Proudhon, Marx, Ozanam
En
même temps que la civilisation industrielle bouleversait les assises économiques
et sociales des peuples d'Occident, apparaissaient les idéologies libérales
et socialistes athées. Disciple de Lamennais, contemporain de Karl Marx
et de Proudhon, le P. d'Alzon, ami d'Ozanam, parce que, comme lui-même
formé par M. Bailly, eut conscience du problème social de son
temps. Il l'aborda, non pas en théoricien, mais en homme de foi et, pouvons-nous
dire, avec l'éloquence d'un saint Basile ou d'un saint Chrysostome :
La terre est à Dieu, les riches en sont les fermiers, les pauvres, premiers
aimés de Dieu, ont droit d'en vivre eux aussi. En 1846 à Paris,
en 1862 et en 1869 à Nîmes, et de nouveau à Paris en 1875,
la police est à l'écoute des sermons du P. d'Alzon et le soupçonnent
de socialisme. - Alors que sévissaient les journées de juin, après
la Révolution de février 1848, et que bien des espérances
allaient être déçues pour un temps, la Liberté
pour tous, avec timidité peut-être, mais du moins le faisait-elle,
confrontait les positions chrétiennes face aux aspirations du communisme.
- Montalembert lui-même reprocha au P. d'Alzon de donner dans ce genre
de "démocratie chrétienne et sociale". En 1858, Proudhon demandera
à l'Eglise des comptes, lorsqu'il écrivait son livre, en l'adressant
au cardinal Mathieu : De la justice dans la Révolution et dans l'Eglise.
Ernest Renan, Taine
Comme la doctrine de saint Paul, celle du P. d'Alzon se résumait en la connaissance de Jésus-Christ et de Jésus-Christ crucifié. Verbe éternel, Jésus-Christ nous révèle Dieu; Verbe incarné et Fils de la Vierge, Jésus-Christ nous explique l'homme. Il est la Voie, la Vérité et la Vie, le Commencement et la fin, le Créateur, le Rédempteur, le Consommateur, le Signe de contradiction, la Pierre angulaire, la Victime du péché, la lumière du monde, le souverain Prêtre, le Roi immortel des siècles. Tous ces titres divins et humains de l'Homme-Dieu sont écrits sur la croix en lettres de sang, et le P. d'Alzon mit toute sa science à savoir les lire, les comprendre et les adorer.
Il avait le culte de la Sainte Ecriture, de l'Evangile tout d'abord, et, dans l'Evangile, des paroles mêmes du Christ. Parmi les uvres de saint Augustin, il distinguait ses homélies sur les paroles du Seigneur: De verbis Domini. Il savait par cur tous ces mots tombés d'une bouche divine: il les méditait tour à tour et cherchait à en exprimer toute la sève, à en pénétrer tout le sens profond et mystérieux. Il citait parfois longuement les Actes des Apôtres, leurs Epîtres. surtout celles de saint Paul, la prophétie du Disciple bien-aimé et l'Ancien Testament comme le Nouveau.
Il lisait en priant, il priait en lisant. Son exégèse était celle des âges de foi: il se servait de la Bible de Vence et des commentaires de Dom Calmet, et plus encore des uvres des Pères et de la Chaîne d'or de saint Thomas. Il croyait à la richesse, à l'opulence inépuisable du texte inspiré. Un jour, je dus traiter devant lui de la multiplicité des sens littéraux. Je soutins la thèse du Docteur d'Hippone et je m'efforçai d'établir que c'était aussi celle du Docteur angélique. J'eus des contradicteurs: il fallut discuter. Le P. d'Alzon, qui présidait, ne voulut pas prendre parti en séance publique; mais lorsqu'on se sépara, il m'appela et me dit: "Vous m'avez fait plaisir; je crois que vous avez raison. Lorsque c'est Dieu qui parle, il peut dans chaque syllabe placer l'infini." (L'Assomption et ses uvres, 1893, p. 150-151).
D'autres
contemporains du P. d'Alzon seraient à citer; Taine (1828-1893). qui,
dès 1857 avait exécuté l'éclectisme de Cousin (1792-1807).
dans son ouvrage Les Philosophes classiques du XIXe siècle
en France, et Littré (18011881) qui révéla Auguste
Comte (1798-1857) au grand public, et que Mgr Dupanloup rendit célèbre
en voulant empêcher son élection à l'Académie française.
D'autre part, le progrès des sciences naturelles, historiques et philologiques
mettaient en danger l'autorité traditionnelle de la Bible. On suit avec
intérêt les découvertes de Boucher de Perthes (1788-1868),
créateur de la science préhistorique, et les travaux de Darwin
(1809-1882) sur l'origine des espèces. Les débuts de l'étude
comparée des religions mettent en question la transcendance du christianisme.
Enfin et surtout, la critique biblique rationaliste de Strauss (1808-1874) pénètre
en France et, en 1863, ses conclusions sont révélées au
public cultivé par la Vie de Jésus d'Ernest Renan (1823-1892),
ce qui provoque une levée de boucliers de l'épiscopat contre l'auteur
qui a voulu montrer au grand public dans l'origine du christianisme un phénomène
purement humain.
Le P. Edmond Bouvy nous rappelle comment le P. d'Alzon se situait par rapport à la Bible, c'est-à-dire en homme de foi et à l'école des Pères.