Cahiers du Bicentenaire d'Alzon 2010 N° 2
IL Y A 200 ANS - ANNEE 1810
Série des Cahiers du Bicentenaire de la naissance du P. Emmanuel d'Alzon (1810-2010)
Le Vigan à travers le temps

La célébration du bicentenaire de la naissance d’Emmanuel d’Alzon donne l’occasion à ses Congrégations de remonter le temps, en se reportant à la date référence de 1810. Mais à deux cents ans de distance, les souvenirs précis à évoquer risquent d’être bien ténus ou presque enfouis dans la mémoire silencieuse du temps.


Le Vigan de 1810, dite ‘la perle des Cévennes’, n’offre en effet guère de célébrité, si l’on excepte le souvenir du glorieux martyr de Clostercamp : le chevalier Nicolas d’Assas (1733-1760) dont Voltaire a rapporté le trait d’héroïsme dans son Précis du siècle de Louis XV. Cette petite ville-contact, située au pied des Cévennes en direction de la garrigue nîmoise, vit à l’heure de l’Empire, à l’unisson des événements qui enthousiasment ou désolent le cœur des Français : sentiments de fête pour le second mariage de Napoléon avec l’espoir d’une descendance dynastique, sentiments de tristesse lorsque la conscription vient arracher aux foyers de nouvelles recrues pour la vie militaire et annonce immanquablement la reprise d’une prochaine expédition militaire, sentiments de douleur aussi dans le cœur des catholiques du pays qui mesurent toute l’humiliation infligée au pape Pie VII et au collège des cardinaux. Les difficultés sans cesse accrues quant à la pratique religieuse, conséquences étirées de ce conflit entre l’Empereur et le Pape, amplifiées encore par les moyens de pression qu’assurent les Articles Organiques au pouvoir temporel, ne peuvent échapper à la famille des Daudé d’Alzon, maillon de la petite aristocratie cévenole bien étoffée.

Le Vigan passe pour un nid royaliste assez turbulent. Nombre de familles implantées de longue date dans la région n’ont accepté le cours politique du temps qu’avec les prudences et le sens des nécessités commandées par les mœurs violentes de la vie politique. Le vif sentiment patriotique des notabilités locales y a multiplié les vocations militaires. Mais la Terreur a aussi provoqué des arrestations, des départs, des disparitions et des transferts de biens importants. On n’oublie pas dans les cœurs les misères et les difficultés subies pendant toute une décennie, surtout dans une région où le clivage confessionnel a renouvelé des oppositions séculaires entre catholiques et protestants. Les Cévennes bruissent encore de ces récits amplifiés par la légende, tout vibrants des faits et gestes sanglants de la guerre des Camisards au début du XVIIIème siècle. A Nîmes qui fut en 1790 le théâtre d’événements tragiques, le maire protestant, riche négociant, Dominique-Casimir Fornier de Valaurie, a repris la tête de la municipalité de 1800 à sa mort , en novembre 1811. Le conseil municipal reflète la supériorité de la tutelle protestante, 20 membres contre 10 catholiques alors que le rapport démographique est inverse. Mais là comme dans d’autres villes françaises marquées par la Réforme, la bourgeoisie protestante au pouvoir a adhéré aux idéaux de la Révolution qui a accéléré son processus d’émancipation, alors que la plèbe, attachée au catholicisme, s’est renforcée dans ses sentiments royalistes, mais demeure impuissante et sans véritables droits. Nîmes compte plus de 37.000 habitants en 1810 et figure au douzième rang de la carte urbaine. Elle va encore être le théâtre d’une nouvelle Terreur, cette fois ‘blanche’ en 1814-1815.

Rapprochons-nous du Vigan de 1810, cité forte encore de 5.300 habitants en 1880 contre 4.400 environ, de nos jours : l’activité industrielle, principale et traditionnelle, y est liée aux métiers du textile (bonneterie, filature, moulinage). La cité souffre comme toute la région du marasme des affaires et de la crise économique qu’accentue le blocus continental. Les activités agricoles dépendent de sols assez ingrats, là aussi où les forêts de châtaigniers ne disputent pas aux cultures ou aux pâturages des surfaces moins cultivables, car moins accessibles : sur les pentes aménagées par des murets de soutènement dits traversiers, s’étendent de petites surfaces cultivées avec soin, alimentées par un système ingénieux de canaux, mais réduites en superficie. ‘Le paysan cévenol a trois cordes à son arc : la châtaigne, le mûrier, les prairies. Avec l’un des trois produits, il est à l’abri de la misère ; avec deux, il est dans l’aisance ; il est riche avec tous les trois’. Les vallées, elles, sont couvertes de cultures céréalières, de vignes, de vergers, d’oliviers et de mûriers (‘l’arbre d’or’ des Cévennes) pour donner aux habitants des compléments de ressources indispensables : huile, raisins séchés, fruits, soie. Le Vigan développe particulièrement la tonnellerie. Moutons et brebis paissent sur les collines, donnant laine, lait et assurant comme productions, fromage et travaux de tannerie-mégisserie qui alimentent la ganterie.
De quelques carrières ou sous-sols sont exploités le charbon, ainsi à Cavaillac, le fer, le cuivre, l’antimoine et le marbre, alimentant de petits artisanats et industries de transformation. La région fabrique surtout des draps, des cadis, des serges et des droguets de laine. Les sources d’eau minérales abondent dans le Gard : Le Vigan possède pour sa part les siennes, qui animent une petite installation thermale aux propriétés curatives, mais mise en valeur seulement sous la Monarchie de Juillet par un certain M.F. Laporte, en 1842 (à Cauvalat, lieu situé sur la commune proche d’Avèze).
Le Vigan est aussi un centre administratif, l’un des quatre arrondissements du Gard avec Nîmes pour chef-lieu et siège de la préfecture, Alès qui s’écrit encore Alais et Uzès, le tout placé sous la houlette d’un préfet lui-même aux ordres de la capitale : Dubois de Jancigny, de 1800 à 1804, Alphonse de 1804 à 1810 et Rolland de Villarceaux de 1810 au retour de Napoléon de l’île d’Elbe, relevé par Roggieri.
Le Vigan est relié aux villes voisines, Nîmes, Montpellier, Millau, par des services de diligence. Le réseau routier ne s’améliore que lentement, notamment la route royale (Nationale) n° 99. Le vieux chemin de la Côte de Navez n’est remplacé par la départementale n° 24 qu’en 1852, pour relier Le Vigan à Meyruis par la montagne de l’Aigoual et les cols du Minier et du Faubel. Quant à la ligne de chemin de fer Le Vigan-Lunel, elle ne fut décidée qu’en 1863 pour se terminer en 1874. C’est à cette occasion que le P. d’Alzon négocia la vente du pré de la Condamine où s’établit la gare. La ligne Sommières-Nîmes s’ouvrit dix ans plus tard.
Les familles plus fortunées qui ont un rang social ou qui se reconstruisent après la Révolution, comme c’est le cas pour les Daudé d’Alzon, sont généralement bien pourvues d’enfants. La mortalité infantile encore forte opère une première et parfois sévère sélection. A leur majorité, s’opère encore une dispersion plus ou moins organisée, mais nécessaire, de telles familles nombreuses, de façon à ne pas morceler à outrance le domaine patrimonial qui va passer presque en entier entre les mains d’un élu et contourner en partie les lois sur la succession. La rente foncière, alimentée en plus par le métayage des fermes (pour les d’Alzon : Arènes, Bagatelle, La Valette, l’Elze), permet une honnête mais vigilante aisance. La carrière des armes a attiré plus d’une vocation dans le rang des garçons au cours du temps ; les filles, celles du moins qui ont passé le stade de l’adolescence, se sont contentées bien souvent d’une dot en argent, en convolant avec un prétendant choisi dans un milieu consonant. Les mésalliances sont prohibées, mais le brassage entre descendance d’ancienne lignée et celle de bonne bourgeoisie enrichie a le vent en poupe, aux lendemains de la Révolution déjà et aux beaux jours de l’Empire surtout. Il arrive aussi qu’une ‘bonne fée’ aménage le destin imprévisible d’un ‘couple à faire’ : ainsi pour le vicomte Henri d’Alzon, titré mais sans fortune, qui épouse en mai 1806 une jeune cousine, Jeanne-Clémence de Faventine, une orpheline dont la corbeille de mariée est doublement bien pourvue, à la fois par ses parents adoptifs côté paternel (M. et Mme Clément de Faventine) et par une tante, côté maternel (Joséphine d’Alzon), riche douairière de la lignée des d’Alzon. La noblesse des d’Alzon est encore récente (1747), mais d’Ancien Régime quand même ; celle des Faventine a été acquise grâce aux fabuleux revenus de la Ferme générale au XVIIIème siècle, ascenseur social assuré. Emmanuel qui voit le jour le 30 août 1810(1), est le premier fruit d’une alliance sans doute arrangée au départ. Le bonheur de ses parents est comblé après trois ans d’une fiévreuse attente qui a été aussi portée par une chaîne de prières, si l’on en croit une tradition orale .
La cité du Vigan aligne ses ruelles le long d’un petit cours d’eau, l’Arre qu’enjambe élégamment un pont médiéval dit roman du XIIème siècle. Mégisseries, tanneries, moulins bénéficient de cette rivière qu’alimentent les Cévennes et animent des berges à peine protégées des risques d’inondation. La vieille ville est constituée de ruelles étroites, bordées d’anciens logis à haute façade. La maison forte des d’Alzon est située à la sortie de la ville en direction de Nîmes, rive gauche, en retrait par rapport au cours d’eau, environnée de prairies verdoyantes et du foirail communal. On lui donne le nom de ‘La Condamine’, un nom qui figure déjà dans des textes du début du XVIIIème siècle.

Elle passa dans le patrimoine personnel d’Emmanuel d’Alzon en 1860 qui en fit usage pour la Congrégation (noviciat entre 1864 et 1874, alumnat jusqu’en 1881). Sur les terres appartenant aux d’Alzon se tiennent les nombreuses foires traditionnelles de la commune : 25 janvier, 9 septembre, 22 septembre, 15 octobre, 13 et 31 décembre, rendez-vous importants de la population et du commerce saisonnier, notamment du bétail. Achat et vente de bêtes, de plantes, de tissus et draperies, renouvellement des baux : les foires sont l’un des hauts lieux de la sociabilité communale et l’un des poumons de la vie économique de ces petites villes provinciales. C’est entre 1815 et 1816 que la famille Henri d’Alzon alla établir sa résidence principale au château de Lavagnac (Hérault), le vicomte l’ayant fait préalablement restaurer.
La vie culturelle du Vigan est celle des petites villes provinciales, dépendant de l’orbite départementale (Nîmes) et rayonnant sur l’aire limitée des Cévennes. La cité compte d’ailleurs dans ses rangs plus d’anciennes notabilités militaires – elle en fut un réservoir important - que de gens de lettres plus ou moins renommés. Il faut attendre 1835 pour que soit lancée le journal L’Echo des Cévennes. Le Vigan obtient une certaine notoriété en 1879 quand l’essayiste britannique Robert Louis Balfour dit Stevenson (1850-1894) fait paraître son Voyage avec un âne à travers les Cévennes après avoir parcouru à pied la barre des Cévennes. L’écrivain du XXème siècle, André Chamson (1900-1983), de souche cévenole et protestante, donne vie et couleurs à sa région dans des romans sobres et austères : Roux le Bandit (1925), Les Hommes de la route (1927) et le Crime des justes (1928). Son tombeau en pleine nature, sur les pentes de l’Aigoual, attire toujours des visiteurs pédestres. La vie romancée du célèbre prieur de Colognac, le fameux abbé Jean-Louis Sollier dit ‘Sans-Peur’ (1732-1801), ne hante plus beaucoup l’imagination antirévolutionnaire qui avait encore cours dans les Cévennes du XIXème siècle. On ne pouvait ignorer son nom et son destin à la Condamine puisque c’est une pieuse femme, servante chez les d’Alzon, une certaine Calmette, qui alla réclamer le corps du prêtre prisonnier au Vigan, exécuté au Plan d’Auvergne, près du cimetière.
Jean-Jacques Fauvel, Cévennes-Languedoc, Paris, Librairie Hachette, 1970, 756 p. dans collection des Guides Bleus. Robert Sauzet, Les Cévennes catholiques. Histoire d’une fidélité XVIe-XXe siècle, Perrin, 2002, 416 p.

Dans les trésors des stocks de livres entreposés à Juvisy, sommeille un vieil ouvrage intitulé Tableau général des principales conversions qui ont eu lieu parmi les protestants, Paris, 1828. Ce n’est pas sans intérêt d’avoir relevé aux pages 223-224 le fait suivant :
« Une conversion qui, en 1824, eut beaucoup d’éclat dans le diocèse de Nîmes, c’est celle de M. Gaches, juge d’instruction au tribunal du Vigan. Ce magistrat, à qui ses excellentes qualités et ses talens (sic) ont acquis l’estime générale, a fait son abjuration le 6 mai, après un examen long et sérieux, et après une étude attentive des points controversés. Il a été secondé, dans cette démarche, par le zèle d’un digne ami, M. le vicomte d’Alzon, ancien député, qui aime à s’associer à toutes ces bonnes œuvres. Cette conversion a d’autant plus réjoui les Catholiques, qu’elle se présente sous les caractères les plus honorables. On en saurait en effet prêter des motifs d’intérêt à un homme placé par sa fortune au-dessus de tels soupçons, ni taxer d’ ignorance celui qui a fourni dans le barreau une carrière distinguée, ni flétrir, par d’indignes motifs, une réputation protégée par cinquante ans de travaux et de service… ».
Connaissant le zèle apostolique du P. d’Alzon durant toute sa vie sur les questions religieuses, on se serait tenté de dire une fois de plus : tel père, tel fils !

(1) Coïncidence des calendriers et des anniversaires, un élève et un disciple illustres du P. d’Alzon, le futur cardinal Anatole de Cabrières (1830-1921), est né également un 30 août, mais l’année 1830, non au Vigan mais à Beaucaire (Gard).