrestre, l'amour de Dieu
jusqu'au mépris de soi, la Cité céleste.
"
En français
nous n'avons qu'un seul mot pour exprimer toute les gammes des
amours ; Or Augustin fait une différence jusque dans le
vocabulaire qu'il utilise. Il dit non pas : Ama et quod
vis fac ! comme on le répète souvent, mais
Dilige la dilection désigne l'amour désintéressé,
tel qu'il s'est manifesté dans le Christ qui nous a aimé
alors qu'il n'y avait rien d'aimable en nous. Un tel amour est
sans calcul, il requiert un choix, parfois déchirant.
Qu'un être soit habité par un tel amour, il sera
libéré de tout égoïsme, et en tout ce
qu'il fera, il ne fera rien qui soit contre l'amour. " Aie
au fond du cur la racine de l'amour : de cette racine il
ne peut rien sortir que de bon. "
Un tel amour
n'est pas spontané. Il exige un difficile apprentissage.
Augustin nous a laissé le témoignage de son expérience
personnelle. Dans ses jeunes années, seul l'amour sensuel
avait prise sur lui : " Quel était mon plaisir,
sinon d'aimer et d'être aimé ? Mais je ne me tenais
pas dans la mesure d'un échange d'âme à âme,
juste là où se trouve le sentier lumineux de l'amitié.
" " Je n'aimais pas encore et j'aimais à aimer
je cherchais sur quoi porter mon amour de l'amour. "
Loin de vouloir
le bien de l'autre, il ne cherche que son intérêt.
Au lieu de dilater le cur, il l'aliène. Il se croit
comblé, alors qu'il est source de troubles et de tourments
: jalousie, soupçons, craintes, colères, querelles.
" J'en vins à me ruer dans l'amour
Car
je fus aimé et je parvins aussi en secret à la jouissance
qui enchaîne, et je m'enlaçais avec joie dans les
nuds de misère. " L'amour égoïste
est une dure servitude. Tout autre est la dilection, dont l'autre
nom est " charité ".
C'est un amour vraiment libre, qui est au bout d'une lutte épuisante
contre soi-même. Il ne peut réellement s'apprendre
qu'à l'école du Christ. " Il n'y avait
pas de raison que Jésus vînt, sinon la charité
"
Agir par dilection,
c'est agir comme Dieu. " Agir contre la dilection,
c'est agir contre Dieu " Ces deux amours contraires
sont tellement mêlés que l'illusion nous guette.
Il est si facile de se payer de mots. Voici un commentaire dans
lequel Augustin fustige les chrétiens de son temps : "
Ils ont beau entrer dans les églises, ils ne peuvent
être comptés au nombre des fils de Dieu ; cette source
de vie ne leur appartient pas
Avoir le baptême, le
mauvais le peut aussi :
porter le nom de chrétien,
le mauvais le peut aussi, mais avoir la charité et être
mauvais cela ne se peut. " Un choix s'impose donc
à chacun et ce choix est décisif pour notre destinée
: " Tel on aime, tel on est ! Tu aimes la terre ? tu
seras terre. Tu aimes Dieu ? que dirais-je ? seras-tu dieu ? Je
n'oserai pas le dire de moi-même, écoutons les Ecritures
: J'ai dit : vous êtes des dieux, vous êtes tous les
fils du Très-Haut. " Si tel est l'enjeu de
ce choix, on comprend l'invitation pressante d'Augustin à
répondre à l'amour désintéressé
de Dieu pour nous par un amour tout aussi généreux
: " Ne soyons pas paresseux à lui rendre amour
pour amour
"
Marcel Neusch, assomptionniste
|
|