A propos des orphelins d'Arras: la misère

Fondations des Oblates de l'Assomption par le P. d'Alzon, des Petites Soeurs de l'Assomption par le P. Pernet, soutien des œuvres ouvrières par Notre-Dame de Salut, fondation des alumnats par le P. d'Alzon, l'Assomption orientait pour une part son apostolat vers le monde des humbles et des pauvres. En accueillant en 1869 l'abbé Halluin, fondateur d'un orphelinat à Arras pour les enfants de la mine, elle accueillait un charismatique de la pauvreté. "Une telle œuvre, disait le P. d'Alzon au Chapitre général de 1873, n'était qu'un jalon, mais un jalon posé pour indiquer une voie immense à parcourir, la voie royale de l'amour des petits, des pauvres, de tous les abandonnés [.], dans les classes semblables à celle où Jésus a voulu naître." Jamais peut être le P. d'Alzon n'avait-il vu d'aussi près la misère imméritée des classes laborieuses de son temps que lorsqu'il se rendit, les 7 et 8 août 1872, parmi les corons des mineurs.

De la lettre du P. d'Alzon aux Oblates de l'Assomption, à Nîmes, datée de Paris, 10 août 1872:

Mes bien chères filles,

Votre bonne petite mère me dit que les souvenirs que je vous ai envoyés en lui écrivant vous ont fait plaisir, Je veux l'augmenter en vous écrivant à vous-mêmes, d'autant plus que j'ai à vous raconter quelque chose dont nous pourrons tirer une conclusion très pratique.

P? HalluinJe suis allé visiter la Maison du P. Halluin, à Arras. Je ne vous en parle plus, quoique je puisse vous dire bien des choses sur six religieuses qui sont là et qui font du travail comme quatre. Je ne vous parle pas non plus de nos religieux, attendu que, s'ils vous peuvent être une condamnation ils le sont bien plus pour moi, avec toutes les tribulations fatigues et souffrances qu'il leur faut endurer. Mais voici, le lendemain de mon arrivée. Le P. Halluin me conduisit à Brebis. Brebis est un coron, coron vient de corona, couronne . Un coron est une habitation de mineurs, préparée par l'administration. Toutes les maisons sont uniformes; on a un puits pour quatre familles, des lieux pour six ou huit dans de petites cours, des jardins pour chaque ménage. Au Centre est la maison de l'administration, occupée par le Frère Boulet et onze orphelins; on en aura bientôt cinquante. Ces orphelins et tous les enfants du pays se partagent en deux: les uns descendent dans les mines à 5 heures du matin, en sortent vers 3 heures; les autres descendent vers 3 heures pour remonter je ne sais plus quand. Pour travailler, ils mettent un vêtement de toile, [ont] les pieds nus, sur la tête une large bande de cuir pour fixer la lampe avec laquelle ils travaillent. Garçons et filles descendent ainsi sous terre. Heureusement on les a séparés à peu près partout. Dans la mine ils sont la plupart du temps à quatre pattes, tirant des chariots, sont soumis aux ouvriers qui ne les ménagent pas. Ils gagnent quinze, vingt, trente, quarante-cinq sous par jour. Mais quelle existence! Il y a plusieurs mines.

L'hiver, par la neige, le froid; en été, par la pluie (il pleut toujours par-là), ils vont. Au retour ils se trempent dans un bain et voilà leur vie. Je les ai vus à table;] plusieurs étaient pieds nus sur un pavé de pierre. J'y vis le fils d'un homme qu'on avait guillotiné trois jours auparavant et que le P. Halluin l'avait vite adopté. Je faisais mes réflexions et je trouvais que ma vie de religieux était bien moins dure, et même la vôtre, mes bonnes enfants. En allant en revenant du chemin de fer à Brebis, je voyais ces petits êtres courant par les champs. Les uns à 3 heures allaient descendre pour toute la nuit dans la mine, les autres qui revenaient les vêtements trempés. Ah! bon Dieu! que nous sommes gâtés nous autres! Quelquefois ils y meurent; il y a quelque temps, neuf périrent du coup…

 

 

 

page précédente

sommaire page suivante

 

 Page réalisée par D. Remiot

 Retour à la page d'accueil des Assomptionistes