Cahiers du Bicentenaire d'Alzon 2010 N° 2
IL Y A 200 ANS - ANNEE 1810
Série des Cahiers du Bicentenaire de la naissance du P. Emmanuel d'Alzon (1810-2010)
Quelques ouvrages marquants du XIXème siècle
La parution de cette apologie du christianisme en 1802 après les années de la Révolution sonna comme une résurrection officielle du catholicisme en France, à l’égal du Concordat qui avait à nouveau ouvert les portes des églises. Celui-ci retrouvait droit de cité et considération dans l’espace culturel français. François René de Chateaubriand qui avait connu l’exil et l’émigration, marqua cette période brillante du premier romantisme, d’inspiration religieuse, dont il incarna la plus illustre expression avec Lamartine. Son royalisme absolutiste allait évoluer vers le libéralisme, le détachant peu à peu de tous les régimes politiques qu’il avait jusque-là servis. Le jeune d’Alzon, alors étudiant, goûta cette expression littéraire plus proche de l’épopée que de l’histoire, séduisante par son imagination puissante et sensible, de tonalité nostalgique, mais plutôt faible quant à une véritable réflexion sur les réalités fondatrices de foi chrétienne.
Cette œuvre témoigne de la dernière partie de la vie de ce poète, auteur dramatique allemand, qui avait découvert avec enthousiasme la pensée de Rousseau et des idéaux portés par la Révolution française. Il avait dénoncé les abus de la tyrannie et de l’inégalité sociale, croyant à un progrès moral linéaire de l’humanité vers le beau et le bien. Les excès de la Révolution et son caractère belliciste lui ouvrirent les yeux. Il transposa dans ses drames les problèmes politiques et sociaux de tous les temps sur le plan moral de l’individu. Guillaume Tell est un type de drame populaire qui témoigne de l’exaltation enfiévrée de la liberté de l’individu et de l’indépendance nationale. Schiller a parfois été comparé à un Shakespeare allemand. Il est mentionné à deux reprises dans la correspondance du jeune d’Alzon qui n’ignorait pas les grands noms de la littérature allemande. On dit au sujet de Schiller qu’il écrivit Guillaume Tell pour la Suisse, la Pucelle d’Orléans pour la France, Marie Stuart pour l’Angleterre et les Brigands pour l’Allemagne !
Cet auteur romantique écossais (1771-1832) s’était fait connaître au XIXème siècle par ses romans historiques à succès qui, depuis, font partie de la bibliothèque de la jeunesse. Il y ressuscitait ce décor imaginaire du Moyen-Age qui fut l’une des sources d’inspirations du romantisme européen. Scott évoquait l’hostilité traditionnelle entre Saxons et Normands sous le règne de Richard Ier, Ivanhoé devenant le symbole de la loyauté envers Richard Cœur de Lion qu’il accompagna à la croisade et qu’il seconda dans sa lutte contre Jean Sans Terre. Riche en personnages pittoresques, l’ouvrage fut à l’origine de la vogue du roman historique. Le jeune d’Alzon en faisait ses choux gras en 1827 (Lettres, tome A, page 7) et en 1834 : « Je t’engage, écrivait-il à sa sœur Augustine, à te procurer dans quelque cabinet littéraire les romans en anglais de Walter Scott. C’est une excellente préparation pour apprendre à parler, à cause des dialogues qu’on rencontre ». Le cinéma s’est emparé à plusieurs reprises de cette œuvre.
On trouve mentionné le nom de Victor Hugo (1802-1885) dans la correspondance du P. d’Alzon, du moins pour la première période de la vie littéraire du poète, où il fait figure de théoricien et de chef de l’école romantique, encore d’inspiration religieuse, avant la manifestation de ses préoccupations sociales, humanitaires et politiques. L’écriture du roman Notre-Dame de Paris remonte à l’année 1831. Le jeune d’Alzon s’en fait l’écho, dans une lettre à Gouraud d’avril 1831 (Lettres, t. A, p. 200) : « Le Correspondant où se trouvaient le second article de Notre-Dame et le fragment de Chateaubriand, était très bon », ce qui ne signifie pas d’ailleurs qu’il ait lu l’ouvrage. Il est clair par ailleurs que l’évolution du poète ne pouvait convenir au Fondateur de l’Assomption, comme cela se remarque déjà dans une remarque faite à un ami en décembre 1883 (Lettres, t. A, p. 472-473) : « Vous savez ce qui se passe dans le monde littéraire, et comme V[ictor] Hugo voit se fondre en coterie bientôt imperceptible l’école sur laquelle il avait essayé de se poser, comme Napoléon sur ca colonne ». Le roman de Notre-Dame de Paris évoquait, lui-aussi, un Moyen-Age pittoresque, représentatif de cet engouement pour le ‘gothique’ recréé par l’imagination en couleur locale typée et par des fresques grandioses évoquant les masses populaires des bas-fonds parisiens. L’inspiration biblique, autour du monde architectural de la cathédrale, n’était pas absente, opposant un prêtre maléfique, Frollo, à un monstre sympathique, Quasimodo, autour du drame d’une belle bohémienne, Esméralda, victime de la fatalité des passions.
Silvio Pellico est un auteur italien (1789-1854) qui se montra patriote et libéral au temps où la partie Nord de la péninsule italienne était occupée par le gouvernement autrichien. Il paya ses idées émancipatrices d’un emprisonnement de neuf ans à Brünn (Brno) dans la forteresse de Spilberk où il écrivit ses Mémoires, Mes prisons (1832) qui furent un best-seller de l’époque. Durant cette épreuve, il revint à la foi chrétienne. Par la suite, il fut secrétaire de la marquise de Barolo et c’est sans doute à l’occasion de leur voyage à Turin en 1844 que le jeune abbé d’Alzon et la famille de Puységur firent la connaissance de l’un et de l’autre. Augustine d’Alzon posséda un exemplaire dédicacé de ce livre de Silvio Pellico dont le jeune d’Alzon avait déjà pris connaissance grâce à la Revue européenne (Lettres, tome A, page 408).
Autre nom évocateur de la littérature européenne du XIXème siècle, celui de Nicolas Gogol (1809-1852), maître de la caricature et de cet humour désillusionné qui joint le pittoresque au fantastique dans ses récits sur fond de traditions ukrainiennes et russes. Perce dans les œuvres plutôt sombres de cet auteur un fort sentiment d’angoisse devant l’assaut des forces du mal. Tarass Boulba évoque dans un style coloré la lutte héroïque des Cosaques ukrainiens contre les Polonais au XVIIème siècle. Le chef cosaque, Tarass Boulba, tue son propre fils coupable de l’avoir trahi. Le P. d’Alzon qui s’est plongé avec passion dans l’histoire de l’empire russe à la fin de vie, a certainement rencontré le nom de Gogol dans ses lectures, même s’il n’est pas mentionné explicitement dans sa correspondance.
Charles Dickens (1812-1870), romancier britannique sans doute le plus célèbre et le plus populaire de sa génération, s’est inspiré des malheurs de sa jeunesse pour peindre les laideurs sociales et les abus de son temps, avec une sensibilité qui n’évite pas toujours une sensiblerie un peu mièvre et où le sens des réalités en face des problèmes de la vie finit par se perdre dans le rêve. Olivier Twist est l’histoire d’un enfant abandonné, enfui d’un hospice où il est maltraité, pour tomber dans les mains de malfaiteurs londoniens qui font de lui un délinquant et un apprenti-voleur. Le destin finit par faire triompher sa bonne nature en permettant que soit connu le secret de sa naissance, illégitime mais noble. Le roman marqua l’opinion par la peinture des bas-fonds de Londres, en ébranlant sans doute la bonne conscience de la bourgeoise anglaise mais en en confortant aussi plus d’un préjugé. L’ouvrage a été porté à l’écran au XXème siècle. On ne trouve pas d’écho de cette œuvre dans les écrits du P. d’Alzon.
Cet écrivain classique américain (1809-1849) auteur de poèmes et critique littéraire, a laissé une réputation assez sulfureuse, du fait des tragédies de sa vie : enfance pauvre et orpheline, carrière militaire interrompue et vie littéraire brisée par un aloolisme précoce sur fond d’instabilité et de misère, mort mystérieuse dans un ruisseau de Baltimore, tout évoque une existence plutôt dramatique. Considéré avec réserve dans son pays, Edgar Allan Poe fut connu du public européen grâce à la traduction de son œuvre en français par Baudelaire, autre écrivain assez ‘ténébreux’ du XIXème siècle. Son poème le plus connu, Le Corbeau, parut en 1845, la même année qu’une collection inédite de contes (Tales) qui incorporait des nouvelles parues dans divers journaux et revues auxquels Poe collaborait. Maître du conte de raisonnement et d’horreur, il disait de lui-même : ‘Ma terreur ne vient pas de l’Allemagne, mais du fond de mon âme’.
Ernest Renan (1823-1892), destiné à la prêtrise, sortit du séminaire à 22 ans, en 1845, au terme d’une grave crise religieuse qu’il évoqua dans ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse (1883). Ses travaux intellectuels le conduisirent à affirmer que la religion devait être remplacée par la poésie et par la science, nouvel âge pour l’humanité. Philologue réputé, il entreprit de visiter la Palestine en 1860-1861, ce qui lui inspira dès son retour le début d’une vaste composition, Histoire des origines du christianisme (1863-1882) qui entendait refonder un christianisme rationnel et critique. Le premier volume, intitulé Vie de Jésus, paru en 1863, fit scandale en réduisant la figure de Jésus à celle d’un prophète, homme incomparable mais vidée de tout contenu dogmatique. Mgr Plantier lui opposa un vigoureux mandement en juillet 1863 que le P. d’Alzon pour sa part ne pouvait ignorer : « L’évêque a publié une réfutation de Renan que je vous envoie » (Lettres, t. IV, page 356 ou encore Lettres, t. V, page 59).
Alphonse Daudet (1840-1897) est né à Nîmes, mais il fut contraint par la ruine de ses parents à quitter le Midi et à tenter sa chance à Paris. Il devint célèbre avec la publication de ses contes Les Lettres de mon moulin (1866) et le récit héroï-comique de Tartarin (1872). En 1868, il s’était aussi fait remarquer par un récit familial autobiographique romancé où il évoquait le parcours malheureux de son frère, baptisé Jacques Eyssette, maître d’études à Alès, dans Le Petit Chose.Alphonse s’engagea aussi dans la voie du roman réaliste, en peignant les mœurs contemporaines, dans des tableaux colorés et parfois cocasses. Il a défini lui-même son talent comme un singulier mélange de fantaisie et de réalité. Le P. d’Alzon connut un parent du romancier, l’abbé Daudet, à l’origine d’une œuvre pour la jeunesse à Nîmes, mais également le frère aîné d’Alphonse, Ernest, qui fut élève au collège de l’Assomption, et son frère cadet, Henri qui y fut professeur, décédé prématurément en 1855. Il est certain que le P. d’Alzon ne pouvait que goûter modérément le genre littéraire des romans d’Alphonse, plutôt légers et assez dépourvus de sens moral. On ne trouve pas d’allusion expresse dans la correspondance. Ernest Daudet (1837-1921) a célébré la mémoire posthume du P. d’Alzon dans deux articles de son cru (Le Figaro et Le Gaulois). Le fils d’Alphonse, Léon Daudet (1867-1942), redoutable polémiste, fut un des maîtres à penser de l’Action française.
Cet écrivain français (1828-1905) qui fit comme le jeune d’Alzon des études de droit, s’intéressa surtout aux questions scientifiques et techniques de son temps, mais sur le mode assez fantastique que permet la littérature. Passionné d’aérostation et d’aéronautique, il effectua avec son ami Nadar de nombreux voyages en ballon qui lui permirent d’imaginer les aventures aériennes et même interplanétaires, terrestres et océaniques de ses personnages. Par optimisme humaniste et scientiste, les inventions de Jules Verne expriment les fantasmes et les aspirations de ses contemporains d’esprit positiviste qui entendaient sonder les mystères des profondeurs sans transcendance.Le P. d’Alzon scruta lui aussi le ciel, mais d’une autre ma