Pèlerinages en Terre sainte Premiers pas d’une longue tradition des Augustins de l’Assomption
Un enjeu politique en Terre Sainte
L’arrivée d’un groupe si important de catholiques français en Terre Sainte ne passe pas inaperçue. Le Moyen Orient appartient à l’époque à un Empire ottoman très affaibli, considéré comme « l’homme malade de l’Europe ». Les grandes puissances occidentales en profitent et rivalisent, tant sur le plan confessionnel que national, pour s’assurer à ses dépens des positions dans la région. L’Angleterre est en train d’évincer la France de l’Egypte et la venue régulière des pèlerinages français va être un des axes d’implantation en Palestine d’une France déjà très influente en Syrie et au Liban, qui n’est pas encore un Etat à l’époque. L’Empire allemand a aussi des visées sur la région. L’empereur Guillaume II se rendra en 1898 en visite officielle à Damas, s’offrant pour protecteur aux musulmans, puis à Jérusalem, où l’on percera la muraille, près de la Porte de Jaffa, pour lui permettre d’entrer dans la ville à cheval en grand apparat. Les Ottomans sont d’ailleurs des hôtes dont personne n’a à se plaindre. Une escorte militaire est ainsi donnée aux premiers pèlerins pour traverser la Samarie, de Tibériade à Jérusalem, une région réputée hostile et dangereuse.

ON COMPREND LA PERPLEXITÉ
DES PÈLERINS ARRIVANT AU
MONASTÈRE DU MONT CARMEL :
« Ce couvent est placé sous le protectorat
de la France et le pavillon
français flotte au-dessus. Etrange
inconséquence, écrit l’abbé Alazard,
nos gouvernants (il est vrai qu’ils ne
sont pas la France) persécutent les
religieux de notre pays, et là-bas, ils les protègent. » Il faut dire qu’au
moment où le premier Pèlerinage de
Pénitence arrive en Terre Sainte, on
vient de voter, en mars, la loi Jules
Ferry sur l’école laïque et on réintroduit,
en mai, le divorce. On facilite
les enterrements civils, les « enfouissements
» dit Le Pèlerin, et on enlève les
crucifix de tous les bâtiments publics
et de bien des carrefours. On expulse
les congrégations enseignantes, on
taxe les autres, on sanctionne financièrement
les évêques et les prêtres
qui protestent. Du concordat qui régit
depuis Napoléon Ier les relations
entre l’Eglise et l’Etat, le nouveau
pouvoir politique garde les devoirs
et obligations de l’Eglise catholique,
mais lui enlève les positions et avantages
que le concordat lui consentait.
On imagine l’ambiance dans le
milieu catholique et la ferme volonté,
traduite dans ces Pèlerinages de Pénitence,
de « sauver la France ». L’esprit
est à la reconquête chrétienne : en
1898 par exemple, il n’y aura pas
de pèlerinage de pénitence en mai,
à cause d’élections législatives à ne
manquer sous aucun prétexte.
A JÉRUSALEM, POURTANT, LES
PÈLERINS TROUVENT CHEZ LE
CONSUL GÉNÉRAL DE FRANCE
LE MEILLEUR ACCUEIL. D’abord,
parce que cette présence massive
de pèlerins français sert parfaitement
les ambitions françaises en Palestine.
Anticléricale à Paris, la République
ne craint pas de soutenir là-bas les
religieux nationaux et de faire reconnaître
les droits historiques de la
puissance catholique protectrice des
Latins. A partir de 1885, un nouveau consul, Charles Ledoulx, fin connaisseur
de la région et de ses moeurs,
catholique lui-même, va favoriser l’implantation
des pèlerinages français et
donc de la France. Il aura accueilli
et aidé jusqu’à sa mort, en 1898,
quatorze des dix-sept premiers pèlerinages
assomptionnistes. Le P. Bailly
précise lui-même, en 1892 : « C’était
l’heure où l’Angleterre chassait la
France d’Egypte et nous plantions
sans combat notre drapeau sur le
mont Sion. Le consul de France nous
dit alors, comme si sa voix officielle
était celle de la patrie : « Qu’importe
l’Egypte, sur le Nil il s’agit seulement
de commerce et de politique ; les
intérêts de la France sont autrement
précieux à Jérusalem.»
UN AUTRE HOMME VA JOUER
UN RÔLE CONSIDÉRABLE dans
l’organisation et la pérennisation des
pèlerinages de pénitence, le comte
Amédée de Piellat. A 23 ans, ce
jeune Isérois, fils d’industriel, s’établit
à Jérusalem en 1874, un an après
un premier pèlerinage, et décide de
consacrer son temps et ses revenus aux oeuvres catholiques établies en
Terre Sainte. En 1878, il achète un
terrain et construit l’hôpital Saint-Louis,
ouvert en 1881. Il en sera l’un des
premiers patients, ayant contracté la
malaria. Il sera la cheville ouvrière
locale du premier pèlerinage de pénitence,
puis des suivants, guidant luimême
les pèlerins à l’occasion. C’est
lui aussi qui s’occupera d’acheter le
terrain et de suivre les premiers travaux
de construction de Notre-Dame
de France, la grande maison d’accueil
que les assomptionnistes vont
construire à partir de 1884 à côté
de l’hôpital Saint-Louis. Toute sa fortune
passera dans cette assistance à
de nombreuses oeuvres catholiques
françaises de Terre Sainte. Contraint
de rentrer en France en 1914 après
avoir accompagné son 47e pèlerinage
aux Lieux-Saints, il reviendra en
1921 pour mourir à Jérusalem. Il est
inhumé dans le caveau des pèlerins
de pénitence morts en Terre Sainte,
dans la maison assomptionniste de
Saint-Pierre en Gallicante. « Durant
50 ans passés en Terre Sainte, écrira
Jérusalem, une revue spécialisée de
la Bonne Presse, l’ancêtre de Bayard,
le comte de Piellat a été connu de
tous, parfaitement droit en affaires,
actif, pieux, oublieux de lui-même,
tout à tous au gré des circonstances
ou des intérêts qu’il épousait : négociateur,
architecte, bâtisseur, pèlerin,
artiste, organisateur ou explorateur,
béni de Dieu et des hommes ».
