Cahiers du Bicentenaire d'Alzon 2010 N° 1
Tour du monde assomptionniste en 41 pays
Série des Cahiers du Bicentenaire de la naissance du P. Emmanuel d'Alzon (1810-2010)
Fondation de l'Assomption en Turquie, 1867.En 1867, le P. Victorin Galabert (1830-1885) s'établit à Andrinople, l'actuelle Edirne, c'est-à-dire dans la partie européenne de l'Empire turc, pour en faire le siège de la Mission d'Orient(1). Cependant ce ne fut vraiment qu'en 1882 qu'il chercha à établir l'Assomption au cœur même de la ville de Constantinople que les Turcs avaient rebaptisée Istanbul. Il le fit dans le quartier turc et musulman, à Stamboul, lieu-dit Koum-Kapou [Kumkapi, Gedik Pasa] près du Patriarcat arménien, là où des Européens ne s'étaient plus aventurés depuis la conquête de la ville en 1453, ceci en plein accord d'ailleurs avec Mgr Vincenzo Vannutelli (1836-1930), alors délégué apostolique. Son implantation à Koum-Kapou s'effectua concrètement en septembre 1882(2). L'année suivante, le 16 octobre 1883, il reçut le renfort de jeunes profès venus du noviciat d'Osma en Espagne et put ouvrir une sorte d'externat élargi. En 1884, l'ancien séminaire Saint-Pierre et Saint-Paul de Karagatch, dans les faubourgs d'Andrinople, fut également transféré à Koum-Kapou. Peu à peu la population turque du quartier s'habitua à cette présence insolite de religieux chrétiens et les Oblates ouvrirent à quelques pas de là école , internat et dispensaire (décembre 1882). Les Assomptionnistes purent édifier en 1893 une petite église, consacrée au rite grec en 1897, l'Anastasie qui devint le centre de l'Archiconfrérie de Notre-Dame de l'Assomption.
Jusqu'en 1914, la Turquie passa au premier rang des fondations missionnaires de l'Assomption. Durant les années 1883-1914, se forma en effet sur le sol turc un chapelet de postes et d'œuvres ouverts principalement le long de la ligne de chemin de fer qui devait relier Istanbul à Bagdad (et plus largement Berlin à Bagdad), le Bagdadbahn : 1885, Istanbul, quartier de Samatya ; 1886 : Bursa et Phanaraki/Fenerbahce ; 1891 : Izmit et Eskisehir ; 1892 : Konya ; 1893 : Gallipoli ; 1895 : Kadi-Keuï ou Kadiköy ; 1896 : Zonguldak ; 1903 : Kayseri ; 1904 : Peramos ; 1908 : Nevsehir ; 1912 : Pendik. Mais ces postes A.A., souvent doublés par la présence des Oblates, furent quasiment tous anéantis durant la première guerre mondiale qui fit de la Turquie une 'terre désolée' pour l'Assomption. La guerre dite de Libération ou guerre turco-grecque des années 1919-1923 provoqua en plus le grand exode ou transfert des populations chrétiennes, principalement grecques et arméniennes. Avec le traité de Lausanne du 24 juillet 1923, les Grecs orthodoxes d'Anatolie étaient contraints à l'exil. En 1924-1925, la République turque kémaliste et nationaliste porta le coup fatal aux institutions chrétiennes. Le P. Ludovic Marseille (1871-1963) quitta Eskisehir en 1926 pour s'établir à Ankara, devenue capitale turque en 1923 : grâce au soutien de l'ambassade française, une chapelle dédiée à Sainte-Thérèse de l'Enfant-Jésus y fut construite, à l'intérieur même de la résidence érigée au nom de l'ambassade. En quittant Ankara en l'an 2000 où des Pères jésuites prirent la relève, les Assomptionnistes ne conservèrent en Turquie qu'un poste à Istanbul,Kadi-Keuï, confié par le Saint-Siège en 1895 pour l'administration spirituelle des Latins et des Grecs et où l'activité fut multiforme : paroisse, école, séminaire, revue. La Mission d'Orient A.A. en Turquie a donné, après le choix de Mgr Louis Petit (1868-1927) en 1912 pour Athènes, un autre évêque à l'Eglise, en la personne de Mgr Louis-Armel Pelâtre, vicaire apostolique d'Istanbul nommé en 1992 avec le titre de Sasimes.
Sources documentaires :
Xavier Jacob, L'Assomption en Turquie, dans L'Aventure missionnaire assomptionniste, Paris, 2005, p. 241-320 dans collection « Recherches Assomption » n° 1. Christiane Babot, La Mission des Augustins de l'Assomption à Eski-Chéhir, 1891-1924, Istanbul-Strasbourg, 1996, 122 pages. Bulletins Missions des Augustins de l'Assomption et L'Assomption et ses Œuvres. Missions des Augustins de l'Assomption en Orient, Lyon, 1924, n° spécial, 128 pages. Bulletin Missions des Augustins de l'Assomption.
Un grand empire sur son déclin :
Maître du monde arabe, moins le Maroc, et de la plus grande partie de l'Europe du Sud-Est, au sud de la Save et du Dniestr, c'est-à-dire des territoires Yougoslave, Roumain, Bulgare, Albanais et Grec, ainsi que des îles de la Méditerranée, l'Empire ottoman fut dès la fin du XVIIIème siècle une puissance en déclin. Ses frontières reculèrent inexorablement sous les coups de boutoir, conjugués ou isolés, des Russes et des Autrichiens. Cet Etat qui vivait alors dans la routine de ses traditions, possédait encore une valeur militaire redoutée, dont le célèbre corps des Janissaires ou des indépendants et terribles Bachi-Bouzouks. Cependant, devenu empereur, Napoléon Ier tenta de se faire de la Turquie un allié contre la Russie et l'Autriche, mais le pays fut déchiré par les luttes intestines entre Janissaires et partisans des réformes. Sélim III (1761-1808), Mustapha IV (1779-1808) et Mahmoud II (1795-1839) se succédèrent sans réussir à transformer leur immense territoire en un Etat moderne. La Serbie arracha son indépendance en 1815, puis la Grèce en 1829, enfin l'Egypte s'émancipa de la tutelle de la Turquie et les peuples chrétiens d'Europe, roumain et bulgare, furent travaillés par des mouvements nationalistes que la Russie, en compétition avec l'Autriche, appuya pour renforcer son influence en Europe orientale. L'Occident chercha à freiner ce 'démantèlement de l'homme malade', notamment en 1854 lors de la guerre de Crimée et à fortifier un mouvement de réformes internes qu'après une courte période libérale Abdülhamid II (1842-1918) interrompit brutalement en 1877.
Une poussière d'Eglises dans un océan musulman :
La présence de minorités chrétiennes, protégées par les Capitulations, contribua à faire de l'Empire ottoman, au temps de sa splendeur, un état de relative tolérance et d'organisation communautariste. L'évolution des états en nations, l'exode progressif des chrétiens malmenés et persécutés en période de tensions, ainsi les Arméniens en 1894-1896 et surtout durant le terrible génocide des années 1915-1916, les Grecs après 1919 victimes de guerres et d'expulsions, et le développement d'un panislamisme inquiétant, ont rendu pour sa part le catholicisme en Turquie squelettique et fortement concentré dans quelques centres urbains (peut-être 32.000, au total, de nos jours). L'absence d'une vraie liberté religieuse dans le pays (toute activité religieuse est vite qualifiée de prosélytisme, synonyme d'interdiction) et d'une laïcité-paravent, en dépit des textes constitutionnels qui affirment la laïcité de l'Etat, reste un obstacle contemporain pour la candidature de la Turquie à l'Europe. Sur ce point, les Orthodoxes sont divisés, la Grèce s'y opposant, le Phanar y étant favorable, la première soutenant que la Turquie est située géographiquement hors de l'Europe (96% du territoire), le second que, de par son histoire, elle y est intégrée et que sa vocation est d'être un pont entre l'islam et le christianisme, entre l'Asie et l'Europe ! Les communautés minoritaires ne sont pas reconnues par le traité de Lausanne de 1923, même celle syriaque, en dépit de sa longue présence historique. Des troubles, menaces et mauvais traitements contre des chrétiens ne sont pas rares : en juillet 2002, une église protestante a été fermée par la police à Iskanderun ; en janvier 2003, le P. Roberto Ferrari capucin a été arrêté ; en février 2006, un prêtre catholique, le P. Andrea Santoro a été tué à Trébizonde ; l'auteur de l'attentat contre la pape Jean Paul II le 13 mai 1981, le turc Ali Agça auquel le pape lui-même a rendu visite dans sa prison à Rome en 1983, membre des Loups blancs, est sorti de prison en janvier 2006, puis a été enfermé à vie ; il est vrai que l'œcuménisme, servi par de véritables témoignages d'unité inter-confessionnelle, est une belle réalité dans le pays, servi également par des expériences fortes de communion fréquentes, de dialogue inter-religieux en progrès.
L'Eglise catholique compte en Turquie, pour le rite latin, un archevêché à Izmir (jumelé au siège de Dijon en France), un vicariat apostolique à Istanbul et un autre en Anatolie (siège à Iskanderun) ; pour le rite arménien, un évêché relevant du patriarcat de Cilicie (siège à Beyrouth), et pour le rite chaldéen, un archevêché avec siège à Diarbekir et un archevêché à Istanbul. Istanbul est également exarchat apostolique pour les catholiques de rite byzantin.
La Turquie a souvent été honorée de la visite des derniers papes, principalement en raison de la présence du Phanar sur le sol turc : le pape Paul VI en juillet 1967 – lui fut reproché son agenouillement à Sainte-Sophie - ; le pape Jean Paul II en novembre-décembre 1979 ; et le pape, Benoît XVI en décembre 2006, cette visite ayant apaisé la vague de protestations suscitées dans le monde musulman après le discours de Ratisbonne. Des relations diplomatiques de haut niveau (ambassade et nonciature) ont été établies en avril 1960. L'ambassadeur actuel de Turquie près du Saint-Siège (janvier 2007) est M. Muammer Dogan Akdur.
Sources documentaires :
Esprit et Vie, janvier 2004, n° 98, p. 44-45.
Fiche d'identité de la Turquie 1810.Population : En 1910, l'Empire ottoman comptait 24 millions d'habitants ; en 2001, 66 millions 500.000 ; de nos jours plus de 72 millions. Superficie : Dans ses limites actuelles, la Turquie compte 780. 576 km2 dont 24.378 en Europe et façades côtières de 8.372 km sur la mer Egée, la Méditerranée, la mer Noire et la mer de Marmara. En 1910, l'Empire comptait encore 2.969.500 km2. Langue officielle : Le turc, romanisé en 1928. Départements : le pays est divisé en 81 vilayets gouvernés par un vali. Régime politique : République laïque proclamée le 29 octobre 1923. Au XIXème siècle, l'Empire ottoman est dirigée par un sultan (système impérial). Le sultanat est aboli le 30 octobre 1922. La Constitution date du 30 avril 1924. Capitale : En 1921, Ankara, ville plus centrale appelée autrefois Ancyre, puis Angora, est devenue capitale à la place d'Istanbul. Autres villes : Istanbul, fondée vers 657 avant Jésus-Christ par Byzas, marin grec légendaire, appelée Byzance, puis Constantinople en 330, à nouveau Byzance à l'époque de l'empire du même nom, enfin Istanbul en 1543. Izmir, ex-Smyrne ; Bursa, ex-Brousse ; Konya, ex-Iconium ; Adana, Gaziantep, Kayseri (ancienne Césarée de Cappadoce), Erzurum, Eskisehir, Trébizonde (Trabzon), Antioche (Antakya), Zonguldak, Edirne (ex-Andrinople), Pergame. Monnaie : La livre turque. Fête nationale : Le 29 octobre (en souvenir de la République proclamée en 1923). Drapeau adopté en 1936. Hymne national ? |
(1) C'est en mars 1867 que le P. Galabert quitta Philoppopoli pour Andrinople, selon le désir de Mgr Raphaël Popov. Le P. d'Alzon fait allusion à ce transfert dans sa lettre n° 2965 du 21 février 1867 au P. Galabert : Lettres d'Alzon, tome VI, page 221 et note 3. En 1876, lors du Chapitre général, Andrinople devint la tête de la Province d'Orient.
(2) Les Souvenirs de novembre 1882, pages 76 bis et ter relatent la cérémonie de bénédiction de la (première) chapelle, le 29 octobre 1882 par le P. Galabert ; le 16 octobre précédent avait été ouvert un petit externat de 12 élèves. Une communauté d'Oblates vint également s'établir à Koum-Kapou en décembre 1882.