En 2003, l’Assomption fêtera le centenaire de l’entrée des premiers religieux en Russie. Le Père Antoine Wenger dresse pour ATLP l’histoire de notre présence à Moscou.

2003 : Il y a cent ans, le premier assomptioniste entrait en Russie

Au mois d'août 1903, Mgr Longin Zarnowietski, recteur de l'Académie Ecclésiastique Catholique de Saint -Pétersbourg se trouvant à Paris, avait demandé au Père Picard un religieux prêtre pour donner à ses étudiants des leçons de français et de conversation en cette langue.

Intégré au corps enseignant, il aurait droit à un domestique laïc mais qui pourrait être religieux. Le professeur désigné par le Père Picard fut le Père Liévin Baurain, âgé de 25 ans, ordonné prêtre à Louvain le 26 juillet 1903. Pour lui servir de domestique, le Père Emmanuel Bailly désigna le Frère Evrard, de la communauté de Koum-Kapou, qui venait d'être ordonné sous-diacre à Constantinople le 24 juin 1903. Il arriva à Saint-Pétersbourg le 20 octobre. Il neigeait…

Les premiers appels
Je voudrais raconter ici les tentatives antérieures à la fois parce qu'elles sont venues de Moscou et parce que, me semble-t-il, elles étaient inspirées d'un esprit moins conquérant et surtout plus bienveillant envers la Russie et l'Église orthodoxe que le projet du Père d'Alzon.

Le 19 juillet 1897, le Père Picard présidait à la maison de François 1er la fête du Père Vincent de Paul Bailly. L'abbé Vivien, curé de Saint-Louis des Français de Moscou y assistait. Ami des Assomptionnistes il avait fait trois fois le pèlerinage de Jérusalem et avait été notre hôte à Constantinople. Il avait connu le Père Christophe et était en correspondance avec le Père Xavier Laverdure, ami éclairé de la Russie. Curé de la paroisse française de Moscou depuis 1884, il songeait à passer le relais à la Congrégation des Assomptionnistes dont il admirait le zèle et la vertu.

Il s'en ouvrit au Père Picard et lui renouvela la proposition dans une lettre du 23 juillet 1897, expédiée de notre maison en l'abbaye de Livry. " J'ai l'honneur de vous exprimer de vive voix ma sincère intention d'assurer un prospère avenir religieux à ma bien-aimée paroisse de Saint-Louis des Français de Moscou en me donnant pour successeurs des Pères de votre zélée Congrégation et en résiliant en leur faveur mon titre de curé sitôt qu'il paraîtra opportun et possible de saisir ce poste ".

L'abbé Vivien suggéra au Père Picard de traiter l'affaire avec l'ambassadeur de France, le comte de Montebello.

Présenté par lui au Ministre des cultes étrangers, le candidat, désigné par le vote des paroissiens, sujets français, aurait toute chance d'être agréé par le Gouvernement russe et l'archevêque catholique de Mohilev.

Le Père Picard était en relation d'amitié avec l'ambassadeur de France à Constantinople, Monsieur Paul Cambon qui lui déconseilla d'accepter le poste de Moscou.

En Russie toute l'activité religieuse de l'Église orthodoxe aussi bien que des cultes étrangers était sous le contrôle du Haut Procureur laïc du Saint-Synode.

Espoirs d'un renouveau religieux
Pour entretenir la flamme, le curé Vivien écrivit plusieurs lettres au Père Laverdure, ancien de Bulgarie, qui se trouvait alors à Bordeaux pour raison de santé. Il lui exposait les difficultés, les dangers à éviter, l'évolution encours dans l'Empire russe et dans l'Église orthodoxe, la mentalité du clergé et du peuple. " Le tout est d'entrer ne cessait-il de répéter. Pour cela, bien sûr, il faut, dans les débuts, renoncer au titre de religieux et de missionnaire ".

Mais le peuple croyant sait reconnaître la vraie piété. " Le clergé russe est en voie rapide de prendre une culture scientifique et disciplinaire : ceux qui le dépeignent comme une corporation servile, grossière et bassement adonnée à l'ivrognerie exagèrent la situation ancienne jusqu'à la calomnie et méconnaissent les progrès énormes qui s'accomplissent depuis vingt ans. Les séminaires sont de beaux Instituts, jouissent de riches fondations, bien tenus ; en six ou sept ans, les futurs prêtres reçoivent une instruction sérieuse. De nombreuses écoles concourent au perfectionnement du culte : de théologie, littéraires, de maîtres de chœurs… ". La Russie est aujourd'hui encore fermée à d'autres opinions religieuses, " il faut compter sur le cours de l'opinion universelle pour introduire hardiment au deçà de certaines frontières jadis closes des éléments et des mouvements qui ne s'y étaient jamais produits ".

Et l'abbé Vivien de conclure : " Soyez les pionniers de ce travail en Russie, vous zélés enfants du R. P. d'Alzon. Vous avez osé des choses plus difficiles et vous y avez si bien réussi que c'est un gage assuré du succès que vous ne manqueriez pas de trouver dans la Moskovie ".

Hélas ! l'affaire traîna. Comme la nomination du successeur était complexe, beaucoup s'y mêlèrent : l'ambassadeur le Comte de Montebello, un évêque oratorien, Mgr Jourdan de la Passardière, chargé de mission de l'archevêque de Paris, le Cardinal Richard, auprès des Français hors métropole ayant un statut canonique non défini, comme c'était le cas de Moscou, et surtout un candidat désireux d'obtenir ce poste, le Père Albert Libercier membre de la Congrégation des dominicains enseignants fondée par Lacordaire. Cette solution ne plut guère à l'abbé Vivien. Le 15/27 août 1898 il écrit au Père Laverdure : " Non, absolument non ! Je n'accepte pas la solution que vous prononcez à nos longs pourparlers relativement à la question de Moscou. Il ne s'agit pas d'une question de personne ni de préférence ni d'amour propre, mais il s'agit d'un ministère d'apostolat catholique, qui doit faire un bien sérieux et fécond par l'édification, la doctrine, l'exercice irréprochable du culte et dans une durée indéfinie… J'admire l'esprit d'abnégation du T.R.P. Picard, se retirant au premier mot devant la compétition des Dominicains, mais il me semble que le vœu de votre vénéré fondateur, le P. d'Alzon, doit peser plus qu'une parole de M. Cambon ".

Une lettre de Mgr Vivien, du 30 août/11 septembre 1899, annonce au Père Laverdure le dénouement de l'affaire : le P. Libercier est nommé curé de Saint-Louis de Moscou. Il avait alors 56 ans. Il restera jusqu'en 1912. Il ne témoigna pas de sympathie particulière aux religieux assomptionnistes de passage à Moscou et désireux de dire la messe à Saint-Louis. Le Père Evrard cherche pendant plus d'une année, vers 1906, à obtenir un poste de vicaire. Le Père Libercier aurait voulu un religieux de son ordre.

Quand le gouvernement russe lui notifia son refus, il quitta son poste et retourna en France.

Mgr Pie NeveuPériode de troubles : Neveu évêque et curé
La réunion générale des paroissiens qui s'est tenue le 14/27 octobre 1912 choisit l'abbé Vidal par 158 voix, contre 146 à l'abbé Berthelot, vicaire. Le curé Vidal fut témoin des violences de la Révolution bolchevique et dut quitter la Russie en 1921. L'église resta alors sans curé, mais Madame Ott, gérante d'après les nouvelles lois soviétiques, organisa le culte en demandant aux prêtres polonais de la paroisse voisine des Saints-Pierre-et-Paul de célébrer de temps en temps la messe et l'église resta toujours ouverte.

N'ayant pas réussi à traiter avec les Soviets, le Saint-Siège résolut d'introduire en Union Soviétique des évêques clandestins. Le Père Pie Neveu, curé de la colonie minière française de Makievka, dans le bassin du Donetz, depuis 1907, était bien connu du Pie XI par sa correspondance de guerre que nos Pères de Rome transmettaient régulièrement à la Secrétairerie d'État.

Le Cardinal Gasparri demanda donc au Père Gervais Quénard s'il jugeait ce religieux digne de l'épiscopat.

Le Père d'Herbigny, jésuite, fut alors chargé de lui conférer l'épiscopat après qu'il eut lui-même été " sacré " en secret en route pour Moscou, en la chapelle de la nonciature de Berlin, par le nonce Eugène Pacelli.

Le sacre du Père Neveu eut lieu le 21 avril 1926 en l'église Saint-Louis de Moscou., portes closes, en présence de deux témoins, Madame Ott, gérant, et un colonel de l'ambassade d'Italie. Le dimanche 3 octobre, Mgr Neveu célébra solennellement en l'église voisine des Saints-Pierre-et-Paul et révéla sa qualité d'évêque et sa nouvelle charge de curé de l'église française de Saint-Louis.

Ce furent des temps héroïques. Mgr Neveu, grâce à son humour et à la protection de l'ambassade de France tint jusqu'au 31 juillet 1936, quand une grave maladie de l'estomac l'obligea à retourner en France. Il avait alors 30 années d'apostolat en Russie.

L'intermède des religieux américains
Maxime Litvinov, ministère des Affaires étrangères, avait assuré à Neveu que le visa de retour en URSS lui serait donné par l'ambassade soviétique à Paris. Léjor, ministre de la sécurité, s'opposa obstinément à ce retour.

Mais, comme par miracle, il y avait un prêtre assomptionniste à Saint-Louis. Lorsque, en 1933, le nouveau président des États-Unis, Franklin Roosevelt, décida la reconnaissance diplomatique de l'URSS, Neveu y vit un moyen de faire venir un religieux américain, car la convention de reconnaissance diplomatique prévoyait pour tous les citoyens américains en URSS la pleine liberté religieuse et l'exercice de leur culte. Neveu alerta aussitôt le supérieur de Worcester, le P. Crescent Armanet.

Grâce aux relations du Collège, le Père Léopold Braun fut désigné comme chapelain de l'ambassade des États-Unis. Il arriva à Moscou le 1er mars 1934 avec le personnel de service, à la grande joie de Neveu.

Après le départ de Neveu en 1936, le Père Braun fit office de curé au temps de la terrible lejorchina, la persécution décidée par Staline et exécutée par Léjor, qui fit entre 6 ou 8 millions de victimes, exécutés ou morts au goulag. Dévoué sans borne à l'église française, le Père Braun dut quitter l'URSS le 27 décembre 1945.

La relève fut assurée par une suite de religieux américains au grand cœur, certains comme les Pères Dion et Laplante assurant, après un intervalle, une deuxième mission.

Ce service s'acheva en 1998 avec le Père Meiklejohn, quand la liberté religieuse en Russie ne souffrant plus de contrainte n'exigeait plus la protection d'une ambassade.

L'apparition du Père Le Léannec
Après 1945, Neveu avait fait de vaines tentatives pour retourner à Moscou (il est mort le 17 octobre 1946). Le Père Thomas Jean de Matha reprit le service de Saint-Louis le 23 septembre 1947, mais en août 1950, il dut quitter l'URSS : une nouvelle vingtaine, composée de sujets soviétiques, avait pris possession de l'église. La désignation du prêtre catholique était désormais de la compétence du KGB qui nommait par l'intermédiaire de l'archevêque de Riga. Ces prêtres ont assuré le service du culte catholique jusqu'à la fin du régime communiste en 1989.

Par un enchaînement d'événements providentiels, le Père Bernard Le Léannec qui faisait une année universitaire à Saint-Serge de Zagorsk, prit alors possession de l'église et les autorités civiles et religieuses reconnurent son bon droit. En août 1991, Mgr Kondrusiewicz, alors administrateur apostolique nomme le Père curé de Saint-Louis, sur instruction de Mgr Tauran, secrétaire du Vatican pour les rapports avec les États. Assisté depuis 1994 du Père Adrien Masson, il déploie en des circonstances difficiles un zèle admirable.

La célébration du centenaire en 2003 de la présence assomptionniste en Russie sera tout à la fois œuvre de mémoire et gage de durée de l'œuvre dans les circonstances et conditions nouvelles que prendront à l'avenir les relations de l'Église catholique et l'Église orthodoxe de Russie.

Antoine Wenger
Novembre 2003

L'ASSOMPTION ET LA RUSSIE :
27 NOMS, 27 VISAGES

La présence de l'Assomption en Russie ne se limite pas à Moscou. La liste, ci dessous, répertorie tous les religieux qui ont séjourné en Russie et les villes où ils ont résidé ; elle intègre les noms des religieux russes actuels.

Le prochain numéro d'ATLP présentera quelques visages de cette " saga " assomptionniste, une histoire souvent douloureuse du fait des évènements politiques et, aussi, des atermoiements du P. Emmanuel Bailly.

Liévin BAURAIN, français (1877-1934, a quitté la Congrégation en 1914) : Saint-Pétersbourg
George BISSONNETTE, américain (1921-1994) : Moscou
Jean BOIS, français (1875-1953 ( ?), a quitté la Congrégation en 1912) : Saint-Pétersbourg
Louis-Robert BRASSARD, américain (1914-1986) : Moscou
Marie-Léopold BRAUN, américain (1903-1964) : Moscou
Edouard Alexandre CHATOV, russe (1973) : originaire de Melikhovo (région de Vladimir), actuellement à la communauté d' Edgware
Louis DION, américain (1914-2001) : Moscou
Evrard EVRARD, français (1878-1960) : Saint Pétersbourg, Odessa, Kiev
Robert FORTIN, américain (1932) : Moscou
Bernard Vladimir FROLOV, russe (1979) : originaire de Moscou, Moscou, actuellement à la communauté de Paris-Denfert
Viatcheslav Tarcisius GOROKHOV, russe (1979) : originaire de Boutourlinovka (région de Voronège), actuellement à la communauté de Lyon
Antonio LABERGE, américain (1905-1991) : Moscou
Eugène LAPLANTE, américain (1932) : Moscou
Bernard LE LEANNEC, français (1950) : Moscou (après un séjour d'une année à la Laure Trinité-Saint Serge, pour la première fois dans l'histoire de ce grand monastère)
David MAILLAND, français (1865-1932) : Odessa, Makeevka
Auguste MANIGLIER, français (1874-1958) : Odessa
Adrien MASSON, français (1938) : Moscou
Norman MEIKLEJOHN, américain (1928) : Moscou, dernier chapelain de l'ambassade américaine
Pie-Eugène NEVEU, français (1877-1946) : Saint-Pétersbourg, Makeevka, Moscou
Judicaël NICOLAS, français (1901-1984) : Odessa, ensuite en détention au GOULAG (Moscou, Vorkouta, etc.) (voir son livre " 100 ans au Paradis ")
Gervais QUENARD, français (1875-1961) : Vilna
Johannes THIBAUT, français (1872-1938) : Saint-Pétersbourg, Odessa
Jean de Matha THOMAS, français (1894-1976) : Moscou
Sergueï Joseph TROPHIMOV, russe (1968, a quitté la congrégation en 1999) : originaire de Moscou.


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