Pèlerinages sur les pas du Père d'Alzon

Ces centaines de noms de lieux mentionnés dans les lettres du P. d'Alzon ou évoqués à partir d'elles, méritent plus et mieux qu'un simple catalogage. lnventorier ne qualifie pas suffisamment le lien qui nourrit la relation d'un I'homme avec un lieu, pas plus que le sens d'un pèlerinage ne se réduit à une simple visite géographique pour la mémoire de lieux signifiants. L'idée paraît donc toute naturelle d'adjoindre à cet inventaire brièvement commenté quelques compléments plus nourris en direction des trois lieux principaux qui ont formé le cadre de vie, de pensée et d'action du P. d'Alzon, à savoir Nîmes, Paris et Rome :

 

 

Le primat de Nîmes

Nîmes parce que la ville et son diocèse sont devenus le port d'attache ecclésial et apostolique d'Emmanuel dès novembre 1835. La ville fut en quelque sorte 'sa paroisse ordinaire', qu'il a arpentée en tous sens pour quêter, rendre visite, réunir des groupes, présider des réunions... Il a prêché sermons, conférences et retraites à la cathédrale, dans toutes les églises de la ville d'alors : Saint-Paul, Saint-Charles, Sainte-Perpétue, Saint-Baudile, Saint-François de Sales, comme dans maintes chapelles de sa cité d'adoption en ce temps-là : celles du collège royal, de l'Hôtel-Dieu, de l'Hôpital Général, de l'Assomption, de l'évêché, des communautés religieuses, du grand séminaire. C'est dire qu'un pèlerinage alzonien à Nîmes se doit d'honorer en première ligne tous les lieux de culte publics et privés qui peuvent être encore accessibles de nos jours, où la parole du Fondateur a fait retentir l'écho de la Bonne Nouvelle et a nourri la foi de ses contemporains en suscitant l'expression passionnée de la sienne. En faisant choix de la ville de Nîmes comme lieu de son incardination, Emmanuel d'Alzon a pris le parti de devenir un nîmois de cœur et de mission, comme d'autres le sont de souche ou le deviennent d'adoption. Mais tout en refusant de céder pour lui à d'autres appels, ce choix fut pour lui source de fertilité sans enfermer ses projets dans une ville qui ne pouvait les contenir tous.

Du berceau aux tombes de Nîmes

En second lieu, Nîmes, berceau d'adoption des deux Congrégations qu'il a fondées, offre aux pèlerins le souvenir de leur propre mémoire familiale : le collège historique de l'Assomption, avenue Feuchères et rue du Pont de la Servie, ainsi que ses deux prolongements dans la durée, le collège des années 1919-1929, rue de la République et celui qui lui a succédé de 1930 à 1967, route d'Arles, tous les trois lieux de vie assomptionniste pendant plus d'un siècle au serVice de la jeunesse du Midi. De là les pas se porteront à la rue Séguier où s'élève toujours la chapelle que le P. d'Alzon fit construire à la fin des années 1870 laquelle contient depuis 1942 les restes du Serviteur de Dieu et de celle qu'il a choisie comme pierre de fondation des Oblates. De la rue Séguier, il est facile de gagner derrière les arcades de la ligne de chemin de fer le lycée moderne d'Alzon qui perpétue au XXlème siècle, grâce à la tutelle des Oblates, la présence et l'engagement de Assomption en faveur du monde de l'éducation et de l'enseignement, comme l'a d'ailleurs imaginé son Fondateur au XIXème siècle. Les communautés A.A. et O.A. d'aujourd'hui, rue Séguier et rue Sainte Perpétue, se font une joie de recevoir les visiteurs de passage dans la ville accomplissant ce pèlerinage aux sources. Elle offre en outre la possibilité de fournir des photocopies de textes aIzoniens que l'on aime relire in situ, si l'on n'a pas pris la précaution de s'en charger au départ.

Un tissu urbain irrigué de sève alzonienne

Enfin Nîmes regorge de lieux évocateurs de son propre passé antique comme de son présent moderne, profane ou chrétien, qui ont croisé pour une part la vie du P. d'Alzon et qui méritent le détour d'une promenade : songeons en particulier aux vestiges de l'époque romaine, la Maison Carrée, les Arènes, la Tour Magne, le Castellum divisiorum... Traversons et longeons places, rues, monuments ou édifices que sa correspondance ne manquait pas déjà de relever à l'attention de ses contemporains, en particulier la Place aux Herbes devant la cathédrale avec sur le côté l'ancien palais épiscopal où il avait son bureau de travail entre 1839 et 1878 (aujourd'hui musée), la rue des Chassaintes qui dessert toujours l'ex-grand séminaire devenu les Archives Départementales et l'actuel collège Saint-Stanislas. Retrouvons ses adresses personnelles en ville avant 1845 : Rue de l'Aspic, rue de l'Arc-du-Gras et rue des Lombards. Nous l'imaginons très bien franchir le seuil de nombreux hôtels et appartements (Boulevard Saint-Charles, Rue du Chapitre), escalader les pentes de l'Enclos-Rey ou du Mont-Duplan, franchir la cour de l'Hôtel de Ville ou de la Préfecture, arpenter les quais de la Gare ou gagner en vitesse le point de départ des diligences, saluer avec égard promeneurs et visiteurs aux jardins de La Fontaine ou de la Place de l'Esplanade. Les maisons religieuses l'attendent avec impatience (Le Refuge, le Prieuré de l'Assomption, les Oblates à la maison Puget, la Providence, les Sœurs de la Charité rue de la Faïence) ; les amis se le disputent le temps d'une soirée pour jouir de son amitié et de son verbe animé. Même des pasteurs goûtent la compagnie de cet ecclésiastique que l'on sait intransigeant mais courtois, loyal et conséquent avec ses choix. TI faut être sourd et aveugle pour ne pas sentir l'énorme présence de cet homme qui a fait de Nîmes sa terre d'élection, son terrain de conquête apostolique et de sa population à la fois le tourment et la mesure de son zèle pour le Royaume.

Un diocèse pour horizon de base

Si Nîmes est sa paroisse ordinaire, tout le diocèse est devenu sa 'paroisse extraordinaire'. Très vite, en compagnie de ses évêques successifs, il en a fait le tour ordonné par doyennés lors des visites pastorales ; il correspondait avec le clergé pour l'animation pastorale et pour développer de nouvelles initiatives dont il était le responsable ou le relais diocésain (Propagation de la Foi, Association Saint-François de Sales, Œuvre des Bibliothèques paroissiales, Denier de Saint-Pierre, Cercles et comités catholiques, Conférences Saint-Vincent de Paul, Œuvre des Dames de la Miséricorde, Œuvre des Enfants de Marie...). On sait aussi le soin, le soutien et le développement qu'il apportait aux congrégations religieuses notamment féminines aux quatre coins du diocèse. Il est cependant un lieu de prédilection qui revient fréquemment sous sa plume à partir des années 1860, c'est Le Vigan avec ses environs, la ville de ses origines où il aimait se rendre en été pour goûter la compagnie du noviciat et la fraîcheur des Cévennes, tout en veillant au développement des Oblates et à l'encadrement pastoral de ces zones rurales défrichées par ses frères assomptionnistes. Le voyage mérite toujours ce détour.

L 'Hérault pour seconde patrie

Enfin les limites du diocèse de Nîmes ne peuvent à elles seules contenir l'énergie de ce grand-vicaire. Emmanuel n'a jamais oublié sa seconde patrie', celle que forme le diocèse voisin de Montpellier. Ses attaches y sont nombreuses, celles familiales de Lavagnac avec ses environs immédiats qui ont enchanté ses jeunes années, celles du séminaire de Montpellier où il s'est forgé des liens solides dans les rangs du clergé, celles de la station de Lamalou où il a refait ses forces spirituelles au contact des malades, en surmontant ses épreuves de santé. Il a même tenté un jour de défier le pouvoir dans l'Hérault, en se portant candidat à des élections cantonales en 1861 et, à Montpellier, son zèle ultramontain a si fort indisposé Mgr Lecourtier que celui-ci l'a privé en 1860 des pouvoirs de confesser et de prêcher dans tout ce diocèse ou pourtant l'abbé d'Alzon ne manquait ni d'appuis, ni d'amis ni de partisans. Son combat sera tout de même récompensé lorsqu'un de ses anciens élèves, l'abbé de Cabrières, sera nommé évêque de Montpellier (1873). Comment ne pas évoquer dans ces pages cet horizon languedocien qui fait corps avec la vie de cet éniment représentant de la sensiblité religieuse ultramontaine du Midi ?

 

Paris, sphère d'attraction obligée

Le P. d'Alzon n'a vécu que par intermittences dans la capitale française, lors de ses années étudiantes (1823-1830) et lors de séjours assez brefs généralement, sauf exceptions (1845, 1848, 1855, 1857). Bien des sollicitations auraient pu le conduire à choisir la capitale comme centre de son action apostolique et de son engagement ecclésial. Il protesta toujours de son attachement viscéral pour Nîmes, même s'il comprit la nécessité pour sa Congrégation de s'y implanter sous des formes variées, d'abord un collège (1851), puis une résidence pour des œuvres à caractère national (1861). Son successeur, le P. Picard, y transférera en 1880 la tête de la Congrégation (rue François ler) avant que Rome ne lui soit préférée à partir <le 1901 pour les raisons politiques que l'on sait. Toute sa vie, le P. d'Alzon effectua de nombreuses allées et venues dans la capitale française, en raison de ses liens avec les Religieuses de l'Assomption, des initiatives à prendre en direction des ministères, de ses obligations à l'égard de la communauté assomptionniste parisienne ou encore des concertations indispensables à assurer auprès d'autorités religieuses pour diverses œuvres à caractère plus national. Paris a toujours exercé de par son histoire et sa fonction, de par ses influences, ses relations et les personnalités qui y font souche et carrière, une forme d'attraction inévitable, y compris sur le plan religieux. Le P. d'Alzon en était bien conscient et ne pouvait se dérober aux multiples obligations de ses charges sans consentir à ces déplacements, même s'il voulut rester un provincial déterminé et conséquent (lien avec l'Eglise locale, reprise d'un collège nîmois, berceau méridional de ses deux congrégations). A partir des années 1870, l'importance du pôle et du poids parisiens ne fit que se renforcer au sein de la Congrégation. Le P. d'Alzon pratiqua alors avec confiance et concertation une forme de délégation d'autorité, institutionnalisée avec la création de trois Provinces en 1876, à l'égard des religieux parisiens (Picard, Vincent de Paul Bailly, Pernet) qui se trouvaient à la tête d'animations apostoliques d'envergure nationale. Une manière sans doute de concilier l'histoire de sa vie avec la carte géographique de l'Assomption.

Rome, point de convergence et de diffraction supranational

Dans la vie du P. d'Alzon, Rome joua un rôle essentiel. Il commença par y compléter ses études théologiques (1833-1835) et y recevoir l'ordination sacerdotale. Sa ferveur ultramontaine lui permit non sans souffrances de déjouer les pièges de la crise mennaisienne, en dépassant les ambiguïtés des positionnements qui pouvaient subordonner les ressorts politiques aux véritables enjeux ecclésiaux. Rome lui a certainement appris à s'impliquer dans l'imbroglio de l'actualité sans sacrifier le sens de l'histoire qui se discerne et s'éprouve dans la durée. Sa foi en l'Eglise se noua autour du siège de Pierre pour y fonder cette fidélité doctrinale qu'un ecclésiastique ne peut concéder sans mesure aux humeurs ou aux vents d'une liberté toute subjective. Cette maxime de vie dont la paternité originelle serait à retrouver : 'Agir pour Rome toujours, contre jamais, quelquefois sans' connut certainement des inflexions avec le temps. Emmanuel d'Alzon, dans la vague ultramontaine portée sur fond d'une amitié admirative sans faille pour Pie IX, prit l'habitude de prendre à Rome conseils et mots d'ordre pour entreprendre, décider et combattre. D'instinct, il sentait à Rome que des coutumes, des pratiques ou des opinions locales n'ont pas valeur universelle et que d'y laisser exercer ce droit de regard pouvait libérer des églises nationales du poids d'habitudes ou de traditions privilégiant plus le passé que le présent. Au concile de Vatican 1er, il a pris davantage conscience que l'Europe n'enfermait pas à elle seule l'horizon du christianisme et que ses énergies missionnaires en avaient ouvert une page autrement internationale.

La lumière de Rome ne peut se contenter d'éclairer la route du présent comme d'un point de vue humain, elle a pour vocation de porter plus loin et plus haut les rayons de la Sagesse divine qui brillent pour toute l'humanité. Rome n'en est ni la source ni la fin, mais sur cette terre elle en a reçu du Christ par Pierre la promesse pour un service à exercer sur les ailes trines de l'unité, de la vérité et de la charité. Le voyage de l'Evangile franchit le temps et l'espace. D'Alzon n'a-t-il pas entrepris en 1863 le seul grand voyage terrestre de sa vie, Constantinople ? Sans Rome, Nîmes et Paris ne seraient que des accidents de l'histoire. Mais de Nîmes comme de Paris, les chemins qui conduisent à Rome ne s'y sont point arrêtés car les bornes en sont le monde entier. Le voyage de cette aventure de foi commencé avec le P. d'Alzon, d'étape en étape, se poursuit en Assomption grâce à l'Esprit, selon une géographie qui se fait pèlerinage sur les routes du passé, mais pour un pèlerinage sans frontières dont le cœur est ce chemin de foi vécu à la suite du Fondateur.

 Webmestre: D. Remiot
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