Pèlerinages en Terre sainte Premiers pas d’une longue tradition des Augustins de l’Assomption
Nazareth, Jérusalem, Bethléem…
On imagine ce qu’a pu représenter
le voyage de plus de
mille personnes absolument
non préparées à une telle expédition,
dans une Palestine dépourvue de
moyens hôteliers suffisants, d’infrastructures
de transports, de services
médicaux capables de faire face à
pareille affluence. Dès l’arrivée au
mont Carmel, où, à peine débarqués,
les pèlerins sont venus à pied
après une heure et demie de marche,
il faut « manger sur le pouce », car
le monastère ne peut évidemment
mettre à table autant de gens. On
dormira aussi un peu partout, notre
prêtre aveyronnais ayant pour sa
part trouvé place « sur une table du
réfectoire ». Mais ce n’est rien à côté
du nombre de montures qu’il a fallu
rassembler « à plus de trente lieues
à la ronde » pour acheminer un tel
nombre de pèlerins. « MM Cook » y
pourvoiront, que l’on ne connaît pas
encore comme la célèbre agence de
tourisme qu’elle deviendra.
L’AVENTURE, CE SONT LES SIX CENTS PÈLERINS décidés à descendre en caravane de Nazareth à Jéru- Nazareth, salem qui vont la connaître. Les autres reviendront à Kaïffa (Haïfa), au prix de huit heures de trajet, pour rejoindre Jaffa par le bateau et gagner Jérusalem. Sur la plage, rapporte l’abbé Alazard, « six cents montures, chevaux, mulets, ânes, attendent leur cavalier. Quelques-unes, mais c’est le petit nombre, sont convenablement harnachées. Les autres n’ont ni brides ni étriers. On s’est contenté de leur passer une corde autour du cou. C’est par le moyen de ce seul licol qu’il faudra la conduire pendant cinq jours. Les rôles, on le voit, sont intervertis. Ce n’est pas le cavalier qui conduira, mais le cheval, l’âne ou le mulet ». Pour ne rien arranger, bien des pèlerins ne sont jamais montés à cheval et le chemin est rude. Les chutes sont innombrables, mais il n’y aura pas de blessures sérieuses.

L’ARRIVÉE À NAZARETH DE PÈLERINS ÉPUISÉS sera, le premier soir, rendue un peu plus pénible par le contrôle des billets (!) auquel procéda « l’administration anglaise dirigée par Koock » - ainsi que l’abbé Alazard désigne l’agence Cook - avant de laisser accéder quiconque aux tentes disposées pour accueillir chacune dix pèlerins : « L’opération fut longue, fatigante, ne fut terminée que bien avant dans la nuit.» Le lendemain, on visite tous les lieux de la Tradition, l’église de l’Annonciation, bâtie au XVIIIe siècle sur les ruines d’une église croisée, aujourd’hui remplacée par l’actuelle basilique de l’Annonciation, la synagogue, la fontaine de la Vierge, l’atelier de Saint-Joseph (une chapelle), la montagne de l’Effroi (une chapelle qui commémore « l’effroi » qu’aurait connu la Vierge lorsque des pharisiens s’en prirent à son fils – Luc 4, 30).
500 PÈLERINS ENTREPRENNENT ALORS LE VOYAGE TERRESTRE VERS JÉRUSALEM. « Tant de bruits sinistres couraient que l’on pouvait tout redouter » écrit Le Pèlerin, le 20 mai, faisant allusion aux rumeurs parisiennes « qu’il y avait des morts en quantité ». Mais tout se passa bien et tous les pèlerins se retrouvèrent à Jérusalem. Suivons, pour évoquer cette chevauchée de cinq jours, le récit qu’en fait deux ans plus tard une Vendéenne, Séraphine Chantal Bretaudeau, qui l’accomplit en même temps qu’une centaine d’autres femmes, lors du troisième pèlerinage de pénitence. Chaque matin, sans même attendre que le jour soit levé, les tentes sont pliées et chargées comme tous les bagages, sur une quarantaine de chameaux qui partent les premiers : « En ces temps pittoresques, pendant les toilettes sommaires, écrit en date du 6 mai 1884 le « vieux pèlerin », alias le P. Bailly, les dromadaires emportaient nos dortoirs sur leurs bosses, les religieux dressaient un autel, orné de branchages et d’oriflammes, la messe commençait. Puis, la messe terminée, chacun quittait le sanctuaire improvisé pour se mettre à la recherche de sa monture de la veille, de son moukre, de sa bride.»
LA CARAVANE EST CONDUITE ET GUIDÉE PAR LE « DROGMAN », un interprète dans la tradition ottomane, un homme qui connaît parfaitement le pays et ses usages et qui va se charger de faire face à tous les impondérables. Les pèlerins, souvent piètres cavaliers, sont assistés par les « moukres », de jeunes arabes qui vont le plus souvent à pied, s’occupent des montures et, chaque fois qu’il est nécessaire, des cavaliers désarçonnés ou en difficulté. Or, il faut une bonne semaine pour aller ainsi de Haïfa à Jérusalem à travers la Samarie. « Les cavalières sont d’une prudence extrême, raconte la biographe de Séraphine Bretaudeau. Tandis que certaines montent en amazone, d’autres se sont bravement ou désespérément campées à califourchon sur leur bête, cramponnées à leur crinière. Celles qui ne possèdent pas d’étriers passent les pieds dans les cordes nouées à la selle. Deux refusent énergiquement de monter à cheval. On installe donc les « rebelles » dans des caisses suspendues aux flancs d’un mulet où elles vont partager le sort des bagages. L’une étant plus lourde que l’autre, on doit ajouter pour équilibrer, quelques grosses pierres dans la caisse de la plus légère.» Les chutes seront tellement nombreuses qu’on n’y fera bientôt plus attention.
LA ROUTE EST DONC UNE VÉRITABLE ÉPREUVE et le pèlerinage de pénitence est plus que jamais compris au sens propre. En tête de la colonne séparée en petits groupes, dont le dernier est inévitablement celui qui rassemble les cavalières les moins expérimentées, le frère Liévin de Hamme brandit l’étendard de Jeanne d’Arc. Le frère Liévin est une autre figure centrale des pèlerinages de pénitence. Arrivé en Terre Sainte en 1859, il en est devenu le spécialiste incontesté. Il guide aussi bien les célébrités que les pèlerins les plus anonymes. Il est l’auteur d’un guide de Terre Sainte qui est une véritable encyclopédie, à la fois savante et pratique, référence biblique et archéologique, mais aussi conseil éclairé sur la manière de chevaucher, les comportements à adopter dans un pays plein de pièges et les dangers qu’on peut y rencontrer sur les chemins. Ainsi, explique-t-il à un moment, qu’il ne faut pas aller visiter tel tombeau, parce que les habitants de ce village sont « forts en annexion », autrement dit parce qu’on ne retrouvera probablement pas son cheval en ressortant du monument.
LES DEUX PREMIERS PÈLERINAGES, en 1882 et en 1883, ont été de vastes improvisations et le P. Bailly reconnaîtra « les miracles de protection qui enveloppaient l’armée pénitente d’une nuée miséricordieuse ». En réalité, ce fut très « pagailleux » et c’est effectivement miracle qu’il n’y ait eu aucune catastrophe. Les années suivantes, les groupes furent moins importants et la sélection des candidats au départ faite avec plus d’attention.
LORS DES PAUSES ET DES REPAS, le frère Liévin retrace les grands événements qui se sont déroulés aux endroits où la caravane progresse. C’est le mont Thabor, gravi sous un soleil de plomb, le lac de Tibériade, Capharnaüm, le mont des Béatitudes. Puis il faudra cinq jours, quarante heures de cheval, pour rejoindre Jérusalem à travers les défilés redoutés de la Samarie. Et cette épreuve coûte cher : il faut ajouter environ 300 francs au prix du voyage déjà réglé, pour effectuer cette dangereuse traversée à cheval de la Palestine. En passant par Djenine et Naplouse, la caravane progresse avec difficulté et les hommes, même s’ils sont souvent meilleurs cavaliers, souffrent autant que les femmes. Mais la récompense arrive. Le frère Liévin avait averti : « Vous ne la verrez qu’au dernier moment. » Et soudain, le « moukre » tend le bras et montre un point en face de nous : Jérusalem ! » On pleure d’émotion, on rit, on oublie son épuisement, on se prosterne et l’on chante le psaume : « Enfin nos pieds s’arrêtent devant tes portes Jérusalem !»
L’ENTRÉE DES PÈLERINAGES À
JÉRUSALEM EST SOLENNELLE, on
pourrait même dire mise en scène.
Revenons à 1882. Au soir du vendredi
12 mai, raconte Lucien Alazard,
notre
prêtre aveyronnais, les pèlerins
arrivent à la porte de Damas et vont
longer la muraille jusqu’à la porte de
Jaffa. « Ils marchent deux par deux sur
une large file. Tout Jérusalem est sur
pied, juifs, musulmans, schismatiques.
Les catholiques rayonnent de bonheur.
Le cortège s’organise en une
procession que protègent les troupes
de l’escorte turque. Le pacha est là,
« pour saluer la France catholique »,
ainsi que le consul de France. M. de
Belcastel marche en tête, avec l’oriflamme
du Sacré-Coeur. Le pavillon
national est à ses côtés. Nous entrons
par la porte de Jaffa. Il fait nuit. Sur le
parvis du Saint Sépulcre, les chants
redoublent. La foule est énorme. Le
patriarche latin, Mgr Bracco, nous
attend avec tout son clergé.»
LES PÈLERINS SÉJOURNENT DEUX
SEMAINES à Jérusalem, pendant lesquelles
ils organisent librement leur
temps, entre deux cérémonies collectives.
Lors de la messe au patriarcat, le
dimanche 14 mai, le P. Picard donne
ses consignes : « Il recommanda aux
pèlerins de porter ostensiblement sur
la poitrine la petite croix rouge de
pèlerin. Et cela au nom du gouverneur
ottoman de la ville. Le pacha tenait
à faire savoir que la croix de pèlerin
était notre meilleure sauvegarde
au milieu de ces populations, et un
moyen certain d’obtenir le respect et
de nous attirer des marques de sympathie.
» « Il avait raison, commente
l’abbé Alazard. Les infidèles ont plus
le sens des choses que les renégats.
La croix du pèlerin expose en France
le catholique à tous les outrages ;
en Orient, et sous la loi du Croissant,
elle est un palladium (bouclier).»
Seuls, ou en groupes organisés, les
pèlerins visitent, souvent plusieurs
fois, les Lieux Saints, le Saint-Sépulcre,
bien sûr, mais aussi le jardin de
Gethsémani, le Cénacle, où ils ne
peuvent pénétrer, parce qu’à l’époque
il était occupé par une mosquée,
à moins d’un consistant « bakchich »
au gardien turc, mais devant lequel
400 prêtres vont célébrer la messe
« de 4 h du matin à 9 h sans interruption
», puis Béthanie, Bethléem...
L’Ascension est fêtée le 16 mai sur
le mont des Oliviers : « Impossible
de dire la messe pour tous les prêtres,
note Lucien Alazard, alors on va
en dire au cloître du Pater, couvent
de carmélites fondé en 1839 par la
princesse de la Tour d’Auvergne.» A
l’époque, il n’y a dans ce cloître, où
sont disposées aujourd’hui 140 plaques
reproduisant le Notre Père dans toutes les langues et dialectes, que
32 langues. Les prêtres vont installer
dans le moindre interstice, entre les
colonnettes, les fameux autels portatifs
qui ont déjà rendu bien des services
sur les bateaux.
LE VENDREDI, CHEMIN DE CROIX
SUR LA « VIA DOLOROSA ». Les
mille pèlerins escortent les deux grandes
croix d’olivier que les deux navires
ont amené de France et que portent
certains d’entre eux. Deux notations
grinçantes encore, tout à fait significatives
du climat de l’époque, bien
peu ouvert chez les catholiques sur
ce qui est différent. L’abbé Alazard
participe à une « messe solennelle
avec les Grecs unis », des Grécocatholiques
: « Le chant fut exécuté
avec dignité. On ne le trouva cependant
pas harmonieux.» Et à la date
du 26 mai, veille du départ, « j’allai
assister à la lugubre cérémonie
que font les juifs, tous les vendredis,
auprès du mur qui fut construit par
Salomon et qui a résisté à la ruine du
Temple ». Et puis, c’est le retour. En
voiture à cheval, pour redescendre
jusqu’au port de Jaffa, puis dans des
canots embarquant une vingtaine de
personnes pour rejoindre la Picardie,
ancrée à trois kilomètres de la côte.
Avec déjà, pour beaucoup, de nouvelles
atteintes du mal de mer. Sur
les bateaux, la fatigue aidant, tout est
plus calme. Le « monastère flottant »
reprend vie : prières, messes, rosaire,
chemins de croix... Et bientôt, inhumation.
LE PÈLERINAGE DE PÉNITENCE, EN EFFET, A BIEN ÉTÉ UNE ÉPREUVE PHYSIQUE. Tout le monde a souffert, en particulier certains pèlerins à l’état de santé chancelant ou à l’âge déjà avancé. Déjà atteint d’une maladie cardiaque, l’abbé Léon Chambaud, prêtre charentais, est mort le 16 mai à Jérusalem, à l’hôpital Saint-Louis. Le 31, c’est l’abbé Gilbert Laurent, 27 ans, vicaire à Notre-Dame de Montluçon, qui meurt sur la Picardie peu après le départ de Jaffa. Le frère Simon, jeune convers assomptionniste, lui aussi déjà malade, mourra au large de la Corse ; son corps sera livré aux flots, selon l’usage en mer. Sur la Guadeloupe, deux prêtres ne reviendront pas, l’abbé Célestin Roueche, curé près de Belfort, victime d’une congestion, et l’abbé Henri Viros, curé de Saillans dans la Gironde, victime d’épuisement. Un autre, l’abbé François Vincent, 48 ans, curé d’Aboncourt, dans le Doubs, succombera quelques heures après son retour à Marseille. Il y aura d’autres décès, de moins en moins, lors des pèlerinages ultérieurs et un caveau sera construit à l’intention des pèlerins morts en Terre Sainte chez les assomptionnistes à Saint-Pierre en Gallicante.
MAIS LES RETOURS DE TERRE
SAINTE se singularisèrent aussi par
une autre coutume, plus gaie, qui
se répéta plusieurs années : la première
communion, celle du mousse
du bateau et, en 1882, de deux
membres de l’équipage « d’origine
corse », en présence de tous les pèlerins.
« Une dame choisie parmi les
pèlerins de Bretagne, Mme Le Roux,
lui avait préparé son brassard et sa
croix de première communion.» Le Pèlerin du 17 juin rend compte avec
réalisme des deux événements à la
fois et mêle dans son récit gravures
de première communion et d’immersion
des dépouilles des morts.
DE RETOUR DE TERRE SAINTE,
M. de Moidrey, qui avait donné,
quelques mois plus tôt à Lille, le
signal de départ du mouvement qui
avait conduit un millier de personnes
à Jérusalem, fit étape à Rome pour
rendre compte de ce premier Pèlerinage
de Pénitence. Il y reçut le plus
ferme soutien du pape pour l’oeuvre
des pèlerinages de Notre-Dame de
Salut : « Oui, lui dit Léon XIII, amener
un grand nombre de fidèles sur
les lieux mêmes qui ont été sanctifiés
par la présence visible de Notre-
Seigneur, dans un esprit de foi, de
prière et de pénitence, est un véritable
apostolat ».
