Pèlerinages en Terre sainte
Premiers pas d’une longue tradition des Augustins de l’Assomption

La relance des pèlerinages

Chez beaucoup de catholiques de France, la défaite de 1870, la perte de l’Alsace- Lorraine, puis la Commune de Paris avaient créé un profond traumatisme, ressenti comme la punition de fautes nationales. Très vite se développe un mouvement de rénovation spirituelle qui s’exprime par une grande envie de prier et d’agir pour le « salut de la France ». Cet élan va trouver un relais dans la jeune congrégation des Augustins de l’Assomption, fondée à Nîmes en 1845 par le P. Emmanuel d’Alzon. D’abord engagée dans le champ de l’éducation, par le biais de collèges et de publications spécialisées, elle va devenir un peu par hasard une spécialiste des pèlerinages, activité apostolique qui ne figu- rait pourtant pas dans les objectifs que s’était donné la jeune congrégation. Pèlerinages qui vont ensuite l’entraîner dans la grande aventure de presse qui la conduira au « Bayard » d’aujourd’hui.

Le campement de la caravane
des pèlerins de 1882 à
Sindjil, à la veille de l’arrivée
à Jérusalem. En médaillon, le
P. François Picard, qui dirigea
le premier pèlerinage.
(Le Pèlerin, 10 juin 1882)

LE 24 JANVIER 1872, LE P. FRANÇOIS PICARD, qui sera le second supérieur général des assomptionnistes à la mort du P. d’Alzon en novembre 1880, et Mère Marie-Eugénie de Jésus, fondatrice des Religieuses de l’Assomption, que Benoît XVI vient de canoniser le 3 juin 2007, fondent dans cet esprit , « pour travailler au salut de la France », l’association Notre-Dame de Salut, qui va être la mère de nombreuses oeuvres spirituelles et sociales.

UN PEU PAR HASARD DONC, LE P. PICARD EST AMENÉ À PRENDRE EN CHARGE LE PROJET d’un « pèlerinage pour la conversion de la France et le triomphe du Saint-Siège... une protestation catholique » qu’on voulait massive. Le pape Pie IX, en effet, en butte à l’hostilité des gouvernements laïcs d’un Royaume d’Italie qui s’est emparé de Rome en 1870, est désormais isolé, et se considère comme prisonnier à l’intérieur des murailles du Vatican. Imaginé par un prêtre savoyard, ce pèlerinage à La Salette, le premier organisé par l’association Notre-Dame de Salut, connaît des débuts difficiles. Le passage en gare de Grenoble des 2 000 pèlerins encadrés par 375 prêtres est marqué par des quolibets et des jets de pierre. Mais en ce mois d’août 1872, on s’organise et le 22 août 1872 se fonde un Conseil général des Pèlerinages à La Salette. Grâce au développement des moyens de transport, surtout du train, commence l’ère des pèlerinages populaires. Par leur « visibilité » et leur manière quelquefois ostentatoire d’occuper la rue, l’espace public, c’est une évolution importante, au moment où la société civile tend à se séculariser et à renvoyer le culte, les Eglises, et singulièrement les catholiques, vers le seul domaine privé.

ON SE DIRIGE VERS LES SANCTUAIRES MARIAUX, La Salette, Lourdes ou Pontmain, mais on va aussi à Ars et Paray-le-Monial. Sans même parler des sanctuaires régionaux ou locaux. La démarche est spirituelle, mais aussi politique, dans un climat de restauration monarchiste. On réplique aux anticléricaux, qui voient dans les pèlerinages une affaire de superstition, ou au président de la République, Adolphe Thiers, qui cherche à calmer ces derniers en déclarant : « Les pèlerinages ne sont plus dans nos moeurs. » Le P. d’Alzon, d’abord peu convaincu par ces activités de pèlerinage où il craignait de voir ses religieux s’enliser, finit par reconnaître leur succès. Au lendemain d’un premier pèlerinage à Rome en mai 1873 et à la veille du premier « Pèlerinage national » à Lourdes que suivront 492 personnes, le Conseil général des Pèlerinages édite un bulletin dont il ne mesure sans doute pas la postérité, Le Pèlerin , qui paraît pour la première fois le 12 juillet 1873. L’espoir d’une restauration monarchiste disparaît rapidement, mais les assomptionnistes ne désespèrent pas de fédérer un parti catholique qui ne verra jamais le jour. Pourtant, le plus important subsiste, l’habitude désormais prise des pèlerinages.

DE BULLETIN DE LIAISON DU CONSEIL GÉNÉRAL DES PÈLERINAGES, LE PÈLERIN est devenu depuis 1877 sous l’impulsion du P. Vincent de Paul Bailly, un hebdomadaire d’information que celui-ci qualifiera de « journal catholique humoristique, qui tranchait sur les moeurs graves et un peu compassées des feuilles pieuses du temps ». On y favorise encore beaucoup de pèlerinages, on en organise même. C’est ainsi qu’au moment où Le Pèlerin met sur pied un pèlerinage à Rome pour la canonisation de saint Benoît Labre, qui rassemblera 500 personnes début décembre 1881, on trouve dans son édition du 19 novembre un article opportunément titré « Jérusalem ! Jérusalem ! », qui rend compte de l’initiative prise par les catholiques du Nord et du Pas-de-Calais d’un pèlerinage populaire en Terre Sainte. Une gravure proposant une « vue panoramique de Jérusalem où va se rendre bientôt le premier pèlerinage populaire organisé depuis les croisades », accompagne l’exposé détaillé du projet présenté à Lille par M. Tardif de Moidrey, qui en sera la cheville ouvrière. Le Pèlerin, qui a précédemment publié plusieurs articles en ce sens, ne cache pas son enthousiasme devant pareille perspective : à la fin de l’article, on trouve une première liste de souscripteurs « en faveur de l’oeuvre du Pèlerinage populaire de pénitence à Jérusalem ». Le journal est le premier inscrit pour 300 francs. Le Pèlerin , dont le titre arbore sur sa première page depuis 1877 Notre- Dame de Salut bordée de deux vues de Jérusalem et Rome, est en voie de concrétiser son grand projet catholique.

Annonçant
le premier
Pèlerinage
à Jérusalem,
le Pèlerin du
19 novembre
1881
proposait à
ses lecteurs
cette vue très
idéalisée de
la cité sainte.

MAIS DU PROJET À LA MISE EN OEUVRE, IL Y A ENCORE BIEN DES INCONNUES. A Lille, M. Tardif du Moidrey ne cache pas les difficultés. Il s’agit bien d’un pèlerinage : « Nous voulons faire une croisade pacifique et conquérir Jérusalem le chapelet à la main ». Mieux, « rien ne sera organisé pour satisfaire la curiosité des touristes. Les pèlerins se contenteront du nécessaire, et, sans prétendre leur imposer administrativement une vie trop dure, on disposera toute chose en vue de la plus stricte économie ». On partira de Marseille : « Une maison de cette place s’offre à fournir un vapeur aménagé spécialement ; chaque passager aurait un matelas dans les ponts ». Une fois arrivés à Jaffa, six à sept jours plus tard, il faut, pour parvenir à Jérusalem « franchir une distance de 16 à 17 lieues sans moyens de transport suffisants pour un grand pèlerinage. Des personnes valides et assez fortes pour faire ce trajet à pied, en deux ou trois jours, pourraient donc seules être admises ». « Quant à la nourriture, on y pourvoira (...) Il faut avoir en vue de vrais pèlerins, assez pieux pour consentir à livrer à l’imprévu l’heure du déjeuner, voire même celle du dîner ». Un programme sévère pour lequel il faudra trouver 400 volontaires, chiffre minimum pour voyager au meilleur prix.

LA MOTIVATION EST ON NE PEUT PLUS CLAIRE : « Organiser des pèlerinages à la portée du plus grand nombre dans un but de piété et de véritable pénitence, n’est-ce pas une oeuvre catholique et nationale par excellence ? » Les Français sont en effet en retard : « Chaque année, dix mille Russes, autant de Grecs schismatiques vont en Terre sainte. La vraie Eglise y est représentée par quelques dizaines de ses enfants ! On désire voir cesser cet état de choses ». En cette époque bien peu oecuménique, on le voit et on le verra encore, la rivalité entre Eglises chrétiennes est souvent aiguë, parfois violente. De même, se mêlent les concepts de pèlerinage et de croisade, aussi pacifique qu’on veut qu’elle soit. « Dieu le veut ! » lit-on en titre le 14 janvier 1882 au-dessus de l’article qui lance officiellement le Pèlerinage populaire de pénitence à Jérusalem et juste en dessous d’une gravure montrant « la mosquée, dite d’Omar, qui remplace le Temple du vrai Dieu ».

MAIS LE CRI REPRIS DES PREMIERS CROISÉS EST LOIN D’ÊTRE TRIOMPHAL. « Tout semble perdu, commence l’article du Pèlerin. Les élections ont donné ce qu’elles devaient donner (un très net recul des monarchistes et une victoire des républicains anticléricaux), et Dieu semble prendre à tâche de nous désespérer des moyens humains, afin que nous acceptions sa main secourable. (...) Tout semble perdu et peut-être que tout va être sauvé, car, pour la première fois depuis les Croisades, un pèlerinage vraiment populaire va porter les larmes de la France à Bethléem, Nazareth et Jérusalem, et c’est toujours là qu’on trouve le salut. »

 

 

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