Pèlerinages en Terre sainte Premiers pas d’une longue tradition des Augustins de l’Assomption

Notre-Dame de France et la postérité des pélerinages de France

Les premiers pèlerinages, on l’a vu, firent largement place à l’improvisation et le grand nombre de pèlerins rendit les choses encore plus difficiles. Malgré la mobilisation de toutes les structures d’accueil locales possibles, communautés religieuses y compris, le logement resta un gros problème. L’effectif des groupes suivants descendra progressivement pour se stabiliser autour de 300 pèlerins, mais il fallut se décider à doter les pèlerinages français de l’hôtellerie dont disposaient déjà d’autres nations, notamment la Russie, dont près de 4 000 pèlerins venaient chaque année au Saint-Sépulcre. L’idée en fut lancée sur le bateau du retour en 1884 : « A Jérusalem, lit-on dans le Pèlerin du 23 juin, les pèlerins de la pénitence campent depuis trois ans, ils empruntent les salles des communautés, ils sont dispersés, ils ont besoin de se soutenir mutuellement. » Il faut donc que s’élève une maison pour les recevoir. Le Patriarche latin applaudit, les pèlerins s’engagent à soutenir l’idée en rentrant chez eux et le comte de Piellat promet de s’occuper du projet. « Or cela pressait. Nous avons télégraphié de Marseille : « Achetez à crédit. » Les pèlerins ont promis de trouver les fonds, eux et les lecteurs du Pèlerin achèteront ce terrain qui coûte vingt francs le mètre. Il y a 4 000 mètres et plus de 100 000 lecteurs. Pourrions-nous faire banqueroute ?»

LE P. VINCENT DE PAUL BAILLY ÉTAIT HABITÉ PAR UNE CONFIANCE ABSOLUE EN LA PROVIDENCE. Il lançait les défis et aurait pu prononcer le mot devenu célèbre beaucoup plus tard, « l’intendance suivra ! » Le terrain devait être payé comptant ; il le fut sans que le premier franc ait encore été récolté. Le pèlerinage avait coûté fort cher aux pèlerins, mais ils furent immédiatement sollicités à nouveau. Et ils suivirent. Une semaine plus tard, les listes de souscripteurs s’allongent. Pourtant, en septembre, Le Pèlerin doit répondre en première page à un mouvement de protestation : « Nos vieux amis combattants, les abonnés du Pèlerin, ont semé Lourdes, Rome et Jérusalem, les prières publiques, ils ont fondé La Croix. Très bien. Ils se plaignent aujourd’hui que les souscriptions publiques qu’ils ont enfantées tiennent trop de place. C’est juste. Le Pèlerin a fait trop de bien pour ne pas agrandir la place de ses articles.» Et de promettre que les souscriptions seront isolées dans un supplément. Et d’annoncer, profitant de l’arrivée du journal scientifique Cosmos aux côtés du Pèlerin dans l’oeuvre de presse des assomptionnistes, des rubriques scientifiques pour ce dernier. Mais le même jour, il publie tout de même des bulletins de souscription et la semaine suivante un modèle de titre de propriété d’un mètre carré du terrain de Jérusalem.

LE FEUILLETON NE FAIT, À VRAI DIRE, QUE COMMENCER. En quatre mois la souscription est pratiquement couverte ; mais il y a des imprévus, une fosse à creuser pour recueillir l’eau l’hiver et faire des économies l’été, et puis mille mètres carrés de terrain supplémentaires, pour se libérer d’une servitude de passage. L’argent arrive encore. Le 22 mai 1885, le IVe Pèlerinage de Pénitence peut dresser sa tente monumentale, capable de contenir 1 200 personnes, sur « son » terrain. « Le P. Bailly prit trois pierres, comme Jacob ; mais, au lieu d’en faire un autel, il dressa une chaire, monta dessus et annonça au peuple des pèlerins qu’on allait délibérer pour savoir comment on allait bâtir en pierre.» On vota. On paya aussi. Le mètre cube de maçonnerie fut évalué lui aussi à 20 francs et une cellule de 35 m3 à 700 francs. Elles porteraient le nom d’un saint, et qui en financerait une totalement en choisirait le nom. On se disputa la première. M. de Bournonville l’emporta et la nomma Saint Joseph, tandis que le comte de la Villalba se repliait sur la seconde, qu’il baptisa Notre-Dame de Lourdes. On se groupa pour arriver aux 700 francs et des pèlerins du Finistère s’approprièrent Sainte-Anne devant des Morbihannais dépités. La liste allait s’allonger encore longtemps, l’hôtellerie étant prévue pour 400 chambres.

FIN JUIN, LA SOUSCRIPTION À PEINE COMMENCÉE, les fondations sont creusées et la maçonnerie commencée. Le Pèlerin fait chaque semaine le point de la situation et publie à Noël une gravure montrant les deux premiers niveaux de la première aile de l’hôtellerie. Celleci pourra accueillir dès 1886 des pèlerins du Ve pèlerinage. En 1888, cent cellules sont disponibles. « Nous venons de prendre Jérusalem », écrit Le Pèlerin en 1889. En fait, les autorités ottomanes ont accepté de percer une porte dans la muraille de Jérusalem, la « Porte Neuve », en face de l’hôtellerie, baptisée Notre- Dame de France le 5 mai 1886 à l’initiative de Mgr Poyet, un Lyonnais vicaire général du patriarche latin de Jérusalem. Cela raccourcit de deux kilomètres le trajet jusqu’au Saint-Sépulcre. La grande chapelle est terminée fin 1897 et l’ensemble de l’imposant bâtiment achevé en 1904 avec l’installation au-dessus de sa façade d’une grande réplique de Notre-Dame de Salut.

JUSQU’EN 1914, L’HÔTELLERIE ACCUEILLIT, OUTRE LES PÈLERINS, UN SCOLASTICAT ASSOMPTIONNISTE, devenant ainsi l’un des principaux centres de formation de la congrégation. Le P. Joseph Germer- Durand, qui avait participé au premier pèlerinage de 1882 et travaillé 27 ans à Jérusalem, en suivit toute la construction. Il poursuivait en même temps des recherches archéologiques, notamment sur le deuxième site occupé un peu plus tard par les assomptionnistes, Saint-Pierre en Gallicante, sur le mont Sion. A deux pas du Cénacle, celui qui était très proche du P. Lagrange, le célèbre dominicain fondateur de l’Ecole biblique, fouilla le site du palais de Caïphe et du reniement de Pierre (Gallicante = le coq chante), dégageant le grand escalier par où le Christ serait passé lors de la Passion. Un autre assomptionniste, le P. Etienne Boubet, fut l’architecte et le décorateur de la basilique actuelle, consacrée en 1931 et restaurée en 2000. Notre-Dame de France eût beaucoup à souffrir des combats pour Jérusalem lors de la guerre israélo-arabe de 1948, consécutive à la création de l’Etat hébreu. Le riche musée archéologique du P. Germer- Durand en fut notamment victime. Devenue une charge trop lourde pour les assomptionnistes, Notre-Dame de France passa en 1972, après quelques péripéties juridiques, sous la responsabilité directe du Vatican.

LES PÈLERINAGES, PENDANT CE TEMPS, SE POURSUIVAIENT sans désemparer. Les bateaux transportant les pèlerins s’améliorèrent, avec la Bourgogne en 1885, le Poitou en 1887 et le Notre-Dame de Salut en 1894. « On résolut de se mettre dans ses meubles et d’avoir une hôtellerie flottante, comme il y en avait une sur le roc là-bas », racontera le P. Bailly à propos de ce bateau de 107 mètres acheté un bon prix à Glasgow et bien sûr baptisé du nom de l’oeuvre fondatrice. Il portera les pèlerins, y compris ceux de l’Amérique du sud, pendant une dizaine d’années, mais aussi des missionnaires au Sénégal et en diverses destinations, des troupes françaises à Madagascar, d’où il rapatriera des soldats blessés en 1895. Il ramènera aussi des soldats espagnols défaits par les Américains à Cuba en 1898 et, navire-hôpital, des blessés français de la guerre des Boxers en Chine, en 1900. Les parcours des pèlerinages évoluent ; on est encore loin des croisières, mais on prend peu à peu l’habitude d’escales. On s’arrête en 1886 à Hippone, sur les traces de saint Augustin, puis en 1887 à Carthage, en 1888 à Rome, pour le jubilé sacerdotal de Léon XIII. Escale en Egypte de 1890 à 1892, puis l’habitude est prise : on passe, selon les années, à Smyrne, Ephèse, Constantinople, Athènes, Patras, Beyrouth, Damas, Baalbeck, Malte, Naples et Rome, bien sûr.

ET L’HISTOIRE DES PÈLERINAGES DE PÉNITENCE S’ENRICHIT. En 1890, rencontre impromptue en Galilée avec un pèlerinage anglican mené par l’évêque de Clifton et le duc de Norfolk. L’année suivante, la vie des pèlerins est changée : un chemin de fer relie désormais Jaffa à Jérusalem. Un autre les emmènera en 1907 jusqu’au lac de Tibériade. De nouveau, deux bateaux et 800 pèlerins en 1893 : c’est qu’un congrès eucharistique se déroule en même temps à Jérusalem. Le cardinal Langénieux, archevêque de Reims, y participe comme légat du Pape. On l’a vu, il était déjà venu en 1853 avec le premier petit groupe de pèlerins français venu à Jérusalem depuis bien longtemps. En 1897, on frise la catastrophe. Le Notre-Dame de Salut, obligé à une manoeuvre rapide pour éviter un autre navire sorti de sa route dans le détroit de Messine, s’échoue sur un banc de sable sicilien. Il faudra quatre jours pour le dégager, pendant lequel les pèlerins feront du tourisme dans l’île. La mafia locale rackette les entreprises chargées de dégager le navire. En 1898, le P. Bailly, trois ans à peine après la première projection d’un film de cinématographe par les frères Lumière, emmène avec lui un cameraman qui tourne des images – perdues – du pèlerinage. En outre, des séances de projection de vues diffusées par la Bonne Presse agrémentent la traversée. Chaque soir le cinématographe fait grand effet à Jérusalem où l’on se précipite pour cette grande première : « Les communautés, même non unies, sont accourues l’applaudir à tour de rôle », note un pèlerin.

LORS DU PÈLERINAGE D’AVRIL 1900, un auditeur très discret écoute attentivement le prêche du P. Bailly dans la chapelle des Clarisses de Nazareth. Il s’appelle Charles de Foucauld. Le prédicateur assomptionniste parle si bien de « ce que vaut une messe », que Frère Charles aurait ce jour-là résolu d’être prêtre. Le XXVIe Pèlerinage fait escale à Rome en 1903 et rend visite au nouveau pape Pie X, à peine élu. Celuici s’exprime pour la première fois en français en public « et je tremble, ditil, comme un enfant qui commence à marcher. » Petite curiosité, dans un Pèlerin de juillet 1905, l’annonce du XXXe Pèlerinage jouxte le récit... de la célèbrissime mutinerie du cuirassé Potemkine !

LE XXXIXe PÈLERINAGE DE PÉNITENCE est en mars-avril 1910 le vingt-huitième et dernier pèlerinage dirigé par le P. Vincent de Paul Bailly, qui mourra d’ailleurs en 1912, le jour de ses 80 ans. Absent du tout premier, il aura fallu des événements sérieux pour qu’il renonce certaines années. L’Exposition Universelle le retient, par exemple, à La Croix en 1889. En 1899, c’est la crise ouverte entre La Croix, les assomptionnistes et le gouvernement d’alors. Mais en 1900, bien qu’exilé à Istanbul, après avoir reçu du pape l’ordre de quitter La Croix, il rejoint le XXe Pèlerinage. Il manquera encore celui de 1903 à cause de la mort du P. Picard, supérieur général de l’Assomption, avec qui il avait fondé le Pèlerin et La Croix, puis ne dirigea plus ensuite qu’un seul des deux pèlerinages annuels. Il reste la figure emblématique de toute cette épopée, adulé par les pèlerins pour sa foi de croisé et son dynamisme qui renversait ou ignorait les – nombreux – obstacles rencontrés. Un bulletin, Communication aux anciens pèlerins, paraît deux fois par an sur 32 pages à compter de 1883 pour maintenir ce lien étroit contracté entre tous en Terre Sainte. En août 1890, il devient trimestriel et s’appelle Echos de Notre-Dame de France à Jérusalem avant de devenir mensuel en 1891. Enfin, la Bonne Presse lance en 1904 la revue Jérusalem, au propos plus large, mais toute dévouée aux pèlerinages de pénitence. Jusqu’en 1908, au Mesnil- Saint-Loup, le P. Bailly participa aussi à l’érection des Croix de Jérusalem qui, ramenées de Terre Sainte, ont été installées « dans tous les lieux les plus célèbres de la piété française ».

LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE A BIEN SÛR TOUCHÉ AUSSI JÉRUSALEM, mais si l’on en croit un reportage publié dans l’Illustration du 10 août 1918, « pas un monument important de Jérusalem ne porte la moindre trace de la conquête, sauf les couvents saccagés par les Turcs avant leur départ, le couvent russe, par exemple.» Et il poursuit, dans le ton caractéristique de l’époque, « tandis que la massive caserne boche des pères allemands, désaffectée, devenait le siège du gouvernement anglais, Notre-Dame-de-France, à peu près vide de ses moines, était réservée au haut commissaire français. L’immense monastère-hôtellerie, dans lequel défilèrent tant de pèlerins, les plus riches comme les plus misérables, a pris, lui aussi, son aspect de guerre et est devenu une sorte de caserne. » Mais les pèlerinages de pénitence ont perduré. Le Livre du Pèlerin de 1927 (LVIIe pèlerinage) fait état de plus de 13 000 pèlerins emmenés en Terre Sainte depuis 1882.

APRÈS LA SECONDE GUERRE, les pèlerinages mobilisent des groupes nettement moins nombreux. Il y a 32 participants début 1953 pour le CXIIe pèlerinage à Jérusalem, que porte le paquebot Esperia. Le parcours est pourtant attrayant : trois semaines de Venise à Venise par Alexandrie, Le Caire, Beyrouth, Damas, la Jordanie, Jérusalem, Israël, Chypre, Athènes et Bari. Peut-être le drame du Champollion avait-il jeté un froid. Ce paquebot des Messageries Maritimes s’était échoué à la veille de Noël 1952 à 400 mètres de la plage de Beyrouth, où devaient débarquer 66 pèlerins de Notre- Dame de Salut en route pour passerNoël à Bethléem. Le navire se cassa en deux et le sauvetage fut très difficile du fait des conditions de mer. Il y eut une quinzaine de morts, mais parmi eux aucun pèlerin. La Picardie, puis la Bourgogne, deux des trois premiers bateaux des pèlerinages de pénitence furent aussi perdus ultérieurement par fortune de mer, dans l’Atlantique tous les deux, sans victime pour le premier, sans survivant pour le second.

PLUSIEURS ANNÉES PLUS TARD, LE BATEAU A REPRIS DU SERVICE vers la Terre Sainte pour Notre-Dame de Salut, sur un mode moderne qui consiste à organiser des croisières, des pèlerinages en bateau. L’Assomption elle-même en parle en ces termes : « On y a concilié, après des tâtonnements, le religieux, le culturel et une part de divertissement. Tout dépend de l’âme : elle y est ou elle n’y est pas. Elle se manifeste dans des célébrations liturgiques comme la plupart des voyageurs n’ont jamais l’occasion d’en voir ; dans l’animation spirituelle liée aux sites visités : la Terre Sainte, les lieux où saint Paul a fondé les Eglises ; dans un ensemble de « services » qui vont de la prière commune au cercle biblique, à la formation liturgique, aux conférences religieuses et culturelles ». Ces croisières « sur les pas de saint Paul » commencèrent pourtant à la fin des années 1960 par un échec : une grève des marins italiens contraignit à l’abandon. La suite fut plus heureuse et s’est prolongée jusqu’à nous aujourd’hui. L’époque a changé, les mentalités ont – beaucoup – changé, mais le désir d’aller à Jérusalem reste le même.

IMAGINEZ LE TEMPS DE CES PAQUEBOTS rustiques à la fois à voile et à vapeur. Leur inconfort total et la foi brûlante de ceux qui partaient pour un voyage, à l’époque assez fou. C’est très loin et pas si lointain. C’était un acte de foi, il y a 125 ans. Yves Pitette

 

Vers le texte précédent
Retour à la table des matières
Vers le texte suivant

 Webmestre: D. Remiot