l'Assomption et la mer

 

En décembre 1894, le P. Picard, Supérieur Général, réunissait rue Bayard à Paris une vingtaine de personnes (armateurs, syndicalistes maritimes, officiers de Marine, journalistes de la Bonne Presse) pour réfléchir à ce qui pourrait être fait pour les 15000 marins qui quittaient chaque année la France durant sept à huit mois, à bord de voiliers, pour pêcher la morue au large de l'Islande ou sur les bancs de Terre Neuve.

L'hebdomadaire La Croix des Marins, fondé par la Bonne Presse, s'était en effet ému des conditions d'isolement total, d'insécurité (pertes de doris dans la brume, abordages, tempêtes), de travail excessif et d'hygiène déplorable dans lesquelles vivait cette communauté maritime. Sous la conduite des frères Bailly, dont le P. Vincent de Paul, AA, directeur de la Bonne Presse, fut constituée la Société des Œuvres de Mer (S.O.M) dont les statuts définissaient ainsi l'objet : « porter secours matériels, médicaux, moraux, religieux, aux marins de la grande pêche ».

 

Un bilan impressionnant

Pour ce faire, la S.O.M armera de 1896 à 1939 sept navires hôpitaux qui apporteront à cette population défavorisée les soins médicaux indispensables à un métier très dur aux plans physiques et climatiques, le réconfort moral du courrier de leurs familles dont ils étaient privés jusque là, et la présence d'un aumônier. Le bilan des 39 campagnes de ces navires est éloquent : 32000 journées d'hôpital, 13200 consultations médicales en mer, 426 marins naufragés recueillis et près de 1.200.000 lettres distribuées. Parallèlement, deux « Maisons de famille » étaient créées à St Pierre et Miquelon et en Islande pour les pêcheurs en escale, convalescence ou en attente d'embarquement. Tout en échappant à la tentation de l'alcool des cabaretiers, les marins y retrouvaient une ambiance amicale et familiale, pour jouer, lire, écrire à leurs familles ou prier.

Le P. Yves Hamon et le Fr. Eugène Bergé, animés de cette « passion de Dieu et de l'homme en plein vent », furent les artisans de cette réussite qui mit pratiquement fin aux trois fléaux de la grande pêche : l'alcoolisme, la maladie et l'isolement. Le commandant Charcot la qualifia « d'Oeuvre grandiose et humanitaire ».

Légende photo: L'infirmerie à bord des navires-hôpitaux.

 

 

deux assomptionnistes marins et aventuriers

 

Alain Coudray évoque, ci dessus, l’action du P. Yves Hamon et du Fr. Eugène Bergé. Voici des extraits de leur biographie rédigée par Jean-Paul Périer-Muzet. Deux figures de religieux qui méritent, en effet, d’être mises en valeur, ainsi que l’audace apostolique du P. Picard dont ils témoignent.

 

Yves Hamon (1864-1925)

En 1895, un an et quelques semaines après son ordination, Yves Hamon est envoyé par le P. Picard à St Pierre et Miquelon où il fonde, organise et dirige une « Maison de Famille ». Dès son premier retour en France, il est envoyé à Madagascar à bord du N.D. de Salut qui a été réquisitionné comme navire hôpital. A son retour, il repart vers les côtes américaines sur le St Pierre. Le bateau fait naufrage le 30 mai 1896. Sauvé à grand peine avec l’équipage, le P. Yves peut parvenir à la Maison de Famille. L'hiver suivant, il visite les marins sur les côtes de Bretagne et repart ensuite sur les bancs de pêche, entreprenant une randonnée apostolique de bateaux en bateaux, interrompue par l'accompagnement d'un pèlerinage en Terre Sainte. En 1900, il est en Chine comme aumônier militaire de la Croix Rouge française, puis il reprend son ministère près des marins d'Islande où il établit une autre Maison de Famille. Rongé par un diabète mal maîtrisé, il doit changer d'activité et travaillera un temps à Londres, à la paroisse de Bethnal Green. Sa qualité de Breton, son dévouement aux humbles, son dédain de tout confort, son attrait pour les situations aventureuses et même dangereuses, sa vigueur corporelle lui ont permis de remplir une tâche difficile et souvent ingrate auprès des marins qui l'avaient adopté et qui lui ont donné de nombreuses marques de confiance.

Il est décédé en janvier 1935, à Tréguier (Côtes d'Armor) où il est inhumé. Si, d'aventure, vous passez par là.

La Bonne Presse a édité, en 1930, « Un apôtre des marins : le P. Yves Hamon » (Lacoste). Peut-être figure-t-il dans un recoin des bibliothèques de communauté ?

Légendes photos: Jardin et cour de la maison de famille, à St Pierre et Miquelon. (en haut)
Le « Saint Pierre » premier navire des oeuvres de mer. (ci-dessus)  

 

 

Eugène Berger (1869-1948)

Eugène est un toulousain qui a connu l'Assomption par les Oeuvres sociales et de presse qu'animaient le P. Roger des Fourniels dans la ville rose. Avant même sa profession perpétuelle, il est affecté aux « Oeuvres de la Mer ». En compagnie du P. Yves Hamon, il fréquente les marins qui pêchent dans les parages de St Pierre et Miquelon. Jusqu'en 1927, chaque année Eugène prend la mer pour se rendre à la Maison de Famille établie sur cet archipel, totalisant ainsi une trentaine de campagnes et participant au développement des Oeuvres de l'Assomption en direction des marins. Il sera décoré de la Légion d'Honneur en 1927. De cette date à 1938, il continue à s'occuper des marins à Bordeaux d'abord, où il fonde l'Oeuvre du Livre du Marin (constitution de bibliothèques pour les bateaux), à Toulon ensuite, où il est affecté à la Maison des Marins. Lorsque sa santé se dégrade, il accepte très difficilement de rejoindre la maison de repos de Lorgues. Il la quittera même, un moment, et sans autorisation, pour retrouver « ses » marins. Il est enterré dans le caveau de Lorgues, au milieu de la pinède. En 1997, une rue Eugène Bergé a été inaugurée à St Pierre et Miquelon.

 

Webmestre: D. Remiot