Historique de la Mission d’Orient

Troisième étape, l’Orient en miettes, redéploiement dans les Balkans.

En juin 1903, le P. Emmanuel Bailly devint le second successeur du P. d’Alzon, après le P. Picard (1880-1903). Figure assez controversée dans l’historiographie assomptionniste, il eut à faire face à une fronde interne qui contestait son autorité sourcilleuse et patriarcale (crise ouverte en 1906), appuyée sur une méritocratie de cooptation et de cour contraire au droit ; mais surtout il dut affronter la grave désorganisation qu’entraîna l’état de guerre mondial. L’Orient devint un champ de ruines pour l’Assomption : Bulgarie et Turquie expulsèrent les religieux ; presque partout, maisons et œuvres furent systématiquement réquisitionnées, pillées, dévastées, incendiées. La Russie où la Congrégation avait pu discrètement s’établir à partir de 1903 en cinq centres (Saint-Petersbourg, Kiev, Makieevska, Odessa, Vilna(8), sombra dans les affres de la défaite militaire avant que se déchaînât l’hydre révolutionnaire du communisme, ce qui ramena le christianisme à l’ère primitive du martyre. Seul put se maintenir jusqu’en 1936 à Moscou, contre vents et marées, grâce au soutien de l’ambassade française, Mgr Pie Neveu, sacré en 1926 dans les conditions extraordinaires que l’on sait. Sa présence bienfaisante aux côtés d’une population si éprouvée tint de l’héroïsme et força une admiration silencieuse, mais elle permit aussi de découvrir de l’intérieur une forme de communion inter-religieuse jusque-là peu explorée.

Seule embellie dans l’Orient sombre de cette période, le choix en 1912 de Mgr Petit comme archevêque latin d’Athènes. L’Assomptionniste était déjà connu pour l’entreprise grandiose et peu à peu prestigieuse des Echos d’Orient. Ses contacts avec le monde orthodoxe en furent accrus. Même si sur le plan officiel, les contacts inter-confessionnels de niveau hiérarchique en restèrent froidement aux conventions de surface et publiquement aux affrontements verbaux, peu à peu, grâce à sa science byzantine, l’Assomption orientale de l’équipe des Echos d’Orient conquit l’intelligentsia et tout ce que comptait le monde grec en matière d’investigations liturgique, historique, théologique et patristique. Cet intérêt original et sérieux pour le passé de la grande Eglise d’Orient ne s’accompagnait certes d’aucune bienveillance confessionnelle – l’heure de l’œcuménisme n’avait pas encore sonné - , mais il témoignait d’une ouverture scientifique qui permit à l’Orient de redécouvrir son propre passé et à l’Occident d’appréhender d’un jour nouveau les richesses de l’orthodoxie. L’Assomption acquit par là une grande considération dans les milieux orientaux et une compétence reconnue bien au-delà des cercles du monde ecclésiastique. Cette tradition de présence dans l’Orient chrétien ainsi qu’en Europe centrale et orientale a laissé plus qu’un parfum d’histoire dans la Congrégation, mais surtout une sorte d’engagement moral et d’espérance de communion chrétienne entre les différentes confessions, qui allaient être célébrés et magnifiés soixante ans plus tard sous le pontificat d’un pape venu de l’Est, Karol Wojtyla, alias Jean-Paul II (1920-2005). Celui-ci, reprenant l’héritage œcuménique fortifié par le concile de Vatican II, élevait ces échanges entre Orient et Occident à la hauteur de dons mutuels, prenant l’image d’une Eglise respirant à deux poumons.

Le successeur officiel du P. E. Bailly, après la parenthèse Maubon (1918-1923), le P. Gervais Quenard, grand connaisseur et praticien de l’Orient, fut à la fois plus chanceux et plus réaliste dans sa politique globale d’animation et d’organisation de la Congrégation, surtout en cette direction du monde. Il comprit très vite que les jeux étaient faits en Turquie et que la disparition progressive des implantations poste après poste était irréversible. Il encouragea cependant vivement le P. Ludovic Marseille, selon les souhaits du délégué apostolique sur place Mgr Rotta, de se transférer d’Eski-Chéïr à Ankara, la nouvelle capitale, où grâce à l’obligeance des ambassadeurs français il put faire construire une résidence en 1929 sous protection diplomatique. C’est ainsi que le coeur de la Mission d’Orient se déplaça en fait dans les Balkans.

Durant la première guerre mondiale, le P. Gervais(9), proscrit de Plovdiv bien qu’ami personnel de la royauté bulgare, s’était réfugié en Moldavie (Roumanie) où il avait tissé de nombreux liens. C’est tout naturellement qu’en 1923 il sut répondre favorablement à la demande de fondation en Transylvanie de la part d’évêques gréco-catholiques (Blaj, Beius, Lugoj, Bucarest)(10). D’une façon générale, il chercha à redéployer durant ses longs mandats de supérieur général (1923-1952) l’expansion missionnaire de la Congrégation autour du bassin méditerranéen : Roumanie (1923), Yougoslavie (1925), Grèce (1934), Tunisie (1934), Algérie (1949) et Liban (1950)(11), sans compter d’autres aventures qui se révélèrent, certaines, plus prometteuses : le Congo belge (1929), le Brésil (1935), d’autres plus périlleuses : la Mandchourie (1935)(12). Les conséquences politiques du second conflit mondial lui furent particulièrement pénibles en ce qui regardait les derniers fiefs de la Congrégation tenus dans les Balkans.

(8) Tout ou presque est dit sur l’Assomption en Russie dans les Actes du Colloque de novembre 2003 : Les Assomptionnistes et la Russie 1903-2003, édition Bernard Holzer, Collection Recherches Assomption n° 2, édition bilingue (française et russe), 2005, 319 pages. Ceci sans oublier le volumineux et très documenté ouvrage du P. Antoine Wenger, Rome et Moscou 1900-1950, DDB, 1987, 684 pages, traduit en russe en 2000.

(9) Sur la pensée et l’action du P. Gervais Quenard, se reporter à sa biographie très documentée écrite par son neveu, le P. Joseph Girard-Reydet, Bonne Presse, 1967, 302 pages, aujourd’hui traduite en espagnol.

(10) Le P. Bernard Steff a donné son témoignage personnel dans une brochure de présentation historique des AA en Roumanie : Notre présence assomptionniste en Roumanie depuis les origines par un témoin direct, vers 1980, 26 pages. Bernard Steff et Ionel Antoci, Vie imparatia ta. Augustinieni Asumptionisti 1850-2004 ; 80 de ani de prezenta in Romania 1923-2003, Blaj, 2004, 115 pages.

(11) Voir la contribution du P. Arno Burg sur la mission AA au Liban dans les Actes du Colloque Valpré, L’Aventure missionnaire de l’Assomption.

(12) Justin Munsch, L’Assomption en Mandchourie 1935-1954, Rome, 1983, 143 pages, dans collection Série Centenaire n° 8.

 

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