Historique de la Mission d’Orient
Deuxième étape, changement majeur de direction géographique, la Turquie toute !
Le P. Picard prit la tête d’une congrégation menacée en France. L’accroissement numérique de l’Institut grâce à la politique vocationnelle des alumnats, les bonnes relations du P. Picard avec le pape Léon XIII et des membres influents de la Curie (dont celle du cardinal protecteur : Vannutelli) soucieux de renforcer les églises orientales, l’affranchissement à Nîmes de la tutelle jugée encombrante de Mère Correnson(5) (séparation en 1882), permirent au premier successeur du P. d’Alzon de renforcer solidement les implantations en Orient, de les diversifier et de les pérenniser, en leur donnant pour assises la grande porte du massif anatolien, pénétration au cœur de l’empire ottoman(6).
Le renforcement numérique de la Congrégation est sans appel : en 1880, il n’y avait que deux communautés AA en Orient, l’une à Philippoli (3 religieux), l’autre à Andrinople (Karagatch et Kaïk, soit 7 religieux). Malgré deux décès prématurés (Benjamin Bonnefoy en 1868, Barthélemy Lampre en 1878) et deux défections (Augustin Gallois et Athanase Malassigné), en novembre 1881 les chiffres ont explosé sur place : 23 religieux et déjà 40 Oblates avec des œuvres multiples à Andrinople (pensionnat, orphelinat, école, alumnat), à Philippopoli et à Sofia. Par comparaison, la progression est encore plus forte en 1912 : sur les 665 religieux AA, 125 sont en Orient (19%) avec 160 Oblates. Le P. Picard se rendit cinq fois en Orient : 1888, 1891, 1895, 1900 et 1902. La liste des fondations AA est tout aussi impressionnante, massivement en Turquie, le long de la voie ferrée, le Bagdadbahn : en Bulgarie, Sofia (1881), le collège Saint-Augustin à Philippopoli (1885), Yambol (1889), Varna sur la mer Noire (1897), Sliven (1903), en Turquie : Constantinople Koum-Kapou (1883), Phanaraki sur la rive asiatique (1886, Bursa (1886, Jérusalem (1887, alors terre d’expansion ottomane), Ismidt (1891), Eschi-Chéir (1891), Konia (1892), Gallipoli (1894), Kadi-Keuï (1895), Sultan-Tchaïr (1895), Zongouldak (1897), Mostratli (1901), New Chéïr (1903), sans compter une percée symbolique en Russie, à Saint-Petersbourg (1903). Cette liste serait à compléter ou à doubler avec celle des implantations oblates, souvent aux mêmes lieux, mais également innovantes. A noter qu’après la rupture de 1882 d’avec l’Assomption, la branche Oblate de Nîmes, voulant rester fidèles aux directives orientales du P. d’Alzon, fonda avec l’aide des Jésuites plusieurs postes de mission en Arménie turque (Marsivan, Tokat).
La diversification apostolique de l’Assomption en Orient surtout est incontestable. On est passé à toute la palette des activités qui se déployaient en Occident : enseignement (écoles, collège), alumnats pour les différents rites (grec, slave), orphelinats, paroisses des différents rites (latin, slave, grec), maisons de formation (noviciat à Phanaraki), maisons d’études pour les jeunes religieux (Kadi-Keuï et Jérusalem), apostolat intellectuel avec la naissance des Echos d’Orient, pèlerinages de grande ampleur (Jérusalem), presse religieuse populaire (vie des saints en bulgare, librairie religieuse). Les Oblates de leur côté multiplièrent leurs propres œuvres tout en assurant leur concours à celle des religieux : pensionnats, hôpitaux et dispensaires. Du temps du P. Picard, on assista donc à un véritable transfert de l’Assomption d’Occident en Orient, motivé souvent par des considérations accidentelles ou historico-politiques. C’est ainsi que l’on contourna l’obligation du service militaire en France pour les clercs par le service volontaire en faveur de la culture française à l’étranger. On profita de la volonté de modernisation de la Turquie qui attiraient industriels et commençants, pour les voies ferrées et les mines. Ces colonies européennes demandaient des services culturels et cultuels (lieux de culte et écoles). D’autre part l’expulsion de la Congrégation du sol français à partir de 1900 favorisa le redéploiement de ses troupes disponibles en Orient notamment, mais également en direction du Chili (1890), des U.S.A. (1891) et de tous les pays plus ou moins frontaliers de l’hexagone français (Espagne, Italie, Belgique, Pays-Bas, Angleterre, Luxembourg, Suisse). En ce sens, il ne fut jamais honnête de considérer l’Orient comme le champ pénitentiaire des religieux récalcitrants.
La pérennisation des œuvres fut plus aléatoire. Elle dépendait des contextes politiques nationaux et internationaux toujours mouvants, des alliances et compromis non dépourvus d’arrière-pensées, des extensions diversifiées aussi de la Congrégation comme du soutien du Saint-Siège aux Eglises orientales. La présence européenne fut déjà compromise lors des guerres balkaniques aux terribles volte-face (1912-1913) ; la première guerre mondiale (1914-1918) plaça la Turquie et la Bulgarie aux côtés des puissances centrales, l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, contre le front allié occidental (France, Angleterre, Italie) et oriental (Russie) ; l’expulsion tragique des minorités chrétiennes (surtout grecque et arménienne) de tout l’ex-empire ottoman s’accompagna de pénibles transferts de population après les traités de paix et d’un sursaut nationaliste turc. Ataturck développa après 1922 une conception laïque et même laïciste de la Turquie qui anéantit quasiment la surface publique des religions chrétiennes et la limita à un strict exercice du culte sans possibilité de rayonnement social. L’histoire joua une carte nationaliste qui se révéla mortelle pour la direction apostolique orientale de l’Assomption, malgré les avantages qu’elle avait pu retirer du concours bienveillant de Léon XIII(7), soucieux de l’Orient chrétien, de la diversité et de la richesse de ses rites et de son histoire.
(5) Il n’est pas question ici de faire état des multiples raisons qui ont pu opposer le P. Picard à Mère Correnson, encore moins de porter un jugement. Cependant pour être moins incomplet, il est bon de rappeler qu’au nom de cet attachement historique des Oblates à l’apostolat oriental de leur Congrégation, la branche Oblates de Nîmes eut à cœur avec l’aide des Pères Jésuites de fonder quatre postes de mission en Turquie- ‘petite Arménie’ : Marsivan (1889-1914), Trébizonde (1889-1890), Tokat (1889-1914), Amassia (1891-1905). Cette réalisation perdura jusqu’à la première guerre mondiale. Pour les Oblates branche de Paris, la collaboration AA-OA resta de règle.
(6) Le P. Xavier Jacob a dressé la liste précise des implantations assomptionnistes en Turquie dans sa magnifique contribution aux Actes du Colloque de Valpré 2000, L’Aventure missionnaire de l’Assomption, édités en 2006.(NDLR: disponible sur ce site à partir de janvier 2007)
(7) P. Gervais Quenard, La Mission d’Orient avec Léon XIII et le Père Picard, dans Pages d’Archives, nouvelle série n° 10, mars 1959, p. 345-367.