Le Père d'Alzon et le renouveau patristique
L''abbé Migne est visible tous les jours et à toute heure, sauf de onze heures à midi, sauf aussi les dimanches et fêtes
De
la lettre de l'abbé Migne au P. d'Alzon, Paris, le 10 novembre
1854.
Petit-Montrouge, ou barrière d'Enfer de Paris, le 10 nov.
Monsieur et confrère très distingué,
Vous connaissez mes sentiments pour votre personne, votre double établissement et votre journal. Ces sentiments sont le respect, l'affection et le dévouement les plus sincères. Ils sont vieux de vingt-deux ans en ce qui vous regarde personnellement, car ils remontent aux premiers temps de l'Univers; or, j'espère qu'ils ne varieront jamais. Mettez-les à l'épreuve dans tout ce qui sera en mon pouvoir, et vous verrez que les faits concorderont avec les paroles.
"Le Père d'Alzon fut dans notre siècle, écrit le P. Edmond Bouvy, un des hommes qui connurent le mieux les Pères de l'Eglise: il avait lu, souvent dans le texte grec: saint Denys l'Aréopagite, Clément d'Alexandrie, saint Athanase, saint Basile le Grand, saint Grégoire de Nazianze, et, parmi les Pères latins: saint Cyprien, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Léon, saint Bernard. Je lui ai vu souvent entre les mains les beaux volumes de l'édition de saint Ephrem, d'Assemani; il étudiait dans les écrits des anciens Pères cette gnose du cur, cette science par l'amour, dont parle l'auteur de l'Epître à Diognète [..] Surtout il lisait saint Jean Chrysostome et saint Augustin. Dans un des articles des Annales de Philosophie chrétienne du mois de février 1839, il établit entre les deux docteurs un parallèle qui prouve combien déjà il avait étudié l'un et l'autre. Mais saint Augustin fut le Père de son intelligence et de son cur. Il y revenait tous les jours: ces beaux in-folio ouverts devant lui, que les visiteurs regardaient avec une science révérencielle, n'étaient pas des livres de parade, c'étaient des livres de travail et aussi des livres de prière." (L'Assomption et ses uvres, p. 152-155).
Voilà
pourquoi nous le plaçons entre Bonnetty (1798-1879), l'un des initiateurs
du retour aux Pères, dans une atmosphère apologétique,
et l'abbé Migne (1800-1875), l'éditeur acharné de la double
Patrologie grecque et latine, que le P. d'Alzon eut à cur de se
procurer au fur et à mesure de sa parution.
Le Père d'Alzon, Prêtre parmi les autres
De la Nécrologie de l'abbé Soulas par le P. d'Alzon
(L'Univers, 12 mai 1857).
Né d'une famille de simples cultivateurs, sa vocation fut d'évangéliser les campagnes. Ordonné prêtre en 1835, nommé vicaire à la cathédrale, puis aumônier de l'Hôpital général, son évêque consentit enfin à ses désirs apostoliques. La maison des Missionnaires diocésains s'ouvrit pour lui; il put y dépenser sa vie et son cur, avec cette générosité qui entraînait les populations et atteignait les pécheurs les plus endurcis. Au bout de dix ans ses forces étaient affaiblies par des travaux presque surhumains. Son zèle était toujours le même: ce qu'il ne pouvait plus faire par des prédications, il le fit par des bonnes uvres. Pour préparer les mourants au dernier passage, pour porter à domicile des secours gratuits à des pauvres honteux, une Congrégation de Soeurs gardes malades fut fondée par lui.[..] Un jour qu'on lui demandait comment il s'y prenait pour faire tant de bonnes uvres: "En mangeant beaucoup de pommes de terre", répondit-il, avec sa brusque franchise. [..] Un jour qu'un savant théologien parlait devant lui de la nécessité de la science: "Vous avez raison, répondit-il, mais, pour convertir les pécheurs, il y a quelque chose de mieux que la science, c'est la charité." [..] "Quand je suis au moment de la consécration, et que mes larmes commencent à couler, disait-il à un ami intime, je passerais tout le jour devant Notre-Seigneur." Aussi ne fut-il satisfait que quand il eut obtenu de son évêque la permission d'établir dans la chapelle des Missionnaires l'adoration perpétuelle du Saint-Sacrement: "Ah! Monseigneur! Que l'on adore le Saint-Sacrement autant de nuits que l'on voudra; moi, je vous demande la permission de l'adorer tous les jours avec mes cuisinières, toutes les nuits avec mes travailleurs de terre et mes pauvres artisans." [.]
On dit quelquefois qu'il n'y a plus de saints. Pour nous qui eûmes près de trente ans la confiance et l'amitié de cette âme sacerdotale, en venant demander pour elle des prières, dernière purification nécessaire peut-être, nous ne serions pas surpris que l'Eglise, qu'il aima tant, ne le présentât un jour à la vénération des fidèles, comme un modèle de l'amour envers les pécheurs, les pauvres et Notre-Seigneur au Sacrement de l'autel. Puisse Dieu, dans sa miséricorde, susciter à son Eglise beaucoup de ces humbles et puissants ouvriers qui, dans ces temps mauvais, vont apaiser les colères préparées dans les masses par les passions et le scandale d'un luxe effréné. [..]
Prêtre
de l'Eglise, le P. d'Alzon, pas plus que Jean-Marie Vianney, don Bosco ou l'abbé
Soulas et tant d'autres, ne fut le dernier des prêtres du Concile de Trente
ou le premier des prêtres de Vatican II, mais il fut avec eux et comme
eux, en son temps, le prêtre de Jésus-Christ, voulu tel par lui
en son Eglise vivante, actuelle, ouverte, universelle, où tous sont appelés
à travailler au règne de Dieu.
Peut-être n'a-t-il pas rencontré l'humble curé
d'Ars, mais il savait sa sainteté et n'a pas refusé à ses
dirigés d'aller le consulter pour le bien de leur âme. Par contre,
rien ne s'oppose à ce que le P. d'Alzon ait connu dès 1844, lors
de son séjour à Turin, Don Bosco, ce merveilleux éducateur
de la jeunesse.
Vicaire général du diocèse de Nîmes, le P. d'Alzon a voulu répondre au besoin qui s'imposait à l'attention des Eglises locales, d'avoir un clergé plus instruit, plus ouvert et plus uni. Il prenait part aux retraites pastorales, accompagnait son évêque dans la visite des paroisses, prêchait à Nîmes, dans les villes et les bourgs, à la demande des curés. Il présidait aux examens des jeunes prêtres. "Aujourd'hui, écrit-il, que la société est menacée de subir les dernières conséquences de la Réforme et qu'effrayée des catastrophes que le socialisme lui propose, elle semble se tourner vers les religions, n'est-ce pas un devoir pour le clergé de se tenir et de s'élever par de fortes études à la hauteur de la mission qui lui est confiée par la Providence?" [..] "Mais, dit-il en honorant la mémoire de son ami l'abbé Soulas, pour convertir les pécheurs, il y a quelque chose de mieux que la science, c'est la charité."