Pèlerinages en Terre sainte Premiers pas d’une longue tradition des Augustins de l’Assomption

Partir à Jérusalem

Ce pèlerinage a pour but la prière, la pénitence et l’expiation pour le Triomphe de l’Eglise et du pape, le salut de la France, la conversion des pécheurs, le salut des âmes du purgatoire et le salut des pèlerins ». Le premier « Pèlerinage populaire de pénitence » à Jérusalem porte parfaitement son nom. Pour qui aurait encore un doute, cette définition, qui figure en tête des deux pages annonçant le lancement du pèlerinage dans Le Pèlerin du 21 janvier 1882, est immédiatement suivie d’un « avis » : « Il ne s’agit pas d’un simple voyage, mais d’un vrai pèlerinage et un pèlerinage de pénitence. Un règlement sera établi pour le trajet comme pour la durée du séjour à Jérusalem ou même à Nazareth. Tout le monde devra s’y soumettre. Nul ne pourra quitter le pèlerinage sans une autorisation formelle du directeur. Quiconque ne veut pas prier, souffrir, obéir ne doit pas se faire inscrire. » On est bien dans l’exacte perspective du message de la Vierge à Lourdes, où les assomptionnistes dirigent déjà le « Pèlerinage national » : « Pénitence, pénitence, pénitence !»

POUR CE QUI CONCERNE LE SECOND QUALIFICATIF DU PÈLERINAGE, les choses sont plus complexes. Par populaire, il faut en effet d’abord comprendre ouvert au plus grand nombre. Depuis 1853, de petits groupes de pèlerins se rendent à Jérusalem. Du premier fit d’ailleurs partie l’abbé Langénieux. Devenu cardinal-archevêque de Reims, il participera en 1893 au douzième Pèlerinage de Pénitence comme légat du pape Léon XIII. Mais le projet porté par Notre-Dame de Salut et Le Pèlerin est plus vaste. Il n’en est pas moins cher. Pour un voyage d’un mois, dont quinze jours sur place, le prix des places est de 550 francs-or en première classe, 425 francs en deuxième et 250 francs en troisième (une note précise que les pèlerins voyageant dans cette troisième classe « ne sont pas sur le pont et sont couchés sur des matelas »). Ceci sans compter le voyage en train jusqu’à Marseille et les frais sur place, notamment la nourriture pendant deux semaines ou le passage facultatif par Nazareth et la Samarie, avec la location de chevaux, qui renchérissent le coût final. Très approximativement, on peut estimer les prix annoncés à 1 950 euros, 1 500 euros et 900 euros actuels.

COMPTE-TENU DU NIVEAU DE VIE DE L’ÉPOQUE (le salaire ouvrier dépassait à peine 3 francs par jour), cela ne peut concerner qu’une petite minorité de gens aisés. Mais les promoteurs du pèlerinage vont astucieusement contourner la difficulté par une double démarche. L’une toute spirituelle, en invitant à une union de prière pendant le pèlerinage à travers pénitence, chemin de croix, messes, rosaires... L’autre plus... économique, qui propose de participer au pèlerinage « par procuration », via une souscription qui permettra, comme cela existe déjà pour Lourdes, d’envoyer à Jérusalem des « pèlerins pauvres ». « Ci-inclus 300 francs pour un pèlerin pauvre, écrit à son journal un lecteur du Pèlerin de Valence. Plus heureux que moi, il pourra faire cet émouvant pèlerinage que l’état de ma santé m’interdit. J’espère que ce fortuné remplaçant ne m’oubliera pas dans ses prières à Jérusalem... » C’est par centaines, et pour des dons de tous ordres, des plus humbles aux plus importants, que Le Pèlerin va recevoir de tels courriers. Des journaux catholiques, confrères du Pèlerin, comme l’Univers de Louis Veuillot, Le Monde ou L’Union ont chacun contribué pour 100 francs. Ce qui donne une idée de la nouveauté et de l’importance de ce pèlerinage. Une étude faite sur le pèlerinage de 1884 montre que 1.002 donateurs ont contribué pour plus de 48.000 francs-or : 582 pour des dons inférieurs à 5 francs, 200 pour 200 à 400 francs alors que 4 familles offrent plus de mille francs, soit la prise en charge globale d’autant de pèlerins. En janvier 1883, Le Pèlerin conseillera « aux pénitents qui veulent se préparer à venir expier à Jérusalem, par eux ou par un ambassadeur pauvre », de « choisir soi-même son pèlerin, se grouper par oeuvre pour le constituer et jouir de son bonheur. Le secrétariat [du pèlerinage] fournira des pèlerins pauvres aux bourses riches qui en désireraient ». Fin juin 1882, près de 75 000 francs auront ainsi été recueillis, auxquels s’ajoutent 48 000 francs pour les frais d’organisation et différentes souscriptions pour des statues et ex-voto que le pèlerinage de pénitence compte bien laisser sur place. La plus symbolique, sur l’initiative du curé de Notre- Dame-des-Victoires, à Paris, sera une copie en bronze de la célèbre statue de saint Pierre de la basilique du Vatican : elle trouvera place dans l’église du Patriarcat latin de Jérusalem, où on peut toujours la voir aujourd’hui. La souscription donnera 7 400 francs. Des dons considérables, si on les rapproche des 400 741 francs qu’aura coûté à Notre-Dame de Salut l’organisation de ce premier pèlerinage, selon un bilan financier des dix premiers pèlerinages fait en 1892. Dans le rapport fait à l’association en 1894, le P. Vincent de Paul Bailly note que « douze ans durant, la souscription a fait tomber pour les pauvres 80 000 francs chaque année pour les envoyer en pèlerinage. En douze ans, 934 704,95 francs, presque un million, de souscription pour les pèlerins sans ressources de Terre Sainte ».

LE SUCCÈS EST IMMÉDIAT, accéléré par les conférences que M. Tardif de Moidrey multiplie à travers la France et conforté par les dizaines de lettres d’encouragement des évêques français. On a affrété un transatlantique pour 500 personnes ; la Guadeloupe. Fin février, le paquebot est complet, mais les inscriptions continuent d’arriver. On pourra avoir un second paquebot, la Picardie, mais il faut le payer d’avance. Alors, le P. Vincent de Paul Bailly écrit en lettres capitales dans Le Pèlerin du 4 mars, il partira « à condition que 500 pèlerins aient souscrit avant le 15 mars ». Après quelques péripéties, c’est un millier de pèlerins qui s’embarque à Marseille le 27 avril 1882. Le pape Léon XIII a approuvé ce pèlerinage aux Lieux-Saints dans une lettre au P. Picard, supérieur général des Augustins de l’Assomption, qui va diriger l’expédition.

QUI SONT CES PÈLERINS ? Ils sont un peu plus de mille dont une petite moitié de prêtres et de religieux et, parmi les laïcs, la moitié de femmes, célibataires pour la majorité. Les assomptionnistes sont dix-sept. Cinquante-sept pèlerins, dont vingtsix Alsaciens-Lorrains, viennent de l’étranger. Quelques personnalités parmi ces passagers : le comte Henri de l’Epinois qui sera un an plus tard avec le P. Bailly, le premier rédacteur de La Croix, Gabriel de Belcastel, ancien sénateur qui va jouer un rôle très actif dans les pèlerinages de pénitence, le dominicain Mathieu Lecomte, qui profitera du voyage pour acheter 45 000 francs le terrain de l’ancienne basilique Saint-Etienne où sera fondée la célèbre Ecole biblique de Jérusalem, le romancier Paul Féval (Le Bossu et autres romans de cape et d’épée), trois gardes suisses du pape, ou encore Magloire Dubois, sacristain à Alais (Gard) et son confrère Dussercle, sacristain des carmélites de Libourne. Ces derniers, à l’évidence, pointent parmi ceux qui ont bénéficié de la souscription, mais ce seront surtout des prêtres, vicaires ou curés de paroisses rurales, qui en profiteront le plus.

Le 27 avril 1882,
on embarque
sur la Guadeloupe,
quai des Anglais,
à Marseille.
Ce dessin d’un
pèlerin permet
de visualiser
les dimensions
du navire.
(Le Pèlerin,
15 mai 1882)

PREMIER ACTE DU PÈLERINAGE, LA MONTÉE À NOTRE-DAME DE LA GARDE. On a déjà beaucoup prié dans le train, si l’on en croit le récit de l’abbé Lucien Alazard, prêtre à Espallion (Aveyron) en 1882, rédigé en 1895 alors qu’il est chanoine honoraire de Rodez. Mais auprès de la « Bonne mère », on « écoute avec respect » le P. François Picard : « Il relève tous les courages, affermit les volontés sans dissimuler aucune des fatigues qui pourront se rencontrer en chemin. Pour conserver l’unité de la direction, il demanda à chacun de plier sa volonté à l’obéissance pour maintenir l’harmonie dans cette armée de croisés. » Quelques années plus tard, alors que les groupes sont devenus plus manoeuvrables, on se souviendra de cette première expédition comme de la plus « pagailleuse », tant du fait de l’inexpérience que de la taille colossale de cette « armée de croisés ».

PREMIÈRE ÉPREUVE, L’INSTALLATION SUR LES DEUX NAVIRES. La description que fait l’abbé Alazard de ce qui attend les pèlerins suffit à elle-même : « Pour avoir une idée de cette installation, il faut se représenter les étagères d’une bibliothèque. Chaque étagère était divisée par compartiments ayant chacun 50 à 60 cm de large sur une longueur de 1,80 m à 1,90 m. Un petit matelas, une paire de draps de lit, une couverture, un traversin et sous ce traversin une ceinture de sauvetage en bois de liège, voilà pour notre lit de repos pour les nuits de la traversée et les crises du mal de mer. Trois rangs de couchettes étaient ainsi superposés. Il va de soi que pour y grimper et s’y installer, chacun doit user de son adresse et de son industrie particulière. Et ce n’est pas la moindre affaire. Telles étaient nos cabines, un vrai cercueil ». Le prêtre aveyronnais, qui ne précise pas dans quelle « classe » il voyageait, note que, « il y a quelques années, la Picardie ainsi aménagée, avait amené des Arabes algériens au pèlerinage de la Mecque. En 1880, elle servit pour rapatrier les Français communards déportés à Nouméa et réhabilités par notre majorité radicale ». Ce qui fait dire au P. Marie-Antoine, capucin toulousain, un des prêcheurs vedettes du pèlerinage, avec l’emphase qu’on imagine : « Picardie, console-toi, tu portes les croisés de la prière, les croisés de l’espérance et du salut, les croisés de la résurrection ». Dix ans après, le P. Bailly, qui n’était pas de ce premier pèlerinage, dira que « les aménagements ne furent point parfaits ; les harengs qui naviguent ne sont guère plus entassés que le furent alors les pèlerins ». Ceux qui naviguèrent sur la Guadeloupe bénéficièrent d’un peu plus de confort.

MAIS À BORD, IL Y A D’AUTRES PASSAGERS, destinés à nourrir les 500 pèlerins embarqués : une gravure du Pèlerin montre, sous la dunette où se déroule une procession, des boeufs parqués sur le pont, sous un auvent. « Un vaste four cuit le pain chaque jour, écrit le journal. Le pont est encombré de boeufs, de moutons, de porcs, de poulets fort à l’étroit et qui attendent avec impatience de remplir leur fin ici bas, qui sera de nourrir les pèlerins.»

LE MAUVAIS TEMPS A RETARDÉ LE DÉPART D’UNE JOURNÉE, mais Guadeloupe et Picardie appareillent le 28 avril 1882. On chante, en se répondant d’un bord à l’autre Magnificat et Ave Maris Stella, mais bientôt, c’est l’épreuve du mal de mer ; « abattement complet, prostration absolue », écrit l’abbé Alazard. « Pour comble de malheur, personne n’a pitié de vous. Ces rares passagers qui demeurent debout, parce qu’ils savent qu’on n’en meurt pas, passent avec un sourire ironique ou vous font des voeux de santé avec des éclats de rire.» La plupart seront vite amarinés « comme de vieux matelots » et la vie à bord peut se développer.

Deux grandes
croix de
pèlerinage en
olivier dominent
les bateaux.
Ici, un chemin
de croix sur la
Guadeloupe.
(Le Pèlerin,
7 avril 1883)

« NOTRE VAISSEAU ÉTAIT UN MONASTÈRE FLOTTANT », continue notre chroniqueur aveyronnais. Une grande croix de bois a été fixée au mât et domine chacun des deux navires. Faites de vieil olivier, aux dimensions supposées de la croix du Christ, elles ont été offertes par un niçois, Benjamin Bonnin, qui est sur la Picardie, et l’autre par le monastère de l’Assomption de Nice. Elles seront portées lors du Chemin de Croix à Jérusalem puis, au retour, offertes en témoignage au Vatican. Chaque année, ensuite, ces Croix de Jérusalem seront offertes et plantées dans différents sites de pèlerinage en France, à commencer par Lourdes.

Messe sur
le pont de
la Picardie.
Le croquis
est de l’abbé
Mougeot, qui
était secrétaire
du cardinal
Pitra, de la
Curie romaine.
(Le Pèlerin,
3 juin 1882)

LA JOURNÉE COMMENCE PAR LA PRIÈRE EN PRIVÉ car, pour des raisons de sécurité compréhensibles, le pont est interdit durant son lavage quotidien. Dès 4 h 30 commencent les messes. Pas question de concélébrer à l’époque, et l’on dispose donc, partout où c’est possible, ces autels portatifs pour lesquels le P. Bailly avait lancé un appel dans Le Pèlerin un mois avant le départ. Malgré tout – plus de trente messes à la fois -, seule une partie des prêtres pèlerins peut célébrer. Sur la Guadeloupe, où la vie est la même, six ou sept messes sont célébrées successivement sur chacun de ces petits autels. A 9 h et 14 h, rosaire. A 15 h, Chemin de croix, puis salut au Saint-Sacrement et à 20 h, cantiques à la Vierge, instruction (homélie) par des « orateurs pèlerins », puis prière du soir. A noter que tous les grands ordres religieux sont représentés à bord. Le peu de temps qui reste permet les échanges et les récits d’oeuvres de piété ou de... pèlerinages.

AU PASSAGE À MALTE la Guadeloupe a pu transmettre des dépêches racontant brièvement le voyage. Pas la Picardie. « Le sémaphore anglais ne répond pas, car il est fermé à cause du dimanche », a noté l’abbé Alazard. Le Pèlerin, en tout cas, a reçu la nouvelle de l’arrivée des paquebots à Kaïffa (Haïfa), au pied du mont Carmel. Et il annonce que, ne voulant pas « être égoïste, il a porté de suite ces bonnes nouvelles qui intéressent toute la France aux quotidiens catholiques »!

En 1883, une sévère tempête retarde
le débarquement à Jaffa. Cela n’empêche
pas de prier : deux jeunes assomptionnistes
tiennent des reliquaires devant lesquels
on chante les litanies des saints.
(Le Pèlerin, 12 mai 1883)

 

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